Une fille de harki

par Gérard Leclerc

mardi 29 janvier 2013

Rompons au moins un jour avec la dure nécessité de la présence au front pour mener les batailles décisives.

J’ai été retenu hier par un portrait de femme, celui de Jeannette Bougrab, que Nicolas Sarkozy fit entrer au gouvernement après qu’elle eut dirigé – avec quelle autorité ! – la HALDE, cet organisme chargé de la lutte contre les discriminations. Les discriminations elle les connaît, elle la fille de harki, qui attend toujours qu’on reconnaisse pleinement la dignité de ces combattants de l’armée française qui se firent massacrer au moment de l’indépendance algérienne. La France n’a pas traité dignement ceux qui avaient tout sacrifié pour elle et même ceux qui ont pu se réfugier sur notre sol, longtemps parqués dans des cités d’urgence forestières [1] où la vie — des plus jeunes en particulier — n’était pas rose. J’ai souvenir de l’époque [2], où pour se faire entendre, des harkis et fils de harkis étaient contraints de poursuivre des grèves de la faim dans les cryptes de quelques églises parisiennes [3]. Nous n’étions pas beaucoup à soutenir le moral d’un M’Hamed Laradji qui fut alors l’âme et le stratège d’une première révolte qui devait aboutir à la fermeture de certains de ces camps...

La promotion de Jeannette Bougrab, qui connut cette condition difficile d’enfant de harki, relève d’une sorte de miracle. Elle raconte dans un livre autobiographique [4] comment elle doit son accès à des études supérieures à sa volonté farouche d’échapper à la grisaille. Ne demeure-t-elle pas une sorte de prototype de l’élitisme républicain qui, grâce à l’école, a permis à tant d’enfants de milieux populaires d’accéder à l’excellence et aux responsabilités ? Mais ce n’est pas parce qu’elle a réussi, qu’elle est prête à renier ses origines. Anne Fulda du Figaro la décrit comme une combattante, un peu écorchée vive. Nicolas Sarkozy, qu’elle admire pourtant, l’avait présentée lors d’une remise de décoration comme « la fille d’un travailleur immigré algérien ayant épousé une femme de ménage, venue en France pour mieux gagner sa vie ». Il aurait dû proclamer que ce père, combattant de l’Armée française, était un héros dont la famille avait été égorgée pour sa fidélité à la France.

Elles sont comme cela un certain nombre de femmes, issues de la diversité comme l’on dit, et qui ont réussi en politique. Elles sont aussi porteuses des contradictions intimes avec lesquelles elles se débattent. Celles de leur lien avec la religion d’origine n’est pas mince. Jeannette Bougrab dit que, dans sa famille, on plaçait l’école avant la religion. N’est-elle pas un peu raide dans sa position laïque et athée, qui oppose deux domaines aussi rigoureusement ? Mais voilà qui mériterait une discussion approfondie, parce qu’elle ne se règle pas avec des formules trop simples.

Chronique lue sur Radio Notre-Dame le 29 janvier 2013.


[1Bias, St-Maurice l’Ardoise, St-Laurent-des-Arbres...

[2en 1975 au début du septennat de Giscard d’Estaing

[3à La Madeleine puis dans la chapelle St-Bernard à Montparnasse

[4Jeanne Bougrab, Ma République se meurt, Grasset.

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