ENTRETIEN AVEC SAMUEL PRUVOT

Un feu impossible à éteindre

propos recueillis par Gérard LECLERC

mercredi 20 septembre 2017

Vous avez déjà derrière vous une longue expérience d’évangélisateur. Le climat a-t-il changé ? Les questions se reformulent-elles en fonction du climat particulier d’aujourd’hui ?

Une longue expérience… c’est indéniable puisque cela fait plus de 20 ans que je pratique la prédication en plein air avec la communauté Aïn Karem à Paris et ailleurs. L’intérêt de durer dans cet exercice est justement de voir de ses yeux certaines évolutions du climat religieux que le sociologue – certes plus érudit – mettra des années à intégrer dans son savant logiciel. En l’espace de deux décennies, le paysage a vraiment changé. Dans la rue, les farouches anticléricaux de jadis, héritiers de la IIIe République d’Émile Combes ou du PCF, ont quasiment disparu. Leur départ a favorisé une indifférence polie sous prétexte de «  respecter les opinions de chacun  ». Cela donne des échanges du genre : «  Vous allez à la messe du dimanche ? Très bien ! Moi, je pratique le stretching… »

Une précision cependant, derrière l’indifférence se cache souvent une soif authentique de Dieu. Nous sommes tous faits pour rencontrer notre Sauveur comme l’écrivait merveilleusement saint Augustin. L’intérêt de la mission aujourd’hui, c’est justement la diminution des préjugés à l’encontre de l’Église catholique (certains sont toujours tenaces comme le sparadrap du capitaine Haddock). Mais je suis convaincu qu’un véritable boulevard est ouvert aux apôtres qui doivent profiter de ce relativisme mou et de la liberté religieuse qui va avec.

Comment apparaît aujourd’hui l’Église aux gens qui n’en font pas partie ? Est-elle très lointaine ? S’en font-ils une idée plutôt arbitraire ? Reflètent-ils l’opinion des médias ?

Il est toujours difficile de faire des généralités. Mais je crois pouvoir dire que les catholiques pratiquants sont devenus comme des Martiens pour la plupart de nos compatriotes. Notre présence active dans la rue étonne. Détonne. Un peu comme si on croisait un homme de Néandertal vivant Place d’Italie ! Ce choc est parfois difficile à vivre pour des catholiques qui ont l’impression d’appartenir à une majorité en perdition, à une culture commune qui n’est plus partagée. Mais notre «  exotisme  » forcé peut devenir un argument. Le catholicisme suscite à nouveau la curiosité même si nous ne pouvons pas éviter les clichés dont les médias sont saturés. Pour autant, l’Église en tant qu’institution – si elle est la première à subir les attaques – n’est pas la matière première de notre apostolat. 99 % des Français se moquent bien des affaires qui nous tourmentent, nous, les catholiques en interne. La nouvelle traduction du Pater, les querelles liturgiques, les débats sur le progressisme ou le conservatisme, etc., tout cela est incompréhensible pour le commun de mortels. Cela est plutôt rassurant dans la mesure où la mission ne consiste pas à accabler nos contemporains avec nos petites affaires. Mais à leur communiquer le Salut.

Les gens ont-ils une appréciation du religieux minimale, à partir de la culture qui est la leur ? Cette culture vous paraît-elle en régression ?

La culture religieuse, je vous le confirme, est en chute libre. Surtout en ce qui concerne la culture chrétienne. Les trous sont de plus en plus nombreux et c’est un véritable gruyère. Voire un champ de bataille truffé de trous d’obus. La virginité de Marie, la succession apostolique ou le sacrifice de la messe, cela passe pour du chinois. Mais aussi le noyau dur de la foi à savoir le «  kérygme  ». La «  résurrection  » du Christ est par exemple quelque chose d’incompréhensible. Le sens précis du mystère échappe. Personne n’imagine que Jésus puisse être vivant, accessible à nos prières, agissant. Ressuscité, capable de manger du poisson grillé au bord du lac de Tibériade ou de montrer les plaies de ses mains à saint Thomas. Pour l’homme de la rue, la résurrection n’évoque pas grand-chose. Au mieux, c’est un fantôme ou une illusion collective qui dure depuis 2000 ans.

Le plus important n’est peut-être pas cependant la perte de la culture religieuse. Il y a une urgence plus grande. Les catholiques ont le devoir de dire la foi de toujours avec des mots d’aujourd’hui. Faute de quoi ils ne seront plus compris du tout. Ce travail est indispensable et noble. Il a été commencé jadis par les Pères de l’Église et sans cesse recommencé depuis. Charge à nous de continuer cette œuvre d’inculturation. Cette préoccupation est très présente dans le Congrès mission.

