Une occasion en or perdue

David Carlin, traduit par Vincent

vendredi 16 octobre 2020

La licorne se repose au jardin (des Tapisseries de la Licorne), 1495–1505
[The MET Cloisters, New York]

Vu de l’extérieur, il semble que, lorsqu’une révolution balaie un pays - par exemple, la révolution jacobine française, la révolution communiste russe, la révolution nazie allemande - presque tout le monde dans le pays soit d’accord. L’enthousiasme pour la révolution est presque universel.

Mais ce n’est pas le cas. Dans les cas qui viennent d’être mentionnés, une multitude de Français, de Russes et d’Allemands n’étaient pas d’accord. Ils détestaient ce qui se passait. Pour la plupart, cependant, ils étaient intimidés par le parti de la révolution, un parti qui contrôlait la police, l’armée, la foule et tous les organes de propagande. Le parti anti-révolution n’était pas organisé et manquait à la fois de ressources et de direction.

Lorsque la révolution sexuelle moderne a balayé l’Amérique dans les années 1960 et 1970, le catholicisme américain a, me semble-t-il, raté une occasion en or. (Je ne m’en rendais pas compte à l’époque. Loin de là. Ce n’est que rétrospectivement, en prenant beaucoup d’âge et en devenant un peu plus sage, que j’en suis venu à le réaliser.)

À partir des années 1960, la moitié de l’Amérique est devenue folle de son enthousiasme pour la liberté sexuelle. Et les catholiques, devenus de bons Américains, ont accompagné cette folie. Mais tous les Américains ne sont pas devenus fous, pas plus que tous les catholiques. De l’est à l’ouest, du nord au sud, des millions d’Américains, catholiques et non catholiques, ont estimé que cet enthousiasme pour la liberté sexuelle était fou, et d’une folie très dangereuse.

Mais ces dissidents avaient tendance à se taire. Ils étaient une majorité silencieuse - ou sinon tout à fait une majorité au moins une très nombreuse minorité. Ils ont réalisé que leurs inclinations pro-chasteté étaient très démodées. Et cela les a gênés. Ils ont réalisé que s’ils s’exprimaient, on se moquerait d’eux.

Et au fil du temps, ils ont réalisé qu’ils seraient non seulement ridiculisés mais censurés - comme étant anti-femme et anti-gay. Ils seraient condamnés comme sexistes et homophobes et (à partir de l’autre jour) comme transphobes ; comme fanatiques et haineux. Et donc ils se sont tus.

Les dirigeants de l’Église catholique aux États-Unis (et par « dirigeants », j’entends les évêques et les prêtres, car la nôtre est et a toujours été une religion dirigée par des religieux) auraient pu parler au nom de ces personnes, auraient pu être leurs grands représentants - qu’ils soient catholiques ou non catholiques. Nos chefs de l’Église auraient pu se mettre à la tête de la contre-révolution sexuelle.

Pour la plupart, ils ne l’ont pas fait ; eux aussi étaient gênés. Et cette incapacité à s’exprimer souvent et catégoriquement contre la liberté sexuelle a été l’ »occasion en or » manquée mentionnée plus haut.

Bien sûr, il n’y a pas eu d’abrogation officielle des interdictions catholiques traditionnelles sur la fornication, la cohabitation hors mariage, le divorce, la contraception conjugale, l’adultère et la pratique homosexuelle. Et dans une certaine mesure, les dirigeants de l’Église ont clairement indiqué que l’Église désapprouvait l’avortement ; mais même en ce qui concerne l’avortement, ils n’ont pas fait autant de bruit qu’ils auraient pu.

Au lieu de cela, nos dirigeants, avec ici et là quelques exceptions notables et nobles (je pense par exemple au père Frank Pavone), ont adopté une attitude de « N’en parlons pas. Prétendons que nous ne savons pas ce qui se passe. »

Pour justifier leur silence, ils se sont dit des choses comme ça :

- « Jésus a promis que son Église durerait toujours. »

- « Nous avons survécu à la Réforme, à la Révolution française, au communisme et au nazisme, sans parler de deux guerres mondiales. Nous survivrons aussi à la révolution sexuelle. »

- « Si nous parlons de questions sexuelles, nous irriterons dix paroissiens pour chacun de ceux que nous édifierons. »

- « Tout le monde sait ce que l’Église enseigne sur la moralité sexuelle. Inutile pour moi d’ennuyer mon troupeau en le répétant. »

- « Les paroissiens agacés réduiront leurs contributions à la paroisse, aussi bien monétaires qu’autres. »

- « Les riches contributeurs catholiques du diocèse penseront que je suis un évêque fauteur de troubles. »

- « Certains paroissiens agacés écriront à l’évêque pour lui dire que je ne suis pas charitable ; et l’évêque me dira d’atténuer le propos. »

- « Les jeunes seront tellement ennuyés qu’ils abandonneront la foi. »

- « Idem pour les femmes qui ont subi un avortement. »

- « Idem pour les gais et lesbiennes et leurs proches. »

Sans aucun doute, un accent fort et sans ambiguïté sur les valeurs sexuelles catholiques aurait chassé de nombreuses personnes de l’Église, des gens plus sensibles aux valeurs de la laïcité / de l’athéisme américain qu’aux valeurs de Jésus-Christ. Mais les postes vacants causés par ces pertes auraient bien pu être pourvus à nouveau, et plus que pourvus, par les millions de personnes jusque-là non-catholiques qui auraient afflué dans l’Église lorsqu’elles auraient découvert que l’Église catholique exprimait leurs propres sentiments négatifs à propos de la révolution sexuelle.

« Je ne suis pas le seul à avoir des doutes sur le bien-fondé de la licence sexuelle, auraient dit les gens. Je ne suis pas seul dans mon dégoût. L’ancienne et honorable Église catholique romaine est d’accord avec moi. »

Même maintenant, soixante ans environ après le début de la révolution sexuelle en Amérique, il est peut-être encore temps pour le clergé catholique américain de se placer à la tête de la contre-révolution. Malgré le fait que les personnes pro-révolutionnaires contrôlent la plupart des postes de commandement de la culture américaine - je veux dire : le journalisme, les médias sociaux, l’industrie du divertissement, nos principaux lycées et universités, la plupart de nos écoles publiques, l’un de nos deux grands partis politiques, et toutes les dénominations libérales protestantes - il y a encore des millions et des millions d’Américains qui, après avoir été témoins de la misère indescriptible qu’elle a provoquée, détestent la révolution sexuelle en cours. Ils aspirent à un leadership adéquat.

L’Église catholique pourrait offrir ce leadership si elle avait des chefs religieux à la hauteur de la tâche. Je crains toutefois que, pour la plupart, nos dirigeants ne réalisent pas que leur tâche actuelle consiste à être des Croisés pour le Christ - des guerriers contre la liberté sexuelle et d’autres sous-produits de l’athéisme moderne. Ils semblent penser que leur travail consiste à tenir de la boutique jusqu’au retour de Jésus.

Les anciens stoïciens avaient identifié quelque chose qu’ils appelaient « l’erreur paresseuse ». Telle est la mentalité qui dit : « Puisque tout est entre les mains de Dieu, je peux m’asseoir et me détendre. »

Nous ne le pouvons pas.

— 

À propos de l’auteur

David Carlin est professeur de sociologie et de philosophie au Community College de Rhode Island et auteur de The Decline and Fall of the Catholic Church in America (« Le décin et la chute de l’Eglise catholique en Amérique »).


Voir en ligne : The Catholic Thing

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