Un pape qui met les bouchées doubles

par Natalia BOTTINEAU

lundi 24 juin 2013

Le monde est en feu, il ne faut pas entretenir le Seigneur de choses de peu d’importance, disait en substance Thérèse d’Avila. Le monde est en feu — le Brésil, où il doit rencontrer les jeunes du monde entier, à sa manière la France, la Turquie, la République démocratique du Congo, la douloureuse Syrie, pour ne citer qu’eux - alors, le Pape ne va pas au concert, fût-ce pour la Neuvième de Beethoven.

Un concert prévu de longue date pour le mélomane raffiné et spirituel qu’est le pape émérite Benoît XVI, dans le cadre de l’Année de la foi. Pas sûr que les personnalités invitées soient venues d’abord pour Beethoven ni pour l’Année de la foi. Le jeune maestro slovaque Juraj Valcuha lui-même disait son émotion à l’idée de diriger devant le pape François l’orchestre de la RAI et le Chœur de Sainte-Cécile. Le Pape n’y était pas. Mgr Rino Fisichella, président du Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation, animateur de l’Année de la foi, a annoncé qu’il était retenu, au dernier moment, par une tâche urgente. Un murmure de déception s’est fait entendre.

Dès les premières minutes on a compris que le nouveau pape serait pape sans «  faire le pape  ». Il s’incline en demandant la prière du Peuple de Dieu avant même de le bénir. Pas de chaussures rouges «  du pape  », pas d’appartement «  pontifical  », pas de voiture officielle, une croix épiscopale, un anneau d’argent. Évêque de Rome et successeur de Pierre, librement, pas selon une partition écrite par d’autres depuis des siècles. Des sorties imprévues, certes déjà connues sous Jean-Paul II. Un saut de bon matin à Sainte-Marie-Majeure pour déposer des fleurs sous l’icône de la Vierge Marie Salut du Peuple romain. Une visite à l’hôpital auprès du cardinal argentin Mejia Jorge Maria. Un tour de la place Saint-Pierre sous la pluie et toute l’audience la soutane blanche humide sur les épaules. Ses rencontres fabuleuses de tendresse avec les malades, les handicapés, les enfants. Un bain de foule à la sortie de la messe à Sainte-Anne du Vatican, l’entretien impromptu avec Pietro, le frère d’Emanuela Orlandi, fille d’un employé du Vatican, disparue à Rome, à l’âge de 15 ans, il y a juste 30 ans, le 22 juin 1983.

Cette date anniversaire n’est pas anodine. Pietro Orlandi a confié aujourd’hui aux journaux télévisés cette parole du Pape à l’occasion de leur rencontre à Sainte-Anne : «  Emanuela est au ciel…  » Le Père Lombardi a pour sa part affirmé, ce samedi, qu’il n’y avait au sujet de cette disparition aucun secret, aucun silence du Vatican et que soutenir le contraire serait de la calomnie. Mais le Pape pouvait-il aller au concert alors que la famille organisait une marche aux flambeaux jusqu’à Saint-Pierre pour prier en souvenir de la jeune disparue et pour que la lumière soit faite ?

Le fauteuil vide de l’Aula Nervi — l’autre nom de la salle Paul-VI, en hommage à l’architecte — , ce samedi 22 juin, dit d’abord la liberté intérieure du Pape qui choisit souverainement ses priorités. Et le concert, ce soir, n’était pas une priorité. Certains parlent d’un rapport «  problématique  » du pape Bergoglio avec la musique et cherchent à lui expliquer sur la toile que chanter c’est prier deux fois et qu’on évangélise aussi par l’art. On dit encore, à propos de cette absence, que le Pape privilégie le «  faire  » plutôt que la contemplation… Son saint fondateur, Ignace de Loyola, offre une autre lecture. Les fameux Exercices spirituels visent à rendre le baptisé «  contemplatif dans l’action  » : plus de césure entre Marthe et Marie. Et puis, justement, combien de fois le Pape n’a-t-il pas épinglé ce qu’il appelle le pélagianisme moderne, un volontarisme activiste, croyant faire son salut à la force du poignet ? Il rappelle en revanche la priorité du don de la grâce, de l’amour prévenant de Dieu, à accueillir, comme Marie, dans la méditation de la Parole et la prière.

