Un islam sécessionniste ?

par Gérard Leclerc

mardi 20 septembre 2016

L’enquête de l’Ifop réalisée à la demande de l’Institut Montaigne sur l’islam en France apporte, sans aucun doute, des informations précieuses dans un domaine mal identifié. Il faudra attendre les réactions des spécialistes du sujet et leurs éventuelles corrections et objections pour porter un jugement critique. Mais les résultats de l’enquête confortent les idées a priori que l’on peut avoir du sujet. En gros, l’islam de France pourrait se répartir en trois groupes. Le premier rassemble ceux qui n’éprouvent pas de difficultés particulières à vivre selon les lois de la République. Il représenterait 46 % de l’effectif global. Le second (26%), fortement pratiquant, serait partisan d’une plus forte expression publique de la religion. Enfin, le troisième groupe conteste directement la laïcité. C’est à un tel point que l’Institut Montaigne qualifie de « sécessionnistes » les participants de cette tendance dont l’importance n’est pas du tout négligeable puisqu’ils constitueraient 28 % du total.

D’évidence, l’attention se concentre sur ce troisième groupe, eu égard au climat actuel et aux défis nationaux et internationaux que pose l’islam fondamentaliste avec tout son dispositif de conquête. On note que c’est lui qui attire souvent la jeunesse. Est-ce parce que l’islam est pour les jeunes un moyen de s’affirmer en marge de la société, selon l’expression de l’Institut Montaigne ? C’est possible, mais on peut discuter aussi de la qualité de l’enracinement religieux, éventuellement pour évaluer les risques d’extrémisme. Personnellement, je ne suis pas du tout d’accord avec l’affirmation exprimée parfois selon laquelle l’islam serait un effet de mode chez les jeunes. Les choses sont singulièrement plus complexes et s’enracinent dans une profondeur inaccessible à une mentalité areligieuse. Une bonne partie de nos experts est insensible à la nature du phénomène islamique, car elle ne perçoit pas comment la pratique religieuse peut investir une personnalité, par ailleurs insatisfaite des offres culturelles d’une société sécularisée. Je ne formule pas cette remarque pour excuser quoi que ce soit. Le phénomène religieux est ambivalent, comme l’a bien montré René Girard, mais il correspond à une attente fondamentale. Il y a des dégâts lorsque celle-ci est méconnue et refoulée. Mais il faut d’abord l’identifier dans son essence, pour percevoir la possibilité de dérive qu’elle implique.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 20 septembre 2016.

Messages

  • 28% de musulmans sont plus rigoristes, soit environ 2 millions de Français, faut-il comprendre qu’ils veulent remplacer les lois françaises par la charia ? Dans le journal "la Voix du Nord" du 13 septembre, un article s’intitule "les convictions religieuses s’affichent de plus en plus au travail", c’est une enquête de l’OFRE (’observatoire du fait religieux en entreprise). Outre le port de signes religieux, des demandes d’absence pour se conformer à sa religion, du prosélytisme, on commence à voir depuis l’enquête de 2015 le refus de travailler avec une femme ou sous ses ordres, de travailler avec des non coreligionnaires, des prières pendant le temps de travail. On n’est plus aux jeunes djihadistes sans travail qui veulent partir en Syrie, mais dans la difficulté pour un musulman d’Asie ou d’Afrique de s’adapter à la vie européenne, que l’on peut comprendre, mais que l’on peut tout de même refuser d’en subir les conséquences

