Une politique de la Miséricorde ?

par Gérard Leclerc

mardi 15 décembre 2015

L’ouverture du Jubilé de la Miséricorde coïncidait pour nous avec une intense période de mobilisation politique. Il était difficile de mettre en accord des séquences qui relevaient de deux ordres pascaliens très différents, si différents qu’il arrive fréquemment qu’on les oppose. Le machiavélisme oppose fondamentalement la virtu, propre au Prince, aux vertus évangéliques, celles dont le général de Gaulle lui-même déclarait qu’elles ne prédisposaient pas à l’Empire. Pourtant, il faut croire tout de même qu’il y a interférences entre les ordres, dès lors que celui de la charité vient nécessairement éclairer de l’intérieur toutes les actions humaines. Il y a aussi des impératifs évangéliques qui apparaissent catégoriques, au sens où leur déni détériore et détruit les relations humaines. D’ailleurs, le débat de ces derniers jours, du moins dans les milieux chrétiens, s’est référé directement à l’incompatibilité du programme du Front national avec l’esprit de l’Évangile.

Notre confrère Jean-Pierre Denis, dans un éditorial de La Vie, écrivait : « J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli. Il n’y a pas à tortiller : le message du chapitre 25 de l’Évangile de Matthieu n’est contredit par aucun autre texte. En outre, il est associé à la perspective du Jugement dernier. » Impossible, en effet, de contredire pour un chrétien ce qui correspond à l’ordre formel du Christ et définit l’éthos même du christianisme en tant qu’amour du prochain et service du pauvre. Cependant, la traduction politique de l’Évangile n’est pas forcément évidente, elle est liée à un discernement des situations et à une approche prudentielle des solutions. Impensable de ne pas prendre la mesure des médiations nécessaires, sans lesquelles les préceptes les plus incontestables deviennent chimériques. Le plus saint des politiques ne peut ignorer un ordre de nécessités qui s’impose à lui. L’angélisme dénoncé par Pascal conduit au désastre par méconnaissance des réalités élémentaires et des déterminismes inflexibles. On le voit bien en ce moment, avec la chancelière allemande, Angela Merkel, contrainte de revoir de façon drastique l’accueil inconditionnel qu’elle préconisait pour les masses de migrants venus du Proche-Orient. Tout n’est pas possible, même s’il faut conjuguer tous les moyens pour rendre l’impossible vraisemblable.

Il existe une différence chrétienne qui doit affecter l’action des responsables. Différence qui modifie profondément, sans l’abolir, l’essence de l’autorité et le champ de son exercice. Mais ce pourrait être une des grâces du Jubilé de la Miséricorde que d’inspirer à tous ceux qui sont chargés du bien public, ou s’en soucient, la perspective d’une modification du pouvoir, dans le sens d’une prise en charge du pauvre conjuguée avec un approfondissement du discernement.

Pour aller plus loin :

Messages

  • Entièrement d’accord : il y a des impératifs catégoriques fondés sur l’Evangile.

    Mme Merkel au cours du congrès de la CDU à Karlsruhe, vient ainsi clairement de se référer au fonds chrétien de son parti à propos de la question de l’accueil des réfugiés qui avait suscité une vague de critiques dans son pays et dans son parti. Ne pas oublier qu’elle est fille de pasteur...

    Voir vidéo ci-dessous, au point 1’19.

    http://www.tagesanzeiger.ch/ausland/europa/merkels-demonstration-der-macht/story/16860810

    Certes, l’Evangile commande d’accueillir l’étranger dans sa maison, mais pas au point de faire de sa maison un moulin ou un squat ou chacun peut venir planter une tente à son gré. L’Evangile ne commande pas de laisser l’étranger vous exproprier de votre propre territoire.

    Et l’Evangile commende aussi à l’étranger de respecter l’hôte qui l’accueille, y compris dans ses moeurs. Encore faut-il qu’il en ait encore, des moeurs : qu’il soit encore respectable...

    Pour accueillir l’autre, il faut d’abord être pleinement, sereinement soi-même, dans sa personnalité, sa culture. Il faut aimer l’autre comme soi-même, ce qui signifie ne pas aimer l’autre au point de se nier ou de se détester soi-même dans son identité culturelle. Voir Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse. Pas au point d’être amnésique de son histoire et de sa culture. Voir F-X Bellamy, les Déshérités. Pas au point de suicider la France. Voir E. Zemmour.

    C’est là que se trouve le malaise actuel.