Aïn Karem a fêté ses trente ans lors du premier Congrès Mission. Est-ce à dire que vous avez quelque chose à apporter à des évangélisateurs plus récents ? De manière plus large, pourquoi s’être engagé dans l’aventure du Congrès Mission ?

Dans l’histoire de l’Église, les «  anciens  » ont toujours quelque chose à donner. Sur eux repose la transmission orale entre les générations. Cela était vrai après la disparition des témoins oculaires de Jésus. Cela a été vrai ensuite. Aïn Karem appartient aux communautés dites «  nouvelles  ». Ce qui fait sourire quand on a déjà plus de 30 ans… Nous avons une responsabilité vis-à-vis de la nouvelle génération d’apôtres qui se lève. De leur dire combien la fidélité dans la mission est payante quoique difficile. De leur dire aussi que l’activité missionnaire ne peut perdurer sans un carburant intérieur et une formation spirituelle et théologique à la hauteur de la beauté du message que nous annonçons.

Pourquoi la communauté Aïn Karem s’est-elle engagée dans l’aventure du Congrès Mission ? Sans doute par fidélité à son intuition d’origine. Je veux ici citer quelques phrases de notre manifeste qui n’ont pas pris une ride : «  Un spectre hante l’Europe : le spectre de la déchristianisation, d’un monde sans Dieu et peut-être un jour sans homme. Nous avons perçu la faim spirituelle des hommes et des femmes qui nous entourent : nous avons vu qu’il était possible d’y répondre, que la prière, la connaissance de la Révélation n’étaient pas réservées aux Catholiques de naissance. Nous avons senti l’urgence d’une nouvelle Évangélisation pour l’avenir du monde.  »

Quels fruits en avez-vous déjà re­cueillis ?

Une joie profonde. Et aussi la stimulation de voir que nous ne sommes pas seuls sur le front aride de l’annonce directe de l’Évangile. Des renforts arrivent et sans doute notre labeur n’a pas été vain.

Dans le programme, riche, de cette année, qu’est-ce qui retient votre attention ?

Difficile de choisir. Le programme a été conçu pour donner une impression d’abondance qui est typiquement catholique. On ne peut tout voir ni tout entendre. Je suis notamment sensible à la table ronde du dimanche matin sur les «  minorités créatives  ». Cette expression chère à Benoît XVI signifie que, dans l’Histoire de l’humanité, ce sont toujours des minorités qui orientent les choses. Cela est vrai aussi dans l’Église. Il suffit d’un petit nombre d’hommes ardents pour renverser la table, aussi lourde soit-elle. On pourra entendre à ce sujet les analyses de don Paul Préaux, de la communauté Saint-Martin, et aussi de Laurent Landete de la communauté de l’Emmanuel.

Au final, je partage avec vous un rêve… Londres a son Speakers’ Corner, un endroit qui désigne un espace réservé près de Hyde Park, où chacun peut prendre la parole librement pour porter un message devant les passants. Nous sommes plusieurs à préparer un «  festival de la prédication  », le samedi soir devant le parvis de l’église Saint-Germain-des-Prés. Il s’agit, en un mot, de faire venir des prédicateurs catholiques de tous horizons pour improviser, sur une caisse ou un escabeau, sur le thème de l’amour de Dieu. À l’heure du «  happening  », cela serait formidable de voir une sorte d’insurrection mystique et pacifique en plein cœur du Quartier latin. En ces lieux où le souvenir de Jean-Paul Sartre est encore vivace – celui d’un athéisme assumé –, de faire entendre une voix alternative qui a résisté à toutes les tentatives de sécularisation. Car la parole de Dieu est un feu impossible à éteindre.


Nos ancêtres les saints

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/18179/nos-ancetres-les-saints

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/6797/citoyens-du-ciel

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/2382/monseigneur-charles-aumonier-de-la-sorbonne

Messages

  • Pourquoi personne ne semble-t-il prendre la mesure du refroidissement de l’amour à l’œuvre, dans cette société où l’endurcissement des cœurs et des comportements est criant, mais aussi, par capillarité, dans la vie de l’Église elle-même ?
    Vous souhaitez vivement évangéliser les multitudes dont vous avez "perçu la faim spirituelle", mais ne pensez-vous pas qu’une "insurrection mystique" serait nécessaire au cœur ... de nos paroisses ?
    Là surtout, là d’abord ? Évangéliser les baptisés en quelque sorte ?
    Oh le triste pessimiste qui ne voit pas le verre à moitié plein !
    Je le dis gravement : je crois profondément qu’il y a un temps pour crier : "au secours Seigneur nous périssons !" Et que ce temps est advenu, et que ça n’est pas offenser la Providence que de laisser jaillir cette vérité, qui libère, et ouvre à l’accueil de la grâce.

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication