Une Europe cosmopolite ?

par Gérard Leclerc

jeudi 24 mars 2016

Bruxelles, capitale de l’Europe, quel sens cela peut avoir dans la tête des djihadistes, qui y ont semé la désolation et la mort ? Le symbole d’une civilisation exécrée qu’il s’agit de détruire de fond en comble ? Mais en vis-à-vis, comment la même Europe se considère-t-elle ?
A-t-elle des raisons de vivre suffisantes pour se défendre ?

Bruxelles prise pour cible, ce n’est pas seulement la capitale de la Belgique qui est visée, c’est aussi le siège des institutions européennes. L’Europe, donc. Mais que signifie l’Europe dans la tête des djihadistes ? Sans doute, pour reprendre un vocabulaire déjà employé, « le lieu des abominations et de la perversion ». C’étaient les mots utilisés pour qualifier Paris à propos des massacres du 13 novembre dernier. Il est vrai que le texte de revendication ajoutait, à propos de notre capitale : « celle qui porte la bannière de la croix en Europe ». Ce type de rhétorique a de quoi nous surprendre et même nous confondre. S’en prendre d’un même élan à la perversion et au christianisme, c’est désigner l’ennemi sans trop de raffinement. L’Europe perverse demeure celle des Croisés. Et qu’importe qu’elle ne se reconnaisse nullement dans cette appréciation ! L’essentiel est de fourbir les armes du verbe, qui soient les mieux accordées aux armes des massacreurs.

Mais, l’Europe elle-même, comment se comprend-elle, face à l’ennemi ? Comment s’identifie-t-elle ? L’éditorialiste du Monde parlait hier de Bruxelles comme d’une ville cosmopolite, pour mieux la louer. Cosmopolite, cela veut tout dire, tout et son contraire. Dans le cas précis, le cosmopolitisme pourrait ne pas apparaître comme une vraie réussite lorsqu’on pense à un quartier comme Molenbeek, vivier du djihadisme terroriste, avec ses trafics de drogue faisant bon ménage avec le salafisme. Et si Bruxelles est visée comme capitale de l’Europe, quel idéal représente-t-elle ? Le cosmopolitisme encore, admettons qu’il y a quelque chose d’intéressant dans la vision d’un monde réconcilié ou globalisé…

Mais l’Europe ainsi évoquée n’échappe pas au malaise de l’à-peu-près et du n’importe quoi. Pure construction juridique, elle manque singulièrement de substance et d’âme vivante. À force de n’avoir aucun contenu discernable, elle apparaît comme un projet non politique, hors histoire, hors héritage, hors culture. Mais l’ennemi se charge de nous rappeler à la réalité. Non, nous n’avons pas quitté l’histoire et son tragique. Par ailleurs, il ne faudrait pas confondre l’universalisme et l’indistinction. Sinon, pourquoi nous défendre ?

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 24 mars 2016.

Messages

  • « que signifie l’Europe dans la tête des djihadistes » ?

    Difficile de répondre à cette question en toute certitude.

    Dans la tête des djihadistes, il y a d’énormes courants d’air ! Mais tout autant dans l’Union européenne, cette hyper-construction technocratique élevée en apesanteur, un peu comme les tomates ou les fraises espagnoles qui n’ont plus aucun lien avec le sol...

    Plutôt que le symbole d’une civilisation, ne faudrait-il pas voir en Bruxelles (le siège de l’UE, et non la capitale du royaume Belge) l’étonnant symbole en action d’un système destructeur d’une civilisation ?

    Point n’est besoin aux djihadistes de s’attaquer aux institutions de l’UE pour détruire les européens, celle-ci s’est chargée de dynamiter elle-même ce qu’il restait de civilisation après les coups de boutoir du 2e conflit mondial.

    A défaut de pouvoir éradiquer tout ce qui restait de la matrice chrétienne, celle sans laquelle on ne pourrait pas parler de civilisation européenne, l’Union européenne a prétendu en couper les racines.

    Le cosmopolitisme, tant vanté, est lui-même un outil de destruction (manié sans grande prudence) des attaches racinaires. En quelques décennies, sur de larges parts de territoires, se sont substituées des populations qui n’ont strictement aucun rapport avec le terreau original et ceci à une échelle continentale.

    La dynamique démographique s’est progressivement emballée au cours des quarante dernières années et elle a désormais dépassé le seuil critique à partir duquel les inversions ne sont plus maîtrisables. Le déploiement d’énergie que cela demanderait est inenvisageable. Il y a longtemps que le stade du verre d’eau pour éteindre le feu est dépassé.

