Une autre histoire de la laïcité (Jean-François Chemain)

par Jacqueline PICOCHE

mardi 12 septembre 2017

Jean-François CHEMAIN – Une autre histoire de la laïcité – Versailles – Via Romana – 2013 – 238 p. 21 € et L’imposture laïque – Paris – Éditions de l’Homme Nouveau – novembre 2016 – 46 p. 7,5 €

M. Chemain, voit dans l’irruption brutale et massive de l’islam dans notre société religieusement pacifiée depuis près d’un siècle, se poser un problème majeur : Comment faire de bons citoyens français des jeunes musulmans qui remplissent les classes de nos écoles et répondent de façon si décevante aux efforts en leur faveur de nos gouvernements successifs ? Catholique, il renonce à des situations plus lucratives et plus prestigieuses qui avaient été les siennes dans le “consulting” et l’industrie pour préparer et obtenir l’agrégation d’histoire et passer par l’épreuve des IUFM (aujourd’hui ESPE), à seule fin de pouvoir travailler en Zone d’Education Prioritaire ou ZEP.

Fort de son expérience de dix ans d’enseignement de l’histoire en ZEP, il nous a donné, dans Kiffe la France (2011) et dans Tarek, une chance pour la France ? (2017) un aperçu de ses relations avec des élèves en grande majorité musulmans qui n’arrivent pas à digérer le concept de “laïcité” et à voir autre chose qu’une forme sournoise d’islamophobie dans cette “Valeur” phare, parmi toutes les “Valeurs de la République”, que les instructions officielles présentent comme une notion rationnelle donc acceptable par tout “animal doué de raison”, permettant de “vivre ensemble” à des gens d’opinions religieuses et philosophiques différentes, à la seule condition qu’ils ne troublent pas l’ordre public. Eh ! bien non ! Cela ne leur parait ni rationnel ni universel. Cela va à l’encontre de toute leur “anthropologie”, de leur mode de vie quotidien, de leurs habitudes, leurs façons spontanées de penser. Il n’est nullement évident pour eux que les musulmans ne sont pas supérieurs aux mécréants ni les hommes aux femmes. Ils partagent spontanément le point de vue des pays arabes qui ont refusé en 1948 de ratifier la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Ce sont des drôles d’idées, des idées de chrétiens ! Eh ! oui, le mot est lâché ! Les Français ont beau se proclamer athées, à leurs yeux, ils sont “chrétiens” !

Et M. Chemain leur donne raison ! Les “Français de souche”, même s’ils ne veulent pas le reconnaître, ont une “anthropologie” forgée par deux millénaires de catholicisme. Les pires ennemis de l’Église, Voltaire, élève des Jésuites, qui voulait écraser l’infâme, Émile Combes, ancien séminariste, qui prétendait éradiquer l’Église, ont une structure mentale catholique. Avant d’être des adversaires, don Camillo et Peppone sont des frères.

C’est pour faire reconnaitre cette vérité et en tirer les conséquences que, dans l’urgence, poussé par les réactions de ses élèves, en qualité d’historien, M. Chemain a écrit sur ce sujet un livre de fond suivi d’un opuscule circonstanciel. Au moins faudrait-il commencer par définir le mot laïcité qui recouvre un concept particulièrement flou oscillant entre le respect égalitaire de toutes les religions par un État strictement neutre et la volonté de l’État d’éradiquer toute religion, à commencer par le catholicisme. Aucune de ces deux conceptions n’agrée à M. Chemain qui, dans deux chapitres conclusifs, en propose une troisième, plus acceptable à son avis, par des musulmans à qui il propose des pistes de réflexions et des perspectives d’évolution.

Une “autre histoire de la laïcité” qu’est-ce à dire ? “autre” que quoi ? autre que le discours officiel qui fait de la Révolution l’acte fondateur de la laïcité dans notre pays, considère la main mise de l’État sur les services jadis assurés par l’Église comme une reconquête sur des privilèges indus, et qui fait porter à l’Église la responsabilité de l’absolutisme et de l’arbitraire royal, lourdes contrevérités selon l’auteur.

