FC 1562 – 19 novembre 1976

Un sacerdoce féminin ?

par le R.P. Louis Bouyer

vendredi 13 janvier 2012

On nous dit généralement que le refus d’ordonner des femmes au ministère sacerdotal (de l’évêque ou du prêtre de second rang) procède simplement d’une conception dépassée de l’inégalité des sexes, de l’infériorité invincible de la femme par rapport à l’homme.

On nous affirme ensuite que si le Christ lui-même, et les apôtres après lui, n’ont appelé, ordonné que des hommes, c’était parce que les préjugés de leur époque ne leur permettait pas de faire autrement, soit qu’ils n’aient pas cru pouvoir s’y opposer avec succès, soit qu’ils aient été eux-mêmes incapables de s’en dégager.

On nous dit enfin que si le Christ n’a pas appelé de femmes à l’apostolat, ceci n’a plus de portée durable pour l’Eglise que le fait qu’il y a appelé exclusivement des juifs. Tout comme, sorti du monde juif, le christianisme conférerait sans problème le sacerdoce à des non-juifs ; sorti enfin, de nos jours, d’une société à prédominance exagérément masculine, il n’aurait plus aucun bonne raison de le refuser aux femmes.

Pour ceux qui, comme trop de nos contemporains, ignorent tout de l’histoire des mœurs et des idées, ces raisons peuvent paraître irréfutables, voire évidentes. Mais il suffit de s’enquérir plus exactement des faits et de réfléchir sur les motivations qu’ils révèlent pour mesurer l’extrême fragilité, pour ne pas dire la totale inconsistance, de raisons apparemment si assurées.

Prenons d’abord la seconde de ces affirmations : la société contemporaine du Christ, en particulier, et celle de l’Antiquité en général, nous dit-on, ne pouvaient accepter un sacerdoce féminin…

On croit rêver quand on entend des gens qui se croient éclairés, sans préjugés, émettre tranquillement pareille énormité. En effet, le monde antique, en particulier mais pas exclusivement, tant s’en faut, le monde méditerranéen, avait toujours connu, depuis les plus anciennes civilisations du croissant fertile jusqu’à la Grèce et la Rome contemporaines des origines chrétiennes, les sacerdoces féminins à côté des sacerdoces masculins, et pas le moins du monde, par rapport à eux, dans une condition d’infériorité. Et s’il y avait une tendance particulière à ce sujet, au temps du Christ et des apôtres, c’était bien plutôt dans le sens d’une valorisation que d’une dévalorisation des sacerdoces féminins.

Dans les religions à mystères, qui commencent à se répandre en même temps que le christianisme, ou très peu de temps après lui, et qui se révéleront, au IIIe siècle, juste avant sa victoire, comme ses derniers et ses plus redoutables compétiteurs, on observe en réalité une recrudescence dans le développement des sacerdoces féminins, en liaison avec ces cultes de déesses-mères, divinités de la fécondité du sol se muant en déités de la vie future, lesquels sont une des plus notables caractéristiques religieuses de l’époque.

Si donc le christianisme naissant, malgré tout ce qui a pu opposer ses pratiques à celles du judaïsme, du fait de la générosité se son ouverture au monde païen, s’en est tenu à l’idée traditionnellement juive et biblique : que le sacerdoce est l’affaire exclusivement des mâles, ce n’est pas du tout en cédant à l’ambiance, aux préjugés courants du milieu où il se propageait. C’est, tout au contraire, en s’opposant décidément à ce que ce milieu, d’une façon générale, considérait comme allant de soi…

Et, il faut l’ajouter aussitôt : si le judaïsme lui-même, à la suite de la vieille religion hébraïque, avait pris et maintenu cette position, c’était déjà dans une opposition, s’il se peut bien plus flagrante encore, à ce que pratiquaient unanimement les religions des peuples où l’inspiration biblique est intervenue… précisément pour y former un peuple dont la religion fût toute différente.