    C’est pour cela, entre autres, que les mesures pour enrayer l’immigration non maîtrisée sont vouées à l’échec (encore faudrait-il qu’il y ait une véritable volonté politique derrière ; mais lorsqu’on persiste à parler de « chance » pour la France et pour l’Europe, on est très loin du compte...).

    Les actions des djihadistes (assurément instrumentées par des puissances extérieures) sont l’exact produit des fermentations de plus en plus violentes qui travaillent les profondeurs d’une Europe occidentale qui a longtemps prétendu asservir impunément des populations étrangères disposées à travailler à des conditions toujours plus délabrées.

    Monsieur Valls, dans de grands moulinets, déclare gravement que « nous sommes en guerre ». En guerre contre qui ? Contre quel pays ?

    Ne voit-il pas que tous les terroristes qui ont sévi jusqu’à présent sont des gens qui ont été élevés et nourris dans le dispositif de la France libérale et républicaine ? Les statistiques communiquées concernant les djihadistes sur notre sol font d’ailleurs penser à de véritables élevages en batterie.

    Si l’on s’en tient aux informations abondamment diffusées, les terroristes de Bruxelles sont également des "produits du terroir", de ce terroir que l’on a résolument voulu cosmopolite.

    Les réponses des politiques à la crise terroriste sont pitoyables : si guerre il y a, les plans proposés sont encore en retard d’une guerre. Comme ces généraux débordés et incapables d’il y a un siècle, les états-majors gouvernementaux ne savent rien proposer que de "colmater les brèches"...

    Les fondations sont minées en profondeur, l’édifice est fortement fissuré mais les gouvernants se contentent de mesures en surface - si possible très visibles (comme les trios de militaires qui déambulent en peu partout mais n’ont aucune réelle efficacité antiterroriste) et médiatiques - des mesures de replâtrage en attendant de repasser la patate chaude à leurs successeurs.

    Comment « un projet non politique, hors histoire, hors héritage, hors culture », ainsi que nous le décrit fort justement Gérard Leclerc, pourrait-il accoucher de mesures salutaires face à une crise de civilisation ?

    On préfère évoquer une « guerre ». Cela dispense, à peu de frais immédiats, des remises en cause de ses propres fondamentaux et des tares anciennes qui vicient le système et pourraient parfaitement le faire choir comme un fruit pourri de l’intérieur.

    Sans retrouver sa pleine et entière souveraineté nationale, la France n’a aucune chance de pouvoir agir avec la moindre efficacité anticipatrice contre les réseaux terroristes qui se servent des failles de l’espace Schengen comme les truands se servent des béances du code pénal.
    Le fatras tatillon de Bruxelles interdit nombre de mesures simples qu’un état régalien se doit de mettre en place pour protéger ses ressortissants, son territoire, son économie.
    L’adhésion à l’Otan, impose des acrobaties et des alliances contre-nature en parfaite contradiction avec les intérêts de la France et la ligne diplomatique qui serait conforme à ses intérêts.

    Au lieu de cela, prenons les paris, les attentas djihadistes vont servir de prétexte au renforcement de l’emprise de "Bruxelles" sur les décisions nationales et au renforcement de l’emprise de l’Otan au sein des états européens (certains sont déjà intégralement téléguidés !).

    Le tropisme a-démocratique de l’Europe ne fait que s’exacerber.

    Peut-être est-ce là aussi une des causes de l’exaspération et du désespoir des populations allogènes et inassimilées qui cèdent de plus en plus à la tentation nihiliste du djihad ?

  • Que les djihadistes aient voulu frapper un lieu de pouvoir européen en frappant à Bruxelles, cela ne fait aucun doute. Il faudrait d’ailleurs plutôt parler d’un lieu de "gouvernance" européenne, car les institutions européennes de Bruxelles ne sont pas les institutions d’une société politique dont, pour certaines comme le "parlement" européen qui n’en est pas un, elles usurpent la dénomination...

    Que Bruxelles soit la capitale de l’Europe, cela est en revanche plus douteux...

    D’abord Bruxelles a déjà du mal à rester la capitale de la Belgique qui n’existe presque plus, tant le pacte politique libéral qui a réuni en 1830 les pays-bas catholiques dans un Etat tampon entre la France et l’Angleterre se délite...

    C’est triste à constater, mais la Belgique est exactement ce que pour rien au monde je ne souhaite à la France : un pays creux, une chose commune où les gens ont en commun d’en avoir le moins possible...On y est presque : à chaque canton son gouvernement et ses ministres...

