Un féminisme mortel

lundi 7 juillet 2008

Par Maria Poumier

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La double page consacrée par Le Monde Diplomatique aux propositions de Violaine Lucas et Barbara Vilain présentées comme « Le meilleur de l’Europe pour les femmes », (n° 650, mai 2008), est extrêmement ambiguë. Il s’agit de nous vendre là l’idée de « l’élaboration de la ‘clause de l’Européenne la plus favorisée’ » comme une « démarche novatrice qui pourrait bien devenir l’une des modalités prioritaires de la construction de l’Europe des valeurs […] Si la clause de l’Européenne la plus favorisée réussit, d’autres domaines pourraient suivre et changer la relation des citoyens à la construction européenne, perçue comme régressive en matière de droits ». Si le dossier propose bien des mesures justifiées de protection pour les femmes en situation de faiblesse, d’autres propositions sont en complète opposition avec l’histoire et l’inspiration générale du journal, plutôt ancré à gauche, c’est-à-dire à la recherche de tout ce qui peut consolider la réalisation des trois valeurs combinées : liberté-égalité-fraternité, avec une attention particulière aux majorités souffrant des injustices structurelles renforcées par les mécanismes étatiques.

La protection du sexe faible, dont se réclame traditionnellement la gauche, est invoquée dans un mélange inextricable de propositions consensuelles destinées à enrober des innovations impopulaires, et à les faire passer sur le mode « stealth », en douce. C’est grave, parce qu’il s’agit d’ouvrir la porte à une répression généralisée de la culture traditionnelle. Cela sera volontiers relayé par les Maîtres du discours globalisé, car cela permettrait, dans la foulée, d’étouffer toutes sortes d’expressions de la résistance populaire au formatage idéologique. On trouve par exemple à l’article mariage : « primauté du mariage civil. S’y ajouterait la loi espagnole pour l’ouverture sans restriction aux homsexuel-le-s » ; pour l’avortement : « délai légal de dix-huit semaines (un minimum de douze semaines, délai le plus répandu en Europe, est requis). La pilule abortive [dite du lendemain] est autorisée et l’acte remboursé ». En matière de prostitution : « Abolition de fait de la prostitution, pénalisation du client, impunité accordée aux prostituées » + « création de centres d’aide, avec une attention particulière portée aux victimes de la traite ». Et pour l’autorité parentale : « Etablissement de l’autorité à partir du lien de filiation. Exercice conjoint de l’autorité maintenu en cas de séparation. S’y ajouterait la loi des Pays-Bas pour l’attribution judiciaire de l’autorité à l’un des parents et à son partenaire, quelle que soit son orientation sexuelle ».

Au final, l’Europe se verrait judiciairement ligotée par un lobby homosexuel. Quelle régression par rapport au joyeux amour libre et libérateur tel que Wilhelm Reich nous en a fait rêver ! Un juriste libertin manierait cruellement l’ironie : « L’Etat, de nos jours, n’est déjà que trop totalitaire pour le laisser sans protester s’occuper de l’"amour" ("l’infini à la portée des caniches" disait Céline). Du point de vue de l’Etat, seul le couple hétérosexuel devrait être pris en considération, dans le seul rapport d’intérêt public qui est celui de la démographie/procréation. Tout le reste ne devrait relever que de (vains) débats pour caniches libérés (ouah, ouah !)... Politiquement la sodomie, élevé à la dignité de liberté publique et non de simple licence, est, sur cette base, dépourvue de sens commun. Mais la morale des droits de l’homme et des caniches réunis fait perdre, me semble-t-il, à la majorité de nos contemporains le sens commun ».
C’est trop cruel, et c’est inadmissible parce c’est un militant d’extrême-droite (Maître Eric Delcroix) qui le dit ? En tout cas, le Vatican paraît de nos jours incroyablement léger et libertaire, avec ses hardiesses à contre-courant, purement verbales, d’ailleurs, largement inaudibles mais… bientôt un jour ou l’autre passible des tribunaux (avec ou sans scandales individuels sur fond de répudiation universelle, parce qu’on débusque dans l’Eglise des sodomites honteux : haro sur le baudet…).

En fait la logique générale du projet de Violaine Lucas et Barbara Vilain est bien violente et bien vilaine. On chercherait en vain, dans leur article, la moindre réminiscence du devoir de fraternité, le seul qui puisse fonder un pacte dans l’universel et en tant qu’émanation d’une ou plusieurs nations faisant alliance. La fraternité c’est le fait de se reconnaître en tant que frères en humanité, et de reconnaître l’exigence de compassion pour les plus faibles. L’Europe ne sera vivante que si elle est admet le devoir de fraternité, celui qui sous-tend généralement les analyses du « Diplo », sur les contrées les plus diverses.