  • Il y a plusieurs décennies, en 1947, la revue « Les Cahiers du Sud » avait consacré un recueil collectif au thème « L’Islam et l’Occident », conçu dans une perspective de de dialogue interreligieux et interculturel. Le maître d’oeuvre de cet ouvrage fut Emile Dermenghem, islamisant particulièrement favorable à la religion musulmane et au Soufisme. C’est ainsi que sa contribution personnelle fut un article « Témoignage de l’Islam- Notes sur les valeurs permanentes et actuelles de la civillisation musulmane. ». Il comportait une analyse des plus bienveillante de la spiritualité et des valeurs morales musulmanes, ainsi qu’un appel au monde occidental à s’en inspirer pour dépasser le matérialisme corrosif de l’après-guerre et bâtir un nouvel humanisme.
    Mais après cette apologie, l’auteur reconnaissait que « pour peindre un tableau complet, il faudrait tracer aussi beaucoup d’ombres ; Il faudrait notamment souligner, non seulement un défaut de méthode, mais, plus profondément, un manque de discipline aussi bien technique que familial, sociale ou morale, résultat même de l’oubli des principes, qui paralysent souvent les plus louables efforts de rénovation et risquent d’amener, par des voies différentes, des reculs comparables à la dénatalité chez nous ;-des germes d’anarchie ou des lacunes du sens de l’Etat qui appellent l’arbitraire, comme le despotisme,disait-on, ne peut être tempéré que par l’assassinat ;- des chutes vertigineuses, des effondrements moraux, en raison même de la perte des armatures traditionnelles, des contacts trop brutaux avec l’extérieur de la civilisation moderne et peut-être aussi d’une certaine violence, d’une certaine âpreté, d’un excès de sensualité et d’un manque de mesure dans ce continent que François Bonjean appelle « celui de la passion »... »
    Plaidant avec chaleur pour une rencontre au plan des principes fondamentaux entre deux modes de civilisation, où l’Islam aurait pu jouer le rôle d’un intermédiaire » faisant la liaison entre l’Europe, l’Asie orientale et l’Afrique noire », Dermenghem n’a pu s’empêcher de pressentir l’échec possible d’un tel projet. Sa conclusion, marquée par le contexte de l’après guerre et du début chaotique de la décolonisation, semble encore prémonitoire :
    « On peut par contre craindre que les cataclysmes planétaires actuels n’aient pour effet de replier le monde musulman sur lui-même, soit d’accentuer les aspects dissolvants de son évolution, soit les deux à la fois. Il est évident que ces cataclysmes ne sont pas de nature à développer une admiration sans réserve pour la civilisation occidentale, et il est d’expérience que les guerres accélèrent les processus de dissolution, tuent bien des coutumes, engendrent du désordre dans les esprits et dans les mœurs. Il est plus facile de ne prendre à la « civilisation » que ses vices, de faire consister le « progrès » surtout dans le manque de tenue, de laisser de côté « la tradition vivante » sans éliminer pour autant la »tradition pourrie ».
    Quoi qu’il en soit, d’un divorce définitif ou d’une rencontre sur le plan intellectuel et non seulement instrumental et technique, dépend sans doute en grande partie le sort, pour l’instant assez sombre du monde de demain. » Mais ce monde c’est le notre, et les événements contemporains me paraissent conforter le caractère visionnaire de l’analyse de Dermenghem.

  • Ce qui me semble à retenir dans ce sondage, c’est que les musulmans en voie de sécularisation sont en nombre important mais ne sont pas prédominants dans les communautés musulmanes en France.

    Ceci recoupe une étude qu’avait réalisée le CEVIPOF, centre d’études de Sc Po, il y a une dizaine d’années au sein des populations issues de l’immigration nord-africaine et africaine de culture et de religion islamiques. Cette étude montrait que la mosquée était souvent un frein à l’intégration car elle avait tendance à propager des attitudes hostiles aux moeurs du pays d’accueil et à entretenir aussi un anti-judaïsme tenace entretenu par l’anti-sionisme, notamment chez les arabo-musulmans.

    Ce phénomène est constaté dans les institutions que se consacrent à la formation des imams à la laïcité : difficile de recruter des imams en vue d’une formation sauf peut-être dans le milieu soufi...Les autres sont assez rétifs...

    Le sondage commenté ci-dessus tend à confirmer cette difficile transition vers la sécularisation manifestement retardée ou entravée chez les jeunes par la montée en force d’une "intransigeance musulmane". Si celle-ci a un prolongement violent qu’on ne retrouve pas dans le catholicisme, heureusement, elle n’est pas sans rappeler les formes d’intransigeance catholique hostile au ralliement à la République qui a plombé pendant des lustres et qui plombe encore le comportement politique de certains milieux catholiques traditionnalistes avec des replis communautaristes en collectivités plus ou moins closes sur elles-mêmes (écoles, chapelles, pèlerinages...).

    L’étude du CEVIPOF arrivait à la conclusion que la bonne intégration des musulmans en France passaient par une "sortie" de la mosquée, c’est-à-dire par une mise à distance des prescriptions religieuses musulmanes incompatibles avec nos lois et nos moeurs.

    Elle passe certainement aussi par un desserrement de l’étau communautariste autour de musulman : encore faut-il que la société d’accueil se montre plus ouverte notamment aux jeunes...C’est loin d’être le cas.

    On voit néanmoins que lorsque M. Chevènement préconise aux musulmans français de se faire "plus discrets", au lieu de revendiquer la reconnaissance d’une "exception musulmane" permettant de déroger à nos règles de vie en commun, il a vu assez juste.

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