    Que les évêques nous mettent en garde contre la xénophobie, au nom d’un impératif chrétien, que oui, bien sûr. Mais on aimerait qu’ils mettent aussi en garde contre la détestation de ce qui fait la France, à commencer par le fonds chrétien de sa civilisation qui est nié voir attaqué par ceux-là même qui voudraient nous donner des leçons de morale républicaine. Voir le vademecum laïcard de M. Baroin.

    Aimer l’étranger comme on aime la France. Or la France n’est pas arc-en-ciel : la France, elle est bleu, blanc, rouge. Si je prends cet exemple, c’est parce qu’il est scandaleux que des élus osent pavoiser nos mairies autrement qu’en tricolore et au bleu étoilé de l’Europe des nations. La miséricorde n’interdit pas non plus la sainte colère...

    • "J’étais étranger et vous m’avez accueilli..." "J’avais faim et..." "J’étais nu et...". G. Leclerc a raison d’écrire que "la traduction politique de l’Evangile n’est pas forcément évidente, elle est liée à un discernement des situations...", on ne peut qu’en être d’accord. Oserais-je ajouter, non seulement "la traduction politique de l’Evangile", mais son interprétation ou sa traduction tout court. Dans la Bible, qui est "le prochain" chez les juifs sinon un autre juif. Et à "œil pour œil..." Jésus nous conseille de "Tendre la joue gauche si...". "La petite pièce de la veuve...". Prendre une phrase dans les Evangiles n’implique pas qu’il faille l’appliquer "à la lettre". Des conseils de Jésus jalonnent les pages des Evangélistes, mais c’est leur interprétation et leur application qui, le plus souvent, sont soumises à "discernement" au vu de telle et telle situation. Non pas dans un but calculateur et, je dirais, de confort (car chacun pourrait alors user d’interprétations comme cela l’arrangerait), mais à la lueur aussi de ce que Jésus a, non seulement dit, conseillé ou commandé, mais surtout de ce qu’il a Lui-même appliqué, par Son exemple...Son exemple...

      Oui, Il nous demande d’ouvrir notre porte. Mais, je ne vois pas où, dans les Evangiles, Il demanderait aussi à l’étranger de "respecter les mœurs" de son hôte, et encore faut-il bien entendu que ces mœurs soient...(Sujet déjà sous-entendu en partie ici-même en parlant des pubs éhontées, voire pornographiques). Mais en plus, encore faut-il, pour que l’étranger respecte la maison et les us et coutume de son hôte qu’il connaisse les paroles de Jésus à travers les évangiles...

      Quand le pape François, à l’époque, avait demandé d’accueillir les réfugiés - s’adressant nommément aux paroisses - que n’a-t-on lu, et ici même, sur ce pape "responsable de l’islamisation de l’Europe" etc... Des écrits sont consignés dans les archives de cet espace... Mais quand Mme Merkel a demandé - presque comme, on dirait, commandé
      aux pays de l’UE...enfin, je ne sais plus si la France avait été la première à obtempérer.

      Madame A. Merkel, comme citée, a donc appelé les pays européens à ouvrir toute grande leur porte pour accueillir les migrants (donnant elle-même dans un premier temps l’exemple pour ensuite..., mais bon...). Il me serait très difficile de juger des intentions de la chancelière dans ce cas précis, par exemple, que son appel - quelque peu hâtif - ait été lancé sous le coup de l’émotion, ou mû par quelque passage de la Bible ou encore parce qu’elle est fille de pasteur... Ou encore généré pas d’autres considérations. Sauf que plus tard - et comme il me semble l’avoir déjà écrit en son temps dans cet espace - un ministre allemand avait déclaré que l’Allemagne avait besoin de main-d’œuvre (en plus, je pense, si celle de migrants est forcément bon marché, n’Est-ce pas...du pain béni) ; sur un autre plan, le taux de natalité en Allemagne étant ce qu’il est... "Ne jugez pas...". Non, bien sûr, mais ne puis-je, au moins, me poser des questions sur des faits qui me laissent comme perplexe et, au plus, face à de tels bons et sentiments, faire preuve d esprit un tantinet "soupçonneux"...

      Me revient aussi à l’esprit une idée que Charles Aznavour aurait émise (j’ai lu sur le sujet mais pas entendu Monsieur Aznavour), à savoir : installer les migrants dans les campagnes désertées par leurs habitants
      idée, sauf erreur, reprise ou soutenue par un évêque. L’idée, s’il en était, n’est pas mauvaise soi puisque d’une part, on donne du travail, un toît et une sécurité à des malheureux et, d’autre part, on fait revivre, grâce à eux, des villages "désertifiés". Sauf qu’un tel projet ne saurait, ou je me trompe, être réalisé à la hâte.