Le fait est tellement patent que ceux qui n’ignorent pas tout de l’histoire comparée des religions, dans l’ancien Orient sémitique spécialement, sont bien obligés de trouver une autre explication.

On nous dit alors que si, à l’origine, la religion mosaïque a rejeté le sacerdoce des femmes, cela peut s’expliquer parce que les sacerdoces féminins, liés comme ils l’étaient effectivement aux religions naturistes de la fécondité et à leurs cultes orgiastiques, entraînaient des pratiques inadmissibles, comme la prostitution sacrée.

Le malheur est que cette explication, ou bien n’explique rien ou bien prouve beaucoup trop. Ces pratiques, en effet, y compris la prostitution sacrée, dans ces religions, n’étaient nullement réservées ou limitées aux sacerdoces féminins. Elles y étaient également et tout autant le fait des sacerdoces masculins. Si elles pouvaient donc expliquer que les Hébreux se fussent refusés à un sacerdoce féminin qui leur parût entaché de ces tares, on ne voit pas comment ils auraient pu admettre, dans ces conditions, un sacerdoce masculin qui, à l’époque et dans le milieu où ils vivaient, l’était exactement de la même manière.

Il faut donc reconnaître sans ambages ce qui est l’évidence même : quand on étudie, dans leur contexte historique et culturel, les développements de la religion hébraïque, puis juive, et enfin chrétienne, il s’impose que ce n’est point par une adhésion irréfléchie aux pratiques ou aux préjugés de leurs contemporains que les chrétiens, à la suite des juifs, héritiers eux-mêmes des traditions mosaïques, ont été constants dans leur refus de tout sacerdoce féminin. C’est au contraire dans une opposition elle-même constante, à ce que, pratiquement, toute l’Antiquité considérait comme normal.

On n’a pas là, dans la tradition juive et chrétienne, comme on voudrait nous le faire accroire, l’effet d’un simple entraînement de coutumes acceptées sans critique. C’est bien plutôt le résultat d’un « non » très délibéré, et singulièrement persistant.

Même si la théorie n’en est pas faite, ce n’est pas le fruit d’une absence de principes. C’est le résultat, bien au contraire, d’une fidélité, extraordinairement constante, en dépit de toutes les pressions de la coutume et de l’ambiance, à un principe retenu mordicus.

A ceci, naturellement, on répondra : mais, si principe il y a, que peut donc être ce principe, sinon l’idée d’une inégalité, d’une infériorité invincible de la femme par rapport à l’homme ?

Seulement, ici, l’invraisemblance du raisonnement éclate de nouveau, et peut-être avec plus de force que jamais. La religion de la Bible, puis le judaïsme, et plus nettement encore le christianisme dans leur foulée, même s’ils n’ont pas constitué la seule tradition dans l’humanité antique où ait été proclamée, maintenue, défendue l’égalité foncière de la femme et de l’homme, avant tout sur le plan religieux mais aussi sur tout le plan de l’existence créée, constituent incontestablement la tradition la plus ferme, la plus nette sur ce point.

Et si, finalement, cela paraît aujourd’hui quelque chose que va de soi, aucun historien sérieux ne songera à contester que ce soit là un effet de la prédication chrétienne, auquel tout le judaïsme, toute la Bible dont il se réclame, avait préparé.

Certes, il est non moins essentiel au christianisme, comme à toute la tradition biblique, de soutenir que la femme, pour être l’égale de l’homme, n’en doit pas moins rester différente de lui. En d’autres termes, cette égalité n’est pas celle de la pure et simple identité, mais celle, tout autrement positive et féconde, d’une complémentarité.

Et, comme nous le verrons bientôt, c’est précisément cette sauvegarde d’une complémentarité nécessaire, faute de laquelle la prétendue égalité de la femme ne serait qu’une réduction à néant de son originalité, de son identité propre, qui motive l’attribution exclusive du ministère sacerdotal à l’homme, au mâle.

