Un roman russe

par Gérard Leclerc

mercredi 30 novembre 2011

Dans les courtes biographies diffusées hier, à l’occasion du décès de la fille de Joseph Staline, une expression est revenue sans cesse : Svetlana avait eu une vie « digne d’un roman russe ». J’ai trouvé l’expression assez bienvenue, et j’ai tout de suite pensé au grand roman de Pasternak Le docteur Jivago, popularisé par un film qui continue à figurer parmi les classiques du cinéma, grâce à l’interprétation exceptionnelle d’Omar Sharif, Julie Christi et Géraldine Chaplin. J’ai pensé à Pasternak, parce que son récit concerne l’histoire de la Révolution d’Octobre et tous les remous qui ont suivi. Svetlana n’a pas vécu exactement dans les mêmes circonstances que le docteur Jivago, puisqu’elle est née après la Révolution en 1926. Mais elle a été, elle aussi, la victime des événements et de l’instauration de ce régime policier et concentrationnaire. Avec cette circonstance très particulière que son propre père était le premier responsable de la tragédie, le criminel en chef d’un système qui a produit des millions de morts.

Être la fille d’un « monstre », c’est existentiellement insupportable. Pourtant les souvenirs de Svetlana n’étaient pas uniquement sombres : « C’était un homme simple, disait-elle de Staline. Rustre, très cruel. Rien en lui n’était nuancé. Il était très simple avec nous. Il m’aimait et voulait que je devienne une marxiste très éduquée. » Elle disait encore que son père n’était pas l’unique responsable de la tragédie et qu’il fallait mettre en cause tous ceux qui avaient participé à cette entreprise criminelle. On sait qu’elle voulut fuir son pays et qu’elle se réfugia aux États-Unis. Elle n’y connut pas pour autant une existence pacifiée. Il semble que jamais elle n’atteignit la paix intérieure, comme si le sort s’acharnait sur elle. Svetlana était un être blessé, brisé. Sa mère s’était suicidée alors qu’elle avait six ans. Comment se reconstruire lorsqu’une telle ombre maléfique plane sur vous ?

C’est aussi en ce sens qu’on peut évoquer les romans russes, singulièrement ceux de Dostoïevski. Et d’abord les Possédés (appelé aussi les Démons), qui annonçaient de façon géniale et terrible, le malheur qui allait fondre sur la Russie au XXe siècle. C’est à fuir les démons de l’histoire que Svetlana aura passé son temps. Qu’elle repose dans la paix et la consolation, ce « petit oiseau » perdu d’un monde impitoyable.

Chronique lue sur Radio Notre-Dame le 30 novembre 2011

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