J.R.R. Tolkien

Une incursion dans la réalité

par Anthony Esolen, traduit par Bernadette Cosyn

mercredi 5 février 2020

L’anneau mythique du livre de Tolkien, Le Seigneur des anneaux. L’écrivain a lui-même dessiné les cartes de son monde imaginaire.
© CC_Ssolbergj

Le récent décès de Christopher Tolkien, à l’âge de 95 ans, a fait ressortir un article de The Guardian où il défendait son père, J.R.R. Tolkien, sans conteste le meilleur spécialiste du Moyen Âge de ces cent dernières années, et l’auteur de ce que le public britannique a jugé comme le plus grand roman de langue anglaise, Le Seigneur des Anneaux.

La raison d’être de cette défense était une accusation, venant de Edmund Wilson et consorts, selon laquelle Tolkien écrivait des puérilités. Wilson, athée de gauche, qui avait dit un jour que la meilleure chose que l’Amérique avait offert à l’Europe Occidentale était la salle de bain avec eau courante et chasse d’eau, n’était pas dans la meilleure position pour critiquer le travail de quelqu’un que ses goûts littéraires menaient à Beowulf (NDT : poème épique qui est au monde anglo-saxon ce que l’Iliade est au monde hellène), aux sagas nordiques et à l’Écriture Sainte.

La défense, cependant, était presque aussi déroutante que l’attaque de Wilson. Il nous y est dit que Tolkien utilisait le fantastique comme un moyen d’échapper à l’Angleterre sombre et noire de la Première Guerre Mondiale et de l’après-guerre. Pendant que d’autres buvaient du whisky et voyageaient à Berlin et Vienne pour se livrer à la perversion, Tolkien, ce me semble, faisait voile vers le Danemark et Heorot (NDT : le « palais » du roi Hrothgar, un des héros de la saga de Beowulf), ou alors il parcourait le long chemin menant à All-thing avec Njal (autre héro de la saga) vieillissant.

C’est vrai dans un sens, mais ce n’est pas toute la vérité. On ne trouve nulle part la foi catholique qui l’a inspiré. C’est comme si vous parliez de la musique de Bach sans même explorer ce qui a élevé son âme vers l’adoration – faisant comme si la musique sacrée de Bach était purement profane. C’est comme si vous projetiez d’aller à la cathédrale de Chartres mais sans regarder les vitraux, ou si vous les regardiez quand même mais seulement pour l’harmonisation des couleurs sans vous préoccuper de ce qu’ils représentent. Le David de Michel-Ange est bien plus qu’un jouvenceau nu.

Je crois que Tolkien a trouvé dans le Moyen Âge quelque chose qu’une autre romancière catholique, Sigrid Undset, y a trouvé. La Norvège de Kristin Lavransdatter et du Maître de Hestviken est chrétienne, mais évangélisée depuis peu, si bien que de vieilles coutumes païennes demeurent : la vendetta, les superstitions, la loyauté due à un proche qui prime sur la loyauté à Dieu.

Le Danemark de Beowulf n’a pas encore été évangélisé, bien que le poète soit un moine chrétien. Par conséquent, le poème lui-même, et c’est voulu, palpite à la lisière de la lumière qui vient briser les ténèbres. L’Islande de la Saga de Njal se place dans le contexte historique de l’arrivée des premiers missionnaires, et la conversion du pays date de l’an 999.

Donc, ce n’était pas un monde pleinement chrétien que celui sur lequel se penchaient Undset ou Tolkien, mais un monde qui allait devenir chrétien, ou qui était en chemin pour le devenir et ce regard en arrière était plus qu’une évasion ou une nostalgie. Car le problème auquel l’Occident commençait à se confronter était, ainsi qu’ils l’avaient découvert, un monde qui avait perdu sa foi et qui dilapidait l’héritage de cette foi.

La réponse d’Undset, dans ses romans situés dans la Norvège médiévale mais également dans les romans de conversion contemporains tels L’orchidée sauvage (titre original Gymnadenia) et Le buisson ardent, dans ses biographies de Catherine de Sienne et des saints scandinaves, dans son Retour vers le futur autobiographique, était de méditer avec une calme humilité sur ce monde médiéval véritable, d’en apprendre les leçons et prendre feu de son feu.

La réponse de Tolkien a été encore plus radicale. C’était un exemple fulgurant de ce qu’il appelait la « subcréation » au moyen de laquelle l’artiste façonne tout un monde imaginaire, non pour lui-même, mais pour honorer et imiter la création que Dieu nous a donnée et entrer plus profondément dans cette création, y entrer avec toute la puissance imaginative de quelqu’un en quête d’une découverte qui est en même temps un retour à la maison.

Nous l’appelons « utopie » en raison du désir d’un monde meilleur mais cela induit en erreur. Nous ne pouvons pas créer. Si nous le tentons, ainsi que le fait Melkor dans Le Silmarillion, nous finissons avec rien de mieux que des auto-célébrations bruyantes et tape-à-l’œil ou des caricatures grimaçantes de ce que Dieu a créé. Nous pouvons « sous-créer » : créer, pour ainsi dire, à la lumière de ce qui est créé et alors nos œuvres peuvent exprimer des vérités cachées depuis les origines du monde.

C’est ce que Tolkien faisait. Non pas une allégorie, un monde imaginaire rejeté une fois que vous avez appliqué la grille de décodage aux personnages et événements. Les lembas elfiques, le waybread, ce n’est ni l’Eucharistie ni un symbole de l’Eucharistie, même si waybread est l’anglicisation du latin viaticum : nourriture pour la route.

Pourtant, il n’y aurait pas eu de lembas dans la Terre du Milieu s’il n’y avait pas eu l’Eucharistie dans ce monde-ci, et le pain imaginaire devrait nous faire réfléchir à la réalité. Les hobbits semi-humains ne sont pas les petits enfants que Jésus accueille dans ses bras, ni les choses de rien que Dieu, dans sa providence, utilise pour réduire à néant ce qui est, ou la pierre rejetée des bâtisseurs, ou le jeune David aux champs qui a failli être ignoré, ou ce Nazareth duquel rien de bon ne pourra jamais sortir. Mais, encore une fois, ces créatures imaginaires qui sont comme nous capax Dei et capax universi (capables d’envisager Dieu et l’universel) devraient faire la lumière sur ce que nous sommes et sur ce qu’est ou devrait être notre monde.

Le fantastique de Tolkien est donc une incursion dans la réalité, alors que nous passons le plus clair de notre temps à la fuir. Nous sommes subrepticement introduits dans la vérité, mais pas comme un allégoriste pourrait nous duper un moment avec des symboles. Nous entrons dans la Terre du Milieu sans savoir ni guère nous soucier de savoir où cela nous mènera, mais parce que c’est un monde véritable, observant les lois morales inaltérables et réelles d’un ordre créé, cela nous conduit dans notre propre monde via les terriers de hobbits, les tunnels des nains et les vols d’aigles de l’imagination de Tolkien.

C’est également un monde réel, comme seul les plus grands des mondes de l’art peuvent l’être.


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