Mais, pour l’instant bornons-nous à souligner l’absurdité d’une position qui explique l’exclusive masculinité du sacerdoce hébreu ou chrétien comme un résultat d’une conception inférieure de la femme, quand c’est bien au contraire la Bible et l’Evangile qui, seuls, ont fait triompher la certitude de son égalité, dans un monde où pourtant le sacerdoce n’avait jamais ni nulle part été réservé à l’homme, comme il l’a toujours été dans l’Eglise aussi bien qu’en Israël.

Ceci est rehaussé par le fait qu’en Israël, où le rôle du prophétisme n’a pas été moindre, et peut même être dit avoir été bien plus déterminant que celui du sacerdoce, on ne paraît pas avoir réservé à l’homme la fonction prophétique. Si relativement peu de femmes ont été reconnues porteuses de ce don, il n’y a pas trace d’une opposition qui leur ait été faite quand elles paraissaient l’avoir.

Mais, d’une façon plus générale, les traces qu’on a pu relever, dans la Bible ou dans le judaïsme ancien, d’un apparent discrédit de la femme, de la sexualité féminine en particulier, quand on les examine sérieusement, révèlent tout le contraire.

Que signifie cette « purification » à laquelle les femmes sont soumises, au quarantième jour après la naissance d’un enfant mâle, ou à laquelle les hommes eux-mêmes seront astreints, après un contact sexuel avec la femme, avant de pouvoir reprendre le culte [1] ? Y a-t-il là vraiment, comme on nous le redit, quelque idée d’une impureté fondamentale de l’être féminin, d’une souillure que le mâle contracterait lorsqu’il s’en approche ?
De telles interprétations, aux yeux d’une phénoménologie religieuse scientifique, ne sont pas seulement d’une naïveté risible. Elles constituent exactement le contresens par excellence.

Pour le faire comprendre, rappelons d’abord que, de la même manière, d’après la plus ancienne tradition juive, le simple contact des rouleaux de la Torah, ou d’un quelconque livre inspiré, « souille les mains ». Dans le même sens archaïque, la liturgie chrétienne traditionnelle parle de « purifier » les vases sacrés, quand il s’agit en fait d’y faire disparaître toute trace des éléments consacrés.

Ceci est la clef de ces prescriptions touchant la sexualité, et très précisément la part qui y est celle de la femme. Ce n’est pas qu’elles soient, l’une ou l’autre, impures. C’est au contraire ce qu’il y a en elles de sacré, en tant que l’une est la manifestation créatrice de la vie jusque dans la créature, cependant que l’autre est l’instrument de cette créativité participée.
D’où un soupçon, une présomption de péché possible dans tout contact avec elles de la part de l’homme déchu –, tout comme dans son contact avec les signes mêmes de la présence divine : n’est-il pas toujours tenté par le manque de foi en la parole divine, l’infidélité au dessein divin qu’elle annonce et promeut ?

Dans un cas comme dans l’autre, s’il y a ici soupçon de corruption, c’est et ce n’est que dans cette corruption optimi, qui est évidemment la corruptio pessima [2].

Que n’a-t-on pas voulu tirer, pareillement, de la bénédiction que les rabbins ont enseignée aux hommes à prononcer : d’avoir été « faits des hommes et non des femmes » ? Ce qu’on oublie, dans ce cas, c’est tout d’abord que les mêmes prescrivent aux femmes, semblablement, de bénir Dieu d’avoir été faites ce qu’elles sont [3].

Quel est le sens, en effet, de l’une et de l’autre de ces bénédictions ?