      Mais surtout, surtout, et encore bien plus charitable, n’aurait-il pas été plus "évangélique" d’encourager les responsables à faire en sorte que ces réfugiés puissent retourner chez eux dans les meilleurs délais, c’est-à-dire, par exemple et sans prétendre entrer dans une logique politicienne, en arrêtant la vente d’armes et aussi l’afflux de jeunes et moins jeunes allant "faire le djihad"...

      Ni angélisme envers l’autre ni refus catégorique et définitif de lui venir en aide. Mais seulement étudier et trouver les moyens adéquats de la faire. Paul écrit quelque chose comme Le Seigneur ne permet pas que nous soyons courbés sous un poids que nos épaules ne pourraient supporter. Et il est certain que nous ne saurions, ici, défier cette parole de l’apôtre. Tout est question de mesure, si j’ose dire.

      Pour en terminer, bien des choses sont peut-être à revoir sur bien des plans. Avec intelligence, rigueur et par dessus tout, avec honnêteté et sans calculs politiciens. Oui, revoir...en essayant d’abord de soigner les causes pour arrêter les effets... Avant de procéder à une intervention, le chirurgien de se désinfecte-t-il pas les mains et les bras ?...

      Les Français savent être généreux, ils le démontrent en acte. Mais encore faut-il ne pas mettre les mains dans leurs deux poches en même temps. Sinon, comment pourraient-ils continuer à être efficaces dans leur devoir évangélique d’aider le prochain...

      Si le terme "providentiel" pouvait, cette fois, être utilisé à bon escient, ce serait peut-être que, au niveau national, européen et international les vraies questions soient remises à leur vraie place.

      Il est encore temps. Le reste : à la grâce de Dieu.

      MERCI.

  • Les principales causes du flot humain qui provient (et dans quelles souffrances !) du Moyen-Orient d’une part et d’Afrique d’autre part, se trouvent dans les attitudes et les agissements "politiques", économiques et financiers directs comme indirects des Occidentaux dans ces zones du monde.

    Pour ce qui est des Africains au moins, ces derniers tentent de venir chez le système qui les vole pour avoir quelque chose dans leur assiette. Ce contenu d’assiette qu’ils viennent chercher en Europe dans les pires conditions, plus les risques accrus de noyade (ce contenu d’assiette est moins que le minimum du minimum que tous ces migrants peuvent récupérer !) leur appartient de facto de plein droit à défaut de juré. La mondialisation est devenue tellement dure qu’un développement sérieux, durable et fécond dans leurs pays (pays pourtant pleins de potentiels humains et de ressources naturelles) est presque impossible dans l’interdépendance aggravée du monde contemporain écrasé par l’usure ; ce qui veut dire une dépendance tout court.

    Maintenant, au regard des Évangiles, la question de la Miséricorde est-elle possible à des politiques ? D’une part, des politiques occidentaux souvent pyromanes, laissant une misère aggravée en Afrique découlant du marché qui s’impose, car c’est comme ça ou crever pour la majorité des Africains, et d’autre part, avec les menées souterraines sur le moyen et long terme au Moyen-Orient commanditées par les mêmes Occidentaux pour y fomenter des guerres comme en Syrie et en Libye, en plus des guerres civiles attisées par les mêmes Occidentaux entre Shiites et Sunnites dans le monde Arabo-musulman.

    Donc des politiques "forcés" ici d’être "pompiers" dans un système de rapports de force dont il est patent que c’est Goliath qui vainc systématiquement David et où l’on renvoie les riches les mains pleines...

    • cf. : 16 décembre 02:00

      Laisser passer sous silence ce message serait, d’après moi, comme occulter ou, plus vulgairement, tourner le dos à la "Miséricorde" et,
      du même coup, refuser de regarder la réalité bien en face.