Les êtres humains ne peuvent être dits frères qu’à condition de reconnaître une filiation commune. C’est une tautologie : nous sommes frères dans la mesure où nous nous reconnaissons enfants de nos parents qui l’étaient à leur tour, et ce, jusqu’à Adam et Eve, pour faire court. De ce constat biologique émane la loi même de toute civilisation, que nous appelons la fraternité, celle qui nous oblige tous à nous traiter en frères, et à traiter nos enfants et nos parents en frères, à ne pas les abandonner à leur faiblesse.
Or la description de l’identité des humains en termes de genre masculin et féminin, auxquels les auteures du texte ajoutent un troisième genre, placé au même rang dans la définition de son identité et « devant » jouir des mêmes droits censés caractériser les individus des deux genres, constitue un négationnisme complexe et profond :

Négation de la loi biologique et psychologique, qui veut que l’humanité se reproduise par la rencontre sexuée de deux individus et non pas trois, un père et une mère, débouchant sur le processus d’affiliation, de la reconnaissance par l’enfant de ses parents, qui lui fera accéder à son tour à la parentalité pleine.

Négation de la temporalité dans laquelle s’inscrit l’individu. Avant de devenir un ou une féministe, l’humain est un enfant à la merci de la génération précédente ; après son âge d’agressivité sexuelle maximum, l’humain devient un vieillard à la merci des générations suivantes. Définir l’identité des personnes par l’un des trois « genres » est une simple extrapolation abusive de l’un des âges de la vie.

Négation de la laïcité comme engagement à respecter les différentes affiliations religieuses que choisissent les individus : en effet, s’il est bien un point commun à toutes les croyances, c’est la condamnation de ceux que nous appellerons ici les sodomistes (militants pour la reconnaissance de droits liés à la pratique de la pénétration sexuelle entre hommes) ; reconnaître aux sodomistes des droits cumulant ceux de des femmes (gays se déclarant maman) et des hommes (lesbiennes se déclarant papa) est une profonde violation de la laïcité, qui est une neutralité entre les différentes religions, et non pas une anti-religion qui serait supérieure.

Négation de l’égalité des citoyens devant la loi : la population de l’Europe se renouvelle et s’accroît grâce à un afflux migratoire de pauvres en provenance de nations profondément religieuses ; si le projet sodomiste des auteures entrait en vigueur, les nouveaux producteurs, au cœur de notre vieille Europe « choisissant » comme idéologie officielle le sodomisme, se retrouveraient doublement discriminés, chaque fois qu’ils manifesteraient leurs convictions antisodomistes, soit en tant que prolétaires attachés à leur famille comme rempart solidaire contre les exactions du marché et les abus de l’Etat, soit en tant que croyants fidèles à leurs traditions.

Négation de la liberté d’expression. A ce jour la pornographie se réclame de la liberté du marché, non d’un droit au plaisir protégé par la Loi. Si le projet des auteures triomphait, rien n’empêcherait plus la publicité de pratiquer continuellement et massivement l’incitation au sodomisme. Ainsi le sodomisme serait le premier article du marché protégé par des lois spécifiques, et les dissidents seraient traités en délinquants.
Négation de l’Europe. L’extension du principe de la clause de l’Européen(ne) le/la plus favorisée aux sodomistes suscitera forcément une riposte : la revendication du principe de la clause de l’Européen(ne) le/la plus favorisé(e) en matière de droit des religions ; l’Irlande, l’Italie, l’Espagne ou la Pologne peuvent à ce titre constituer un front, bloquant toute consolidation ou unification de l’Europe.
Négation de la logique. On constate une incohérence flagrante dans l’encadré « bouquet législatif » qui précise le projet des auteures : dépénalisation de la prostitution, mais pénalisation du client des prostituées (et prostitués ?). Tous les négationnismes ci-dessus constituent aussi des dérogations à la logique, leurs conséquences se retournant contre les principes de rationalité auxquels sont attachés les nations démocratiques.