C’est, n’ont cessé d’expliquer ces mêmes rabbins, que le joug de la Torah, et en particulier les fonctions sacerdotales, l’Abodah, le service sacrificiel, n’a été imposé qu’à l’homme, lequel n’est que trop tenté de regimber contre les exigences supplémentaires qu’il entraîne. D’où la nécessité de lui inculquer que ces exigences, si onéreuses soient-elles, doivent être acceptées par lui comme un honneur. Réciproquement, la femme, envers qui Dieu manifeste plus encore la libéralité de sa miséricorde que la sévérité de sa justice, n’a qu’à rendre à Dieu une pure action de grâce pour la vocation qui est la sienne.

Ceci, pourtant, ne signifie pas le moins de monde que la femme soit exclue du culte. Simplement, ce n’est pas à elle qu’incombe la responsabilité du culte public, encore qu’elle y soit accueillie sur un pied d’égalité avec l’homme. Mais c’est qu’elle a la responsabilité de cette cellule fondamentale du peuple de Dieu qu’est le foyer familial, lequel, pour Israël, reste le premier et le dernier des sanctuaires.

A ce titre, c’est à elle qu’il revient de préparer le repas pascal, qui est proprement le sacrifice biblique par excellence, et tout repas sacré, bien qu’elle n’y préside pas, comme c’est elle qui allume, à chaque sabbat, la lumière sabbatique.

Ceci, déjà, est assez pour nous avertir que la différenciation, déjà dans l’Ancien Testament, n’implique point d’infériorité mais une complémentarité indispensable, laquelle implique même, une intimité avec le sacré bien plus immédiate, bien plus constante aussi, que celle de l’homme.

C’est pourquoi, bien que l’on parle de Dieu, dans la Bible et dans la liturgie juive puis chrétienne, toujours comme d’un mâle, la Sagesse, qui pourtant en viendra à signifier l’association la plus étroite qui se puisse concevoir de l’humanité à la pensée et jusqu’à la vie divine, sera toujours représentée par Israël comme féminine.

Plus remarquable encore s’il est possible : la présence immanente de Dieu, non seulement avec l’homme mais en lui, par les rabbins, sera toujours décrite sous les traits féminins de la Schekinah [4].

Mais le comble, il faut l’ajouter, est que ce que nous nommons en français l’« Esprit » de Dieu, c’est-à-dire la communication à l’homme de la vitalité et de l’énergie divines, comme par une initiation à sa vie et son activité propres, en hébreu (comme dans les autres langues sémitiques) sera désigné par un substantif féminin, et non masculin : « Rouach Adonaï » : ne faudrait-il pas dire plutôt la « spiritualité » que l’« esprit » du Seigneur ?
Lorsqu’on a observé ces données de l’histoire qui sont comme les coordonnées propres à la réservation aux mâles, dès l’Ancien Testament et à travers l’histoire de l’Eglise jusqu’à nos jours, du sacerdoce, on ne peut plus croire qu’il ne s’agirait là que d’un phénomène fortuit, explicable en vertu de contingences passagères mais qui ne correspondrait à aucune nécessité vraiment essentielle aux objets en cause.

Il est bien vrai que nombre de théologiens, aujourd’hui et même de biblistes, nous disent que, si le fait est indéniable, à travers toute la Bible et la tradition, on ne peut cependant trouver de justification théologique.
Dans ces conditions, nous disent-ils, on se trouverait en présence d’une de ces questions de discipline, affaires d’opportunité, non de principe, et, si l’Eglise venait à considérer qu’il pourrait être bon, dans des circonstances changées, de donner le sacerdoce aux femmes, comme il a pu être bon de ne pas le faire dans le passé, rien ne saurait l’en empêcher.

Un raisonnement de ce genre est d’une singulière inconsistance. Une persévérance de l’Eglise, après toute la Bible, à maintenir, à l’encontre de toutes les habitudes de l’humanité, une certaine façon d’agir, si elle n’était pas soutenue par un principe fondamental, fût-il jusqu’à présent demeuré plus ou moins implicite, serait incompréhensible, et qui plus est injustifiable.
En fait, c’est bien, très certainement, un principe théologique, et un principe explicité, sinon complètement en tout cas indubitablement, dès le début de la révélation, quoique pas encore exactement défini, qui motive la réservation du sacerdoce aux hommes (viri).

