Une morale souple mais non sans boussole

Jean-Miguel Garrigues, o.p. et Alain Thomasset, s.j.

lundi 23 octobre 2017

Le 3 novembre sort aux éditions du Cerf Une morale souple mais non sans boussole : répondre aux doutes des quatre cardinaux sur "Amoris laetitia". Il comporte, outre une préface du cardinal Schönborn, une première partie écrite par le P. Alain Thomasset s.j., doyen et professeur à la faculté de théologie des Jésuites (Centres Sèvres, Paris), et une seconde partie de Jean-Miguel Garrigues.

Vous verrez le sens de cette démarche dans l’introduction copiée ci-dessous :

INTRODUCTION

L’Exhortation post-synodale du pape François sur la famille, Amoris laetitia ou La joie de l’amour, publiée en avril 2016, continue de susciter des réactions diverses. Si beaucoup se réjouissent de l’élan qu’elle apporte à la pastorale familiale, de son enthousiasme à soutenir et encourager l’amour et le mariage chrétien, de la prise en compte miséricordieuse de la situation des couples en position de fragilité, et de son ouverture missionnaire, certains s’interrogent sur la portée doctrinale du document (en matière de morale ou de discipline sacramentaire) et un courant dans l’Église va même jusqu’à critiquer ce texte (en particulier le chapitre 8 qui parle d’ « accompagner, discerner et intégrer les fragilités ») en se demandant s’il n’est pas en contradiction avec les enseignements magistériels du pape saint Jean-Paul II. La lettre envoyée par quatre cardinaux au pape et au cardinal Müller en novembre 2016 va dans ce sens. Ceux-ci demandent au pape de lever leurs doutes (dubia), en répondant par oui ou par non, au sujet de plusieurs points de doctrine et de pastorale concernant essentiellement la validité toujours actuelle des enseignements de l’encyclique de Jean-Paul II Veritatis splendor (1993) sur les actes intrinsèquement mauvais et de l’exhortation Familiaris consortio (1981) sur la possibilité ou non pour les personnes divorcés remariés, dans certains cas, d’accéder aux sacrements. Comme théologiens, nous avons souhaité répondre aux doutes des cardinaux et à travers eux à ceux qui s’interrogent.

La rédaction de ce livre est née d’un constat et d’une rencontre. L’un comme l’autre, Alain Thomasset, comme théologien moraliste, Jean-Miguel Garrigues, comme théologien dogmaticien, nous avons eu l’occasion de donner des conférences et d’assurer des journées d’étude et de formation sur l’Exhortation Amoris laetitia dans différents groupes, colloques et diocèses. Si nous avons été témoins d’une réception très largement positive de ce document, en particulier chez les laïcs et les prêtres ayant une grande expérience pastorale, force est de constater que les doutes émis par les cardinaux trouvaient un écho chez certains catholiques, notamment ceux d’une génération plus jeune, inquiets d’un possible relâchement de la morale catholique ou d’une éventuelle contradiction entre cet enseignement et les enseignements du pape Jean-Paul II dans lesquels ils ont été formés et auxquels ils sont très attachés.

Ce constat, comme celui du silence du magistère qui n’a pas souhaité pour l’instant répondre à ces critiques, ce que l’on peut aisément comprendre, nous a convaincu que notre tâche de théologiens était d’apporter notre contribution pour tenter de clarifier ce débat et apporter quelques lumières à ceux qui restent dans un doute néfaste pour la foi et pour la vie de l’Église. Par ailleurs, au sujet des doutes émis et des réponses à y apporter, de manière un peu inattendue, nous avons aussi constaté, en dépit de nos différences, une grande similitude de vue et engagé depuis plusieurs mois un dialogue bienveillant, amical et constructif pour faire la lumière sur ce sujet polémique et facilement passionnel. Le fait que, sans nous être concertés, nous ayons l’un et l’autre conclu par le très beau texte de Péguy sur Bergson en est un indice éloquent.

Différents nous le sommes par nos traditions spirituelles et nos formations théologiques. Si l’un est jésuite, théologien moraliste au Centre Sèvres à Paris, et en dialogue avec la théologie biblique de Paul Beauchamp et la philosophie de Paul Ricœur, l’autre est dominicain, patrologue et dogmaticien, enseignant entre autres à l’Institut Supérieur Thomas d’Aquin de l’Institut Catholique de Toulouse, inspiré par les écrits de Maxime le Confesseur et de Jacques Maritain. Si nos styles et nos sensibilités peuvent différer et si des nuances existent entre nos démarches théologiques, les échanges nous ont permis de nous mettre d’accord sur une approche commune que chacun de nous argumente à sa manière et depuis sa compétence propre. Pour nous, les enseignements du pape Jean-Paul II (notamment dans Veritatis splendor et Familiaris consortio) et ceux du pape François dans Amoris laetitia ne sont nullement contradictoires mais complémentaires. Chacun d’eux exerce sa tâche magistérielle et répond à un besoin du temps en abordant un des aspects de théologie morale ou de pastorale qu’il faut désormais penser ensemble. Ni l’un ni l’autre ne prétend tout dire de la morale et de la pastorale familiale en un seul document, mais c’est leur lecture conjointe qui nous permet de les éclairer tous deux et de comprendre que la vie morale et la pastorale ont besoin à la fois du rappel des normes universelles de la vie morale par Veritatis splendor (ce qu’Amoris laetitia suppose mais n’explicite pas) et d’une application miséricordieuse de cette doctrine dans la prise en compte pastorale de la dimension singulière de la décision personnelle (ce que Veritatis splendor ne traitait pas). Cette perspective évite de faire une lecture tutioriste (rigide) de Veritatis splendor et une lecture laxiste d’Amoris laetitia, comme certains sans doute le souhaiteraient. On peut répondre oui aux cinq doutes émis par les cardinaux. Nos deux contributions développent cette position avec nos propres perspectives et spécialités.

Il faut ajouter que cette expérience de dialogue théologique menée entre nous, nous apparaît heureuse et nécessaire. Nous avons fait modestement l’expérience de ce que le pape François appelle de ses vœux lorsqu’il parle d’une « culture de la rencontre » ou du « dialogue », telle que le bienheureux Paul VI en avait jeté les bases dans sa première encyclique, Ecclesiam suam. Selon le pape François, « le dialogue théologique » a d’abord pour visée la « recherche de la vérité ». Il « consiste à prendre au sérieux l’autre, l’interlocuteur, en cherchant à saisir jusqu’au fond ses raisons et ses objections, pour pouvoir répondre de manière non pas superficielle mais adéquate »[1]. Ce dialogue suppose encore liberté et courage (« parrhésie »)[2]. Nous ne prétendons pas clore le débat, ni engager une polémique. Ce dialogue mérite d’être ouvert à d’autres sensibilités et d’autres composantes ecclésiales pour mener le discernement nécessaire. Il a besoin également de rester à l’écoute du peuple de Dieu, porteur de sainteté, habité du sensus fidei inspiré par l’Esprit du Dieu vivant. Pour remplir cette tâche, il nous restera toujours à accompagner ceux qui sont affrontés aux difficultés de la vie, à écouter les pauvres et « à accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux »[3].

Jean-Miguel Garrigues, o.p. et Alain Thomasset, s.j.

[1] Discours du pape François à la Congrégation pour l’éducation catholique du 9 février 2017.

[2] Discours du pape François du 6 octobre 2014, à l’ouverture du synode extraordinaire sur la famille.

[3] Pape François, encyclique Evangelii gaudium sur La joie de l’Évangile (2013), n°198.

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