      Des mots de ce commentaire "contenu d’assiette", "chercher dans les pires conditions", "Goliath et David" etc... m’ont ramené oh ! que d’années en arrière, à mes belles années d’enfance et de (très) prime adolescence. Ce qui est le contraire de débilité ou sénilité. Cette période où le catéchisme était à la portée des gosses que nous étions. Et du coup je me suis retrouvé en train d’écouter avec mes frères et sœur cette parabole de "Lazare et le mauvais riche" (Lc. 16)
      que maman nous racontait si bien. Tellement bien que nous en pleurions... Mais, ni de rage, ni de peur, et encore moins de désir de vengeance ou de révolte, il m’en souvient seulement des larmes salées provoquées par une tristesse face à une terrible injustice. Je revois encore Lazare, en guenilles, au pied du mauvais riche pour ramasser les miettes qui tombaient de sa table, et des chiens qui donnaient des coups de langues sur les plaies - ma mère lisait ou disait "blessures" - du malheureux. Le mauvais riche était, lui, gros et gras, avec autant de bagues qu’il avait de doigts, et des vêtements aussi brillants que son énorme turban qui étincelait de mille petites lumières. C’est dire que l’illustration de la parabole était en accord avec les mots de cette histoire et le ton et la voix de ma mère. C’était une des lectures préférées de notre livre d’Histoire Sainte comme on l’appelait alors...

      Après la lecture du message de Renaud, j’ai entrepris celle du commentaire de cette parabole par Marie-Noëlle Thabut... Eh bien, je m’aperçois, tout bêtement, que je n’ai plus de mots à mettre sur ce billet. Pas plus de mots que de commentaire. Pas plus de commentaire
      que d’argument. Rien que le désir de partager, tout bêtement, cet épisode de mon enfance, dans laquelle je ne pense pas être retombé
      puisque j’ai bien lu, compris et approuvé que "...c’est Goliath qui vainc systématiquement David ..."

      Me revoici : j’ai éteint le poste de télévision après les commentaires on ne peut plus admiratifs de jeunes spectateurs imbibés d’images, propos recueillis au sortir de la salle de cinéma dans le micro de "l’envoyée spéciale" de la chaîne et qui tournent en boucle avec le nième spectateur et les X millions d’euros récoltés. A l’occasion de la sortie de Star Wars, "le Réveil de la Force" attendue avec autant d’intérêt que d’impatience...

      Voilà ! Où en étais-je ?... Ah ! oui, j’ai bien lu, compris et approuvé que "...c’est Goliath qui vainc systématiquement David et où l’on renvoie Goliath les mains pleines..."...

      MERCI.

    • P.S.

      "...et où on renvoie les riches les mains pleines...".

      Pas de commentaire, juste un rappel, si possible : Jésus parle toujours des "riches", jamais de "richesse". On connait le sens et la différence : riches ceux qui gardent tout pour eux-mêmes, qui amassent au détriment de leurs frères en humanité, gonflés de leur petite personne, se croyant "au-dessus" de tout et de tous ; alors que la richesse est un bien confié par Dieu à l’homme ou aux hommes afin qu’ils en bénéficient et en fassent bénéficier autrui grâce à une gestion consciencieuse, équilibrée et intelligente. Les richesses sont destinées à être partagées et ce faisant, le plus équitablement possible. Ainsi comprise, l’immense responsabilité de l’homme est engagée. Sa conscience aussi.

      Il est arrivé que je me demande pourquoi François a utilisé le mot "miséricorde", mot un peu, comment dire, désuet, alors qu’aujourd’hui on parle, en disant la même chose, de "solidarité", de
      "fraternité"... On en parle d’ailleurs tellement, à gauche, à droite, ici et là, le matin, à midi et le soir, on entend ces mots plusieurs fois par jour . Un de ces mercredis j’en ai fait le décompte : entre "solidarité" et "fraternité", j’ai dénombré pas moins que...72 fois ! et prononcés par des hommes politiques "opposés" - pour ne pas dire ennemis - pour le plus grand nombre, le reste étant une reprise, à la perroquet, par les JT, intervenants sur une chaine TV et autres volatiles... On en sort avec l’impression que ces mots ont perdu leur sens initial par sur-usage intensif. Mais pas seulement, quand juste après les avoir prononcés on parle de "frappes des avions de combats", de "guerre contre"...ceux-ci qu’on courtisait hier, et même à ce jour... Entre autres et surtout ces très chères maîtresses couronnées et parfumées au pétrole...

      Mais revenons à la "miséricorde" mot qui procède, ou je me trompe peut-être, de misere (pitié ou compassion) et cœur, pour le dire familièrement, les tripes. Ou à cet endroit qui est la place de ce qui nous touche, où se produit un bouleversement du dedans, du plus profond de soi : "ça m’a pris aux tripes"...

      Oui, définitivement "Miséricorde" est bien choisi...enfin, je trouve...
      Reste à prier pour que les politiques n’en soient pas atteints...mais
      frappés, renversés ! Pas comme la crème car ils risqueraient d’être tout autant écumés, mais la conversion (conversio), retournement, renversement...

      Comme Saul (Paul) sur le chemin de Damas...

      MERCI.

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.