Ceux qui paraissent incapables de le voir, en agissant comme ils le font aujourd’hui, auraient dit pareillement avant le Concile de Nicée qu’on ne pouvait considérer comme un principe théologique la filiation authentiquement divine de Jésus, puisqu’il a fallu précisément ce concile pour la définir par la consubstantialité du Fils par rapport à son Père. Les mêmes, par le même type de raisonnement, auraient déclaré non théologiquement défendable la divinité de l’Esprit avant le Concile de Constantinople, ou l’unité de personne du Christ avant celui l’Ephèse, ou la réalité entière de ses deux natures, de l’humaine comme de la divine, avant celui de Chalcédoine, etc.

Derrière leur affirmation, il y a une vue qu’il faut bien dire paresseuse, parce que toute statique, de la théologie, résultant d’une vue étroitement littéraliste de la révélation. On a là ce qui fait de tous les conservateurs bornés les alliés involontaires, mais hélas ! les plus efficaces, de tous les novateurs hérétiques, par l’inertie d’une irréflexion qui se croit pieuse.
Dans le cas qui nous occupe, il ne nous paraît pas exagéré de dire que, si le texte qu’il n’y aurait qu’à citer ou le raisonnement qu’il n’y aurait qu’à produire pour réfuter nos contradicteurs n’existent pas, ils n’existaient pas davantage, la longueur et les difficultés de la controverse arienne l’ont bien montré, dans le cas même de la divinité du Christ, que le premier Concile œcuménique, encore une fois, a dû définir justement pour cette raison.
Mais, dans le cas présent, aussi bien, le massif consensus fidelium (de plus de vingt siècles !) est appuyé sur une surabondance, en réalité, d’enseignement biblique et d’expérience spirituelle chrétienne qui ne peut échapper qu’à une vue myope des textes et des faits.

C’est ce qui ne rend aucunement douteuse la décision finale que devrait prendre l’Eglise, la définition de sa foi dont il lui faudrait l’appuyer, si ses autorités se trouvaient mises au pied du mur par les adversaires de la tradition.

Ajoutons que, dans le cas présent, derrière le sens chrétien biblique, il y a un pressentiment naturel, spontané, de l’humanité saine, qu’une simple réflexion anthropologique vraiment fondée et scientifiquement développée n’a pas de peine à formuler et à justifier.

La revendication actuelle, en effet, de l’ordination des femmes en vue d’assurer une égalité de la femme et de l’homme suppose que cette égalité ne peut être obtenue que par un effacement aussi radical que possible des différences entre l’homme et la femme. Mais, pour les psychologues et les sociologues les plus avertis, c’est là une caractéristique révélatrice des conditions particulièrement défavorables dans lesquelles ce problème de l’égalité des sexes est posé par les modernes.

Suivant cette voie, ce qu’on veut promouvoir risque d’être ruiné par avance, parce qu’on pose le problème, sans s’en rendre compte, dans des termes irréalistes, « self-defeating » diraient les Anglais. L’apparente victoire qu’on remporterait dans de pareilles circonstances, bien loin d’assurer ce qui tient à cœur, en serait la défaite larvée.

Nous nous trouvons dans ce cas, effectivement, en présence d’une forme de féminisme qui, si bien intentionné qu’il soit, ne peut être que ruineux pour une véritable libération de la femme. Car une égalité qui se confond avec la pure et simple identité obtenue avec un autre, lorsqu’il est bien votre égal mais sans vous être pour cela tout identique, ne saurait être qu’un leurre. Elle ne peut revenir finalement, pour qui la revendique, qu’à la perte de sa propre identité.