Sa thèse est que l’élaboration du concept de laïcité résulte d’une tension bimillénaire entre l’Église romaine soucieuse de défendre son indépendance et les divers pouvoirs auxquels elle s’est trouvée affrontée au cours des siècles, et qui n’ont eu de cesse de vouloir soit à la faire taire, soit en faire un instrument à leur service, soit la détruire. Le premier, chronologiquement, fut celui des empereurs de Rome, grands pontifes et divinisés après leur mort.

Pendant trois siècles les chrétiens se laissent martyriser pour la seule raison que César n’est pas Dieu. Ils ne contestent pas son pouvoir, qui lui “est donné d’en haut” comme le Christ l’a dit à Pilate, mais refusent de lui rendre un culte. Constantin et ses successeurs , qui reconnaissent leur droit à l’existence, ont conservé une mentalité d’ empereurs romains. Ils se considèrent tout naturellement comme les chefs de l’Église, et ne vont pas tarder à imposer le christianisme comme religion d’État.

La grande chance historique des successeurs de Pierre a été la chute de l’Empire romain d’Occident, qui laisse à Rome un seul pouvoir, celui du Pape, alors que Byzance conservait un empereur à qui, dès 483, le pape Félix III rappelle en vain que “l’empereur est fils et non pas chef de l’Église”.

À Constantinople comme, plus tard à Moscou, et dans tout le monde orthodoxe, César (le Tsar) a toujours considéré les divers patriarches comme ses protégés ou ses sujets, pas comme une puissance indépendante et rivale.

C’est donc dans la partie européenne de la chrétienté soumise à Rome que des envahisseurs, ariens, ou catholiques, mais déjà christianisés, vont avoir affaire à une Église indépendante et jouissant d’un prestige suffisant pour que les armes spirituelles dont il dispose : l’excommunication du souverain, l’interdit jeté sur le royaume, soient efficaces tant que César fait profession de foi catholique. Commencent quinze siècles de chrétienté occidentale où deux pouvoirs bien distincts, le spirituel et le temporel, s’entendent ou s’affrontent. Les juristes distinguent l’auctoritas que Pierre, avec ses clés et son pouvoir de lier et délier, tient directement de Dieu, et la potestas de César qui la tient “d’en haut”, certes, mais comment ? Par l’intermédiaire du Pape ? directement ? par l’intermédiaire de ses électeurs - ce qui est le cas de l’empereur germanique ?

De Pépin le Bref en 752 à Charles X en 1825 les rois de France ont été sacrés et devaient prêter à l’Église un serment qui fixait des limites à leur pouvoir. Ça ne les a pas empêchés de revendiquer le droit de nommer les évêques et de s’approprier d’une manière ou d’une autre les biens du clergé fondés sur les legs et donations des fidèles et qui, bien gérés par des gens dont beaucoup faisaient vœu de pauvreté, étaient considérables et finançaient les hôpitaux, les écoles et une certaine forme d’assistance sociale. Les épisodes les plus marquants ont été l’interminable lutte du “sacerdoce et de l’Empire” et, en ce qui concerne le roi de France, la rivalité de Philippe le Bel et Boniface VIII, la “pragmatique sanction” de Charles VII, et les “quatre articles” de l’Église gallicane rédigés par Bossuet en 1682 qui opposent directement Louis XIV à Innocent XI. Les philosophes des “Lumières” tant vantés par le “politiquement correct” s’acharnent contre une Église entièrement soumise, à laquelle ils attribuent la responsabilité d’abus qui sont en réalité ceux du pouvoir politique.

Les États protestants issus de la Réforme se caractérisent par l’absolutisme du souverain, autoproclamé chef de son église nationale, qui s’approprie les biens du clergé et ne supporte pas qu’une puissance étrangère contrôle la conscience de ses sujets. À plus forte raison les régimes athées révolutionnaires qui se développent au XXe s imposent-ils leur idéologie de façon totalitaire.

À partir de la Révolution de 1789 se développe dans une partie de la France une véritable haine de l’Église. Il faut en sortir. M. Chemain ne supporte pas qu’on l’accuse de tous les crimes possibles et imaginables et qu’on culpabilise sans cesse les catholiques.