    De plus, le cosmopolitisme bruxellois est à contre-courant de la tendance, perceptible dans tous les pays européens, à la réaffirmation des sociétés politiques nationales, voire à la volonté d’exister de nouvelles sociétés politiques nationales allant jusqu’à mettre mal en point les Etats pluri-nationaux comme le Royaume-Uni ( Ecosse versus Angleterre) ou l’Espagne (Catalogne contre Royaume).

    Le paradoxe dans toute cette affaire, c’est que les djihadistes ont bien perçu ce qui nous unit, et mieux que nous : une civilisation commune fondée sur le christianisme qui détermine nos moeurs y compris lorsque les Européens prétendent s’en affranchir...Le laïcisme et le "droit de l’hommisme" peuvent-ils se comprendre autrement qu’en rapport avec le christianisme ?

    Comme l’a bien fait observer Pierre Manent dans la "Raison des nations", notre excès de subjectivité (et les Belges sont allés assez loin dans la surréalité subjective !) nous empêche de prendre conscience de notre identité politique objective qui subsiste. Sur ce point, les djihadistes ne s’y trompent guère. Ils sont comme ces personnages de l’Evangile habités par le mal qui savent identifier mieux que personne le saint de Dieu en la personne de Jésus...De fait, les principes fondateurs de la civilisation européenne, le premier étant la liberté de conscience, représentent une menace mortelle pour l’islam qui ne pourrait les intégrer sans s’écrouler sur ses fondations.

    Faut-il en déduire que, tout comme l’invasion de l’islam a contraint l’Europe à se définir comme chrétienté, l’agression de l’islamisme politique radical va la contraindre à reprendre conscience des fondements de sa civilisation qu’elle ignore ou trahit ? Nous n’en sommes pas encore là malheureusement...

    L’ennuyeux dans toutes les guerres, et la "guerre" des islamistes contre les "croisés" européens, ou, vu d’en face, la "guerre contre le terrorisme" ne dérogent pas à la règle, c’est que le discours de la raison est couvert par le fracas des armes et le tocsin sonné par les tribuns.

    En fait, si on veut bien prendre un peu de recul, les djihadistes ne menacent pas plus les fondements de l’Europe qu’en leur temps les nihilistes de l’extrême-gauche qui nous avaient tout aussi bien pourri la vie en Europe, à l’époque en Allemagne et en Italie. Les médias nous bourrent le mou. C’est nous-mêmes qui nous mettons délibérément en danger, par exemple avec des lois nihilistes comme la loi taubira, plus dangereuse pour nos sociétés que la sharia de Daech, et plus généralement avec la déconstruction méticuleuse des fondements éthiques pré-politiques de la res publica...

    Les termites libertaires sont en réalité bien plus "efficaces" que les explosifs djihadistes, même si en surface rien ne paraît menacer...
    Regardez la gauche, elle est vidée de sa substance... et la droite ne vaut guère mieux... Ca sonne creux comme en Belgique...

    Nos sociétés deviennent des terrains vagues où des "squats", des espaces de non-civilisation, prolifèrent comme à Molenbeek, servant pour l’heure de vivier à un cosmopolitisme nihiliste.

    Ne pas confondre le syndrome d’immuno-déficience politique acquise depuis 40 ans (libertarisme) et le parasite (nihilisme islamiste, lui, clairement cosmopolite) qui s’attaque à l’organisme européen bien affaibli à la faveur de la conjoncture internationale extra-européenne...

    • PS.

      Le philosophe Jean-Pierre Le Goff dans le Figaro.fr de ce jour :

      " Cela (la crise du politique) pose le problème du bouleversement du terreau éducatif et sociétal des démocraties européennes, bouleversement qui a abouti à la dépréciation de leur propre histoire et à la mésestime d’elles-mêmes, au profit d’un multiculturalisme invertébré et sentimental qui a le plus grand mal à reconnaître qu’existe une pluralité des peuples et des civilisations. C’est une mentalité nouvelle qui a vu le jour pour qui la démocratie est devenue synonyme de relativisme culturel."

      Le squat dont je parle, c’est notamment ce multiculturalisme invertébré dont parle Le Goff qui ne permet plus d’intégrer des catégories de citoyens que leurs moeurs rigides (musulmans), inexistantes ou en ruines (Français dépourvus d’éducation, par faillite de la famille et de l’école, mais aussi personnes déclassées par la misère et le chômage) dans la citoyenneté.

      Il faut tenir les Hollande, les Sarkozy, les Juppé successeurs des Chirac comme hautement responsables de cette déréliction. Que ces gens-là se retirent, on ne les a que trop vu à l’oeuvre de leur impuissance politique...

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