C’est ce qu’on a très bien vu récemment, à propos d’un débat tout différent mais analogue : celui de l’égalité raciale aux Etats-Unis. Les leaders noirs les plus intelligents et les plus réalistes s’en sont avisés à temps, et la position du problème en a été modifiée du tout au tout en quelques années. Les blancs de bonne volonté, d’abord suivis par les noirs les plus naïfs, avaient cru leur offrir la parfaite égalité avec eux en leur proposant l’intégration pure et simple à leur propre société, c’est-à-dire une société tout entière réalisée par les blancs, selon leurs propres goûts. Mais les noirs les plus perspicaces, à la réflexion, n’ont pas été longs à s’apercevoir qu’une telle intégration, pour eux, loin de signifier la libération espérée, n’aurait pu aboutir qu’à la liquidation pure et simple de ce qu’ils sont, et de ce qu’ils entendent bien demeurer, à juste titre. A supposer même qu’elle pût jamais réussir, tout ce qu’elle aurait fait des noirs, ce n’aurait pas été du tout, en tant que noirs, des égaux des blancs, mais bien des noirs honteux, dissimulant leur négritude derrière un paravent de pseudo-blancheur qui n’aurait pu tromper personne. D’où cette réaction, en apparence paradoxale, mais en son fond très réaliste et profondément saine, des leaders noirs, lesquels, en Amérique, aujourd’hui, n’hésitent pas à dire qu’une intégration des noirs à la société blanche telle qu’on l’avait conçue d’abord serait en fait pire pour eux que l’apartheid de l’Afrique du Sud. En effet, même si celle-ci implique leur infériorité, ou en tout cas leur minorité perpétuelle, elle commence au moins par reconnaître leur identité. L’intégration telle qu’on la proposait, en revanche, prétendant ignorer celle-ci purement et simplement, si on tentait de la réaliser, ne pourrait que tendre à l’abolir. Systématiquement appliquée et poursuivie, elle aboutirait au plus radical des génocides.

Mutatis mutandis, comme le grand psychologue hollandais Buijtendijk [5] l’a parfaitement montré, il en est de même pour tout féminisme simpliste, qui ne voit pas d’autre moyen d’égaler la femme avec l’homme si ce n’est de la masculiniser. Mais ceci revient à la supprimer en tant que femme. Ce genre de féminisme, s’il devait triompher, ne serait pour les femmes qu’une victoire à la Pyrrhus. Il signifierait en fait la consécration définitive de la masculinité la plus incompréhensive, du masculinisme le plus absurde.

C’est à quoi tend, volens nolens, croyons-nous, cette supposition présente que l’égalité de la femme et de l’homme pourrait s’affirmer et se consolider par l’ordination de femmes au sacerdoce. Loin de produire cet effet, elle ne serait qu’une manifestation particulièrement déraisonnable de ce genre de féminisme essentiellement self-defeating. Car on ne peut entretenir le rêve d’une ordination des femmes que là où l’on méconnaît ce mystère de la femme qui est inhérent à son identité propre, et dont la méconnaissance reviendrait à lui retirer sa dignité, et, à la limite, jusqu’à lui dénier le droit à l’existence.

Ce n’est pas un hasard, soyons-en bien persuadés, si la même époque où l’on prétend égaler la femme à l’homme en lui donnant le sacerdoce est une époque où nous la voyons, comme jamais peut-être, ravalée à un simple objet de plaisir pour l’homme, pour le mâle désœuvré. D’un côté comme de l’autre, en effet, on s’entend à dénier à la femme tout ce qui lui appartient en propre, pour ne lui reconnaître qu’une valeur d’emprunt, soit dans la totale dépendance du mâle, soit dans la complète confusion avec lui.
En opposition à l’un comme à l’autre, une analyse de ce mystère de la femme qui est sous-jacent aux Ecritures bibliques et à toute la tradition chrétienne, tout en nous évitant d’écraser sa féminité sous la collation d’u ministère qui ne saurait lui convenir, nous permettra de découvrir, ou de redécouvrir, les ministères qui lui sont propres, et qu’il importe certainement, pour l’Eglise et le monde actuel, de lui attribuer enfin ou de lui restituer tout simplement.