Négation de la conscience. Les auteures associent étroitement la défense du sodomisme à celle de l’avortement. Or, jusqu’à preuve du contraire, même les féministes les plus radicaux/cales reconnaissent que l’avortement est un dégât, la sanction d’un échec, la concrétisation d’une défaite de l’individu(e) face à des pressions insupportables (économiques, psychologiques, sociales). Il s’agit donc pour les auteures de bâtir l’Europe en prenant pour pierre d’angle un moment exceptionnel, intensément négatif, qui est toujours reconnu, a posteriori, comme l’un des pires moments d’une existence individuelle. C’est là en profondeur un viol de la conscience, de la loi intérieure qui exige que l’humain se réfère à ses victoires en humanité, pour croître en tant qu’humain. La loi morale universelle exige qu’un déficit d’humanité soit réparé par une victoire de la conscience, et non pas par la pseudo-sacralisation laïque des circonstances écrasantes qui ont condamné injustement un individu à sacrifier sa paternité, sa maternité, ou la simple logique vitale que nous appelons notre « raison d’être ».

Négation de l’humanisation de l’homme. Le sodomisme institutionnalisé se justifie par la protection des minorités souffrantes. L’avortisme institutionnalisé se justifie à son tour par la nécessité de la protection de la femme en position de faiblesse. Or le sodomisme et l’avortisme combinés fragilisent toutes les alliances familiales, dès lors que ce sont des conduites d’échec qui sont consacrées à titre de « victoires » de l’individu contre la religion et la tradition, et donc contre la famille qui est le lieu où celles-ci se perpétuent. L’échec du couple parental, l’échec de la solidarité entre générations, se trouvent donc validés par l’apologie de l’échec de l’individu.
Négation du droit des enfants et des seniors. Les auteures veulent bâtir l’Europe sur certaines libertés protégées ne concernant qu’une catégorie précise : les adultes exerçant une activité sexuelle. Or toutes les constitutions européennes reconnaissent que les enfants ont un droit imprescriptible à la protection familiale, la cellule familiale reconnue étant le lieu primordial de transmission des valeurs, et de frein à la barbarie. Les seniors, classe d’âge en expansion, sont en train de s’organiser pour obtenir la reconnaissance explicite de leurs droits au sein de leur famille, pour compenser leur affaiblissement.

Négation du principe de réparation. La santé psychique de l’individu repose sur le retournement du symptôme en remède. Ainsi les sentiments d’abandon, d’injustice et d’oppression qui caractérisent tant les individus portés vers l’avortement que vers le sodomisme, et qui les amènent à souhaiter des lois qui les protègent, ne peuvent échapper à l’enkystement dans la souffrance que s’ils s’inversent en générosité envers les plus faibles. C’est la saine logique qui sous-tend la revendication de parentalité de nombreux homosexuels. Traditionnellement, le lien de parrainage est celui qui, à côté de la parentalité biologique, permet à la famille d’étendre son réseau protecteur, et aux individus désireux de s’impliquer dans une fonction protectrice de s’allier pour la vie à un enfant, avec le consentement de la famille. Or la substitution du parrain ou de la marraine par l’éventuel droit parental de l’identité sodomiste constitue une supplantation, et non pas une réparation.

Historiquement, le féminisme révolutionnaire a toujours comporté deux branches : la branche aristocratique et intellectuelle, portée par des personnalités exceptionnelles soucieuses de faire reconnaître la légitimité de leurs expériences et de leurs exigences, souvent tolérées dans leur milieu, de même que le sodomisme affiché, variante du libertinage qui a toujours fait partie des privilèges de l’élite et des courtisans ; la branche ouvrière des femmes écrasées par les abus masculins et acculées à travailler pour assurer la subsistance de la famille. Historiquement, quand le féminisme impose le respect, c’est qu’il est indissociablement lié à la libération des opprimés. Flora Tristan, Clara Zetkin étaient des militantes intratables. Et l’abolition de l’esclavage a été porté par des femmes blanches bien plus radicales que leurs pairs : Olympe de Gouge ou Harriett Beecher Stove étaient des rebelles doublement martyrisées dans leur milieu, parce qu’intransigeantes dans leur défense des libertés fondamentales pour TOUS. Les revendications des femmes sont parvenues à faire céder les pouvoirs en place lorsque les deux branches sociologiques se sont rapprochées autour d’un argument que les hommes ne pouvaient pas contester : l’argument du bien des enfants ; les femmes étant chargées de l’éducation des enfants devaient elles-mêmes jouir de l’instruction et de droits correspondant à leurs responsabilités pour transmettre aux enfants les valeurs fondamentales, expliquaient-elles au XIXème siècle. On peut constater partout et toujours que la société entière reconnaît la légitimité des revendications des femmes en période de guerre, lorsqu’on a besoin d’elles au-delà du gynécée ; et on constate aussi que les femmes qui ont le choix continuent à s’investir massivement dans les domaines qui sont des extensions de la fonction maternelle : éducation, médecine, services sociaux.