De quel droit ce gouvernement lui fait-il la morale, se met à prêcher et décider du bien et du mal ? Dans L’imposture laïque, il pousse “un coup de gueule”. Quoi, Le père Hamel est assassiné par deux islamistes. L’archevêque de Paris célèbre à Notre-Dame une messe à sa mémoire et le lendemain à qui s’en prennent les journalistes ? aux musulmans ! Nullement ! Pas d’amalgame ! à l’archevêque qui à la fin d’une longue homélie a osé parler de la “légalisation des déviances” ! Tant qu’on ne reconnaîtra pas à un archevêque dans sa cathédrale le droit de dire ce qu’enseigne l’Église il n’y aura pas en France de véritable laïcité ni de possibilité réelle d’intégration de Tarek.

UN AVENIR POSSIBLE ?

Les professeurs d’histoire sont invités à montrer à leurs élèves, une “carte des libertés”, planisphère où les différents pays apparaissent en blanc, en gris, ou en noir selon qu’ils respectent plus ou moins les “Droits de l’Homme”. Quiconque ne ferme pas volontairement les yeux peut voir que la zone blanche correspond à la partie de l’Europe qui fut entièrement catholique jusqu’au XVIe s. et à sa principale zone d’influence (Amérique Australie), la zone grise à la partie orthodoxe, et la zone noire au reste du monde.

Ce n’est pas un hasard. Les “Valeurs de la République” sont fondées sur la Déclaration des Droits de l’Homme de 1948, élaborée pendant deuxième guerre mondiale en milieu anglo-américain et proposée à toutes les nations par l’Organisation des Nations Unies. Elle ne cite pas ses sources, ne mentionne pas le nom de Dieu, énonce comme évidents des articles fondés sur une raison humaine supposée universelle. M. Chemain met en valeur ce qu’elles doivent, sinon exclusivement, du moins en grande partie à ce catholicisme qui malgré de puissantes tentatives d’éradication continue à manifester d’incontestables signes de vie.

Ce n’est pas un hasard non plus si c’est dans cette partie du monde que se sont développées les sciences et les techniques du monde moderne.

Fondamentalement, l’idée de “progrès” était impossible avec les conceptions cycliques du temps mais compatible avec la conception judéo-chrétienne d’un temps orienté vers une fin. La “démocratie” a de lointaines racines dans la prétention de l’empereur germanique à tenir son pouvoir de ses électeurs et non du Pape, dans les œuvres des clercs de l’“école de Salamanque” qui élaborent une théologie de la résistance au pouvoir absolu, et dans la pratique monastique de l’élection des supérieurs. L’idée que “tous les êtres humains doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité” est naturelle à ceux qui adressent leur prière à “Notre Père qui es aux Cieux”, et à l’habitude des moines de s’appeler entre eux “frères”. La conception occidentale de la valorisation et de l’organisation du travail, et de la gestion du temps doit beaucoup à la règle de Saint Benoit. Et puisqu’ il est essentiel d’encourager le développement de relations amicales entre nations, l’Union Européenne même, si hostile qu’elle soit au catholicisme , est à l’origine une idée chrétienne. Bref, il est grand temps, pour l’Europe, c’est même, pour elle, une condition de survie, de mettre fin à une très nuisible confusion mentale et de cesser de renier ses racines.

L’élève qui , au lendemain des attentats de janvier 2015 a écrit au tableau Je ne suis pas Charlie, je suis Tarek , et qui “rouille” sur sa chaise quand on lui parle des “Droits de l’Homme”, dresse l’oreille, pose des questions, et même discute passionnément lorsque, à propos du “mariage pour tous”, il faut bien parler de la conception traditionnelle du mariage qui ne peut être conclu qu’avec le libre et plein consentement des futurs époux… Il comprend très bien qu’on lui explique ce que cette déclaration doit aux paroles du Christ dans l’Évangile, même s’il n’admet pas que sa sœur épouse un infidèle et s’il fait pression sur elle pour l’obliger à convoler avec quelque lointain cousin. Et cette “valeur” de base qu’on l’oblige à absorber : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits… sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, ça l’intéresserait, même s’il n’est pas d’accord, de savoir qu’elle repose sur un certain verset de l’Épître aux Galates où St Paul déclare qu’ Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car tous vous êtes un en Jésus-Christ.

S’il accepte la discussion, il est sur la pente (dangereuse ?) d’admettre que toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion et que ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction. Il n’ignore pas que quelques-uns de ses anciens coreligionnaires, rares il est vrai, sont passés, non sans peine, au catholicisme. Se sentirait-il le coeur de les égorger de ses mains ? M. Chemain l’encourage à rejoindre, sur le vaste chantier de la réforme de l’islam, des savants musulmans persécutés dans leur pays d’origine mais qui devraient pouvoir, en France travailler en sécurité.

