Une année Charles Péguy ?

par Gérard Leclerc

mardi 31 décembre 2013

Il serait sans doute exagéré de dédier au seul Charles Péguy cette année où nous commémorerons sa mort à Villeroy le 5 septembre 1914, ne serait-ce que parce que cette mort s’inscrit dans l’immense martyrologe de la guerre 1914-1918. Mais il ne nous est pas interdit de distinguer dans cette tragédie quelques figures exemplaires, dont la vertu est de nous mieux éclairer sur notre commune condition. Peut-être vous êtes-vous rendus là où le lieutenant Charles Péguy a été mortellement blessé ? Il faut grimper sur le plateau au-dessus de la ville de Meaux pour atteindre ce champ d’une campagne toute ordinaire. Un immense écrivain et poète est tombé là, au milieu de ses hommes qu’il encourageait à ne pas défaillir devant l’ennemi. Surtout qu’il reste là dans cette glèbe de la Brie, et que l’on n’ait pas l’idée de l’en soustraire pour retrouver la crypte du Panthéon ! J’ai le sentiment malicieux que si l’on forçait sa dépouille à pareille mésaventure, elle aurait tôt fait de franchir les quelques mètres qui la sépareraient de l’église Saint-Étienne du Mont, pour rejoindre sa chère sainte Geneviève qu’il a si bien célébrée et aussi d’ailleurs les sépultures de Pascal et de Racine !

Mais redevenons sérieux, un instant. La mort exemplaire de Charles Péguy nous interroge sur cette vie interrompue en pleine maturité et qui aurait pu se prolonger, sans doute, en multiples œuvres aussi fortes que celles qu’il nous a laissées. Il nous faut renoncer à cette idée, car il appartient – je dirais providentiellement – à certains êtres de laisser leur trace dans l’histoire en mourant jeune, plus profondément que s’ils avaient vécu cent ans. Péguy a écrit tout ce qu’il avait à écrire, et son génie nous atteint, un siècle après, avec une intensité surprenante. Transfiguration d’une mort héroïque ? Sans doute, mais cette mort métamorphose moins une vie et une œuvre qu’elle ne les accomplit. Et pour l’auteur du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, s’il y a métamorphose elle n’appartient pas du tout à l’immortalité subjective des disciples d’Auguste Comte, ni même à la transfiguration du romantisme. Elle appartient toute entière à l’ordre de la grâce. Péguy n’a cessé de méditer sur l’héroïsme et la sainteté. Ce n’est pas du tout, parce qu’il voulait se poser en héros et en saint. C’est qu’il ne pouvait penser sa propre vocation et sa propre destinée sans la perspective d’un don total et, à partir de sa conversion au christianisme, sans l’accueil de la grâce qui ne cesse de travailler la nature humaine. C’est pourquoi l’héroïsme ne peut que s’épanouir en sainteté, au moyen de la grâce que Dieu nous offre, bien sûr, gratuitement. La mort héroïque de Péguy appelle à la relecture de toute son œuvre pour se rendre compte comment la grâce est en attente et comme en embuscade, pour tout transformer.


Un témoignage émouvant sur la mort du lieutenant Charles Péguy.

Messages

  • En guise de voeux pour une année féconde et sainte, dire à Gérard Leclerc, que je lis régulièrement, combien il m’est heureux de pouvoir justement le lire dans France Catholique, que ce soit sur papier, que ce soit chez l’Araignée.
    D. Daguet

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