La raison de l’absence est dite : une urgence. Au moment où le Pape s’est attelé à la tâche immense et complexe de réorganiser la Curie romaine, où il prépare une encyclique, une exhortation apostolique, un voyage d’une semaine au Brésil, et la semaine prochaine, samedi 29 juin, la solennité des saints apôtres Pierre et Paul, avec la visite fraternelle de la délégation orthodoxe du Phanar et la remise du pallium aux archevêques métropolites du monde nommés dans l’année, le concert n’était visiblement pas une priorité pastorale. Comme si le Pape sentait qu’il devait se hâter d’agir. Cent deux jours de pontificat et déjà un chantier immense. Il a travaillé tout l’après-midi à Sainte-Marthe.

Une audience de la veille fournit peut-être un autre indice. Le Pape a mis ses nonces en garde contre la tentation de la «  mondanité spirituelle  » : admirable oxymore signalent des commentaires sur Twitter, l’obscure mondanité contaminant singulièrement la clarté spirituelle. La figure de style sert un diagnostic aigu, tiré de l’expérience de l’archevêque de Buenos Aires. Le jour de la Saint-Georges, son saint patron, n’a-t-il pas invité les cardinaux eux-mêmes à bannir la «  mondanité  » ? Fin avril, même thème dans une homélie du matin : l’Église doit transmettre le message de l’Évangile et elle ne peut pas le faire si elle cède aux tentations de la mondanité. Début juin, c’était encore le sujet d’une autre homélie à Sainte-Marthe : «  Évitons de succomber à l’idole de la mondanité  ». Quatre fois en cent jours. Peut-être le pape a-t-il détecté une ombre de cette tentation de la mondanité, non pas dans la musique, mais dans le concert ?

Aux nonces, il recommandait aussi de ne pas proposer pour la charge épiscopale des profils de «  princes  ». Or, selon le vaticaniste italien Giuseppe Rusconi, le pape aurait confié aujourd’hui à des collaborateurs qu’il n’était pas un «  prince de la Renaissance  » et qu’il devait travailler plutôt que d’écouter de la musique…

«  Se non è vero è ben trovato  », dit-on. Même si ce n’étaient pas les paroles exactes du pape François. On y reconnaît la sève des commencements de la Compagnie de Jésus. Saint François-Xavier n’écrit peut-être pas autre chose à saint Ignace, en 1542-1544 (on est encore en pleine Renaissance !), à propos des belles-lettres et de l’urgence d’apporter l’Évangile en Inde : «  J’ai très souvent eu l’idée de parcourir toutes les universités d’Europe, et d’abord celle de Paris, pour hurler partout d’une manière folle et pousser ceux qui ont plus de doctrine que de charité, en leur disant : "Hélas, quel nombre énorme d’âmes, exclu du ciel par votre faute, s’engouffre dans l’enfer !" De même qu’ils se consacrent aux belles-lettres, s’ils pouvaient seulement se consacrer aussi à cet apostolat, afin de pouvoir rendre compte à Dieu de leur doctrine et des talents qui leur ont été confiés ! Beaucoup d’entre eux, bouleversés par cette pensée, aidés par la méditation des choses divines, s’entraîneraient à écouter ce que le Seigneur dit en eux et, en rejetant leurs ambitions et leurs affaires humaines, ils se soumettraient tout entiers, définitivement, à la volonté et au décret de Dieu. Oui, ils crieraient du fond du cœur : "Seigneur, me voici ; que veux-tu que je fasse ? Envoie-moi n’importe où tu voudras, même jusque dans les Indes".  »

Ces cent deux jours ont donné le ton du pontificat.

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