Le féminisme officiel, représenté par « Choisir la cause des femmes » où se distinguent Violaine Lucas et Barbara Vilain [1], est une tentative barbare pour détourner, au profit de l’idéologie des courtisans, la vocation séculaire des femmes à freiner et contrebalancer la folie abusive des hommes en position de domination. Ont-elles fait des propositions de loi à l’échelle européenne inspirées par la révolte devant le destin fait aux femmes par 60 ans d’occupation, de veuvage, de faim au quotidien pour nourrir des enfants qui peuvent être abattus impunément par une armée d’occupation dès qu’ils mettent le nez dehors, avec le soutien actif des gouvernements occidentaux, comme c’est le lot « normal » des Palestiniennes ? Que nenni !… Ce qu’on sait de source sûre, en revanche, c’est que Gisèle Halimi, présidente de « Choisir la cause des femmes » compte sur le soutien de son projet européen du ministre Kouchner, celui-là même dont le rôle est de nous faire gober les bienfaits d’une guerre nucléaire contre l’Iran, pour les beaux yeux d’Israël. [2]

Pourtant le féminisme sous la révolution française, c’était aussi des Andromaques brandissant leurs nourrissons pour séparer les combattants d’une guerre absurde et injuste, telles « Les Sabines représentées par David en 1799 (avec une incontestable sensualité gay, d’ailleurs). Les temps ont changé ; le pouvoir féministe défend la cause des femmes les plus favorisées qui tuent et font tuer les innocents.

L’Europe étonne les autres continents par sa passion pour la conservation des monuments du passé, et de ses traditions, qui peuvent paraître des fossiles. Or, pour être solide et fraternelle, l’Europe a aussi un « patrimoine culturel » qu’elle peut faire revivre dans une logique d’innovation favorable aux femmes, et cela sans retour à des prohibitions qui nous seraient insupportables.

Ainsi, l’instauration d’une charte des droits et devoirs des parrains et marraines à l’échelle européenne serait une innovation législative très utile, pour protéger à la fois les parents en détresse, les individus nostalgiques de la procréation mais n’ayant pas accès à la parentalité naturelle pour une raison ou une autre, les enfants dans leur réel besoin de familles larges et stabilisantes, les seniors dans leur vocation à guider la jeunesse, malgré leur affaiblissement physique. A titre de parrains, tous les adultes, seuls ou en couple, devraient pouvoir protéger des enfants en manque de garanties parentales, soit nés de couples éphémères, excessivement instables ou dangereux, soit à naître, et ceci éventuellement à leur domicile. Combien de femmes trop indépendantes pour parvenir à fonder un foyer, mais néanmoins convaincues d’avoir « droit » à la reconnaissance d’un enfant en propre, seraient comblées… Et peut-être autant d’hommes, désireux de tendresse et de postérité. Ceci permettrait de ne sacrifier aucun des droits individuels dont l’Europe est fière, ce serait un terrain d’entente unique entre idéologies et religions diverses ; cela rétablirait la confiance entre les élites et le peuple ; cela constituerait une véritable mesure de prévention de la détresse psychique individuelle, si caractéristique de la dégradation de la santé publique dans nos contrées. Et la France serait à nouveau admirée et respectée, alors qu’elle joue, suicidaire et ridicule, à Sodome et Gomorrhe.

M.P.

[1]Auteures de La clause de l’Européenne la plus favorisée, Des Femmes, Paris 2008, dont l’article du Monde Diplomatique s’inspire largement.

[2] Entretiens de MM. Kouchner et Jouyet avec Mme Gisèle Halimi, Présidente de "Choisir la cause des femmes" (16 mars 2008)

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/actions-france_830/droits-homme_1048/droits-femmes_4938/journee-internationale-femmes_18682/entretiens-mm.-kouchner-jouyet-avec-mme-gisele-halimi-presidente-choisir-cause-femmes-16.03.08_61147.html

Messages

  • Pour moi, la seule question qui vaille est : ce que je fais fait-il du tort à quelqu’un, physiquement ou psychiquement, moi compris ? Si la réponse est oui, je m’abstiens...Tout le reste est souvent moralisation, qui permet toutes les horreurs parfois.
    La religion ne dispense pas de l’humanisme qui va de pair avec la foi.

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