Car enfin, le Coran n’a pas toujours été ce bloc monolithique qu’on nous présente aujourd’hui. Il fut un temps où des “mutazilites” à qui un certain calife a fermé la bouche, estimaient que c’était un texte créé et non tombé du Ciel sous une forme intangible. Il serait temps de leur rendre la parole, de revenir sur le principe que les versets pacifiques sont “abrogés” par les versets guerriers, de faire l’histoire de la constitution de la charia…

Le gouvernement qui s’est si souvent autorisé à recadrer l’Église pourrait à la fois protéger ces réformateurs et ne pas accepter qu’on entende dans les mosquées des prêches allant directement à l’encontre de l’ordre public. Les musulmans qui ont choisi de vivre, plutôt qu’en Arabie saoudite ou au Pakistan, dans un pays où l’architecture et jusqu’à la toponymie des villes et villages est signe de christianisme, doivent en tirer les conséquences. On devrait leur enseigner et ils ne devraient pas oublier que si, en France, ils ont le droit de pratiquer leur religion, de même que d’autres ont le droit de n’en pratiquer aucune, c’est grâce au catholicisme qui, par conséquent , au moins pour des raisons historiques, ne devrait pas être mis exactement sur le même plan que les autres religions et devrait notamment conserver ses fêtes officielles et sa visibilité.

Quoiqu’elle ait été élaborée par les ennemis de l’Église, la loi de 1905, qui pose les règles de la cohabitation du pouvoir politique et de l’autorité religieuse dans notre société, est une bonne loi qui doit être conservée. Bien appliquée, elle devrait être une loi de liberté pour les deux parties. “j’ai fait un rêve” dit M. Chemain. « Je rêve d’une laïcité juste et apaisée où l’État reconnaîtrait à l’Église catholique les droits qu’elle a gagnés en 1905 : exister, être respectée, s’exprimer sur tous les sujets qu’elle veut, et être écoutée. Parce que sa parole, même si elle dérange, fait sens dans un pays dont elle a contribué à façonner la culture, même si ce fut souvent dans une relation tendue avec le pouvoir. D’une laïcité où l’État républicain gouvernerait fermement en cessant de jouer au curé, de diaboliser les opinions “hérétiques” et d’excommunier ceux qui les professent… d’une laïcité où l’on reconnaîtrait que toutes les religions ont chez nous leur place à condition de respecter un ordre public qui doit beaucoup à nos racines chrétiennes, ce qui implique que tout ne peut, au nom de la laïcité, être accepté ».

Messages

  • Dans une Europe en construction, morcelée en d’innombrables seigneuries locales, l’Eglise a été une institution fédérative des populations et des pouvoirs en place. Avec le monachisme, les paroisses et les diocèses elle a été comme l’échafaudage des services publics (politique, sociaux, humanitaires) ; des dénominations comme "Pont l’Evêque", "Hotel Dieu", "hospices de Beaune" et toutes les communes désignées sous le nom d’un saint ne doivent rien au siècle des "lumières". Les premières écoles communales étaient d’abord paroissiales. Il est vrai qu’en fin de construction d’une maison, il faut progressivement enlever l’échafaudage, pour que l’Etat (César) prenne les responsabilités qui sont de son ressort. Cela a pu engendrer des raidissements de part et d’autre et un certain cléricalisme a engendré une opposition souvent agressive. A l’époque où l’ENA n’existait pas, une filière privilégiée pour faire carrière était d’entrer dans le "haut clergé". (Talleyrand, Evêque d’Autun, ne voulait absolument pas entrer dans les ordres) et on pourrait dire qu’à la Révolution la noblesse avait "squatté" le haut clergé. Ce processus d’Eglise échafaudage des sociétés se retrouve actuellement en Afrique ; un très grand nombre d’écoles, de dispensaires de brousse, de centres d’apprentissage ont été créés par elle. Le partage de ces services avec le pouvoir civil se fait dans un autre état d’esprit que celui qu’a connu la France. Mais la question de l’islamisation rampante ou forcenée au niveau mondial reste comme un vrai cancer qui ne doit pas être considéré de façon irénique comme une simple migraine.

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