Ce qu’on vient de dire devrait rendre déjà bien clair que ce n’est pas en diminuant, à plus forte raison pour diminuer la femme, son rôle dans l’Eglise et dans le monde, mais bien au contraire pour reconnaître la grandeur indispensable de ce rôle, la beauté unique de sa féminité, qu’il importe de redécouvrir, ou de découvrir peut-être mieux que jamais le mystère de la femme. Une des clefs de la crise où se débattent aujourd’hui aussi bien l’Eglise et le monde, et paradoxalement l’Eglise plus encore peut-être que le monde, c’est simplement la méconnaissance, aujourd’hui, en dépit de superficielles apparences, plus épaisse que jamais, de ce mystère. Le mystère de la femme, effectivement, dans toute la Bible comme dans la tradition ecclésiastique, apparaît comme le mystère final de la création, et spécialement de la création rachetée, sauvée, divinisée par l’incarnation de Dieu, dans la chair prise par lui de la femme [6].

Louis BOUYER


[1Lévitique, 12, 25 et tout le chap. 15.

[2Corruptio optimi : corruption du meilleur, Corruptio pessima : la pire corruption (NDLR).

[3Voir le texte de ces bénédictions et leur commentaire dans les traités Berakoth de la Mischnah et de la Tosefta.

[4Nous avons consacré une étude à cette notion, dans Bible et vie chrétienne de déc. 1957, pp. 7s. La Schekinah, dans la pensée juive, « est la présence spéciale de Dieu avec son peuple, localisée en quelque manière dans le Tabernacle, et plus tard dans le Temple ».

[5La Femme, de Buijtendijk, a été traduit en français.

[6En dépit d’innombrables vulgarisations, la plupart hâtives et superficielles, de la sexologie freudienne, il est étonnant qu’on trouve si peu d’ouvrages théologiques sérieux qui abordent cette question. On peut citer cependant la bonne étude de Derrick Sherwin Bailey, The Man-Woman Relation in Christian Thougt, Londres, 1959.

Messages

  • En matière de télévision, fort heureusement, le pire n’est jamais sûr. Avec un titre pareil, on pouvait craindre le pire dans ce documentaire qui aborde un sujet ô combien controversé aujourd’hui. Il n’en est rien, tant le réalisateur a abordé l’histoire du célibat des prêtres avec respect et profondeur. Avec la collaboration de théologiens, d’historiens, de prêtres et, bien sûr, d’un prêtre réduit à l’état laïc et marié, ce documentaire tente de faire le tour de la question, sans céder au politiquement correct ni au sectarisme, mais en retournant aux sources historiques, avec Grégoire VII, en 1074, puis avec le deuxième concile du Latran, en 1139. Ce rappel des faits, clairement exposés, est entrecoupé de remarquables interventions de moines, d’ermites, de prêtres, qui rappellent que le célibat ne consiste pas à renoncer à la sexualité, mais à transformer celle-ci en quelque chose de plus grand, qui les rend disponibles pour le plus grand nombre. Du monastère de Ligugé jusqu’à Vienne, en passant par la Terre sainte, où un futur prêtre se rend pour réfléchir à son engagement futur, c’est une photographie très juste de ce que peuvent vivre la plupart des prêtres en la matière. Bien sûr, la Réforme est brièvement abordée, ainsi que la réduction à l’état laïc, mais de manière respectueuse, et la conclusion, magnifique, montre que les jeunes prêtres prennent leur décision en toute connaissance de cause.

    par Marie-Christine Renaud d’André

    Documentaire autrichien (2011) de Fritz Kalteis (0h52).
    Dimanche 25 novembre, 22 h 50 sur Arte

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