Cathos de gauche

Un diagnostic lucide à poser, une « nouvelle gauche » à fonder

par Alex Lauriot Prévost

jeudi 12 avril 2018

Cathos de gauche : Un diagnostic lucide à poser, une « nouvelle gauche » à fonder

Le journal La Croix a publié (le 5 avril) une page entière suite à la publication de « La Grande Peur des catholiques de France » (Éditions Grasset), dernier livre d’Henri Tincq, journaliste et essayiste, catholique progressiste et ouvertement de gauche depuis 50 ans. D’autres quotidiens comme Le Monde, Libération... s’en sont faits les échos, ont interviewé l’auteur, ont publié de larges extraits : il ressort selon nous que l’ensemble du propos d’Henri Tincq met mal à l’aise car, s’il affirme (sans doute de manière excessive) « les cathos de gauche ont disparu », il n’ouvre en rien l’indispensable chantier de réflexion sur les causes internes qui ont conduit un courant hyperdominant en France durant 50 ans à s’effondrer de la sorte.

Nous comprenons bien l’amertume et la déception de toute cette génération « catho de gauche », comme Henti Tincq la dénomme lui-même ; celle-ci a tenu le haut du pavé depuis la fin de la guerre, elle a cru à un certain « grand soir » de Vatican II et, aujourd’hui, elle se retourne pour constater que « leur Église » a disparu, alors que la mise en œuvre de Vatican II par le pape François ne fait aucun doute. Oui, le choc doit être violent : la potion doit être amère et douloureuse comme cela transparaît dans tous les propos d’Henri Tincq, qu’on pourrait sans doute résumer sans caricaturer : « Notre passé était si bien, le présent me fait peur, l’avenir je n’en parle même pas ». Pas une once de positif ou d’espérance : fermez le ban. Impressionnant. Très instructif mais triste aussi : quel gâchis se dit-on…

Au lieu de tenter après 50 ans d’engagement, de prendre du recul et de la distance, de porter un discernement lucide et évangélique * sur les raisons qui ont conduit à une telle déroute, le propos se réduit à une caricature et à un dénigrement des « nouveaux cathos », et à une survalorisation de tout le bien que « leur Église » a fait : « on avait raison, ils ont tort », « ils sont ceci ou cela », « le Concile, c’est nous », « les cathos aujourd’hui sont au FN ! », « nous au moins, on faisait ceci ou cela »... le tout dans une ambiance souvenirs d’anciens combattants. Cela a quelque chose de pathétique…

Nous croyons être – comme beaucoup d’autres cathos aujourd’hui – d’une approche qui se démarque assez nettement de cette mouvance (alors que notre sensibilité première nous la rendait sympathique et a priori attrayante) : nous ne contestons en rien leur volonté d’alors d’incarner leur foi et l’Évangile au cœur de la société (ce qui est bien sûr essentiel pour tout baptisé au cœur du monde, et le reste aujourd’hui) mais nous sommes tout à fait lucides avec beaucoup d’autres sur les effets délétères en termes de transmission de foi, de dérive ecclésiale, de relativisme doctrinal et moral, d’abandon d’une pratique vivante (sacrement, prière, réconciliation, adoration...), d’évangélisation (dans le sens de conduire les non-chrétiens ou baptisés non-pratiquants à la rencontre vivante du Christ, à la conversion...), de sécularisation et au final de dissolution dans les sables mouvants des idéologies de gauche : ils ont voulu porter l’Église au cœur du monde (objectif très louable), mais c’est le monde qui les a absorbés, digérés et enfin dissous en son sein.

Henri Tincq effleure à peine ce sujet, car, en résumé, tout le problème, ce sont les autres cathos : de cette disparition, il ne décèle visiblement que des raisons extérieures et l’essentiel de son diagnostic porte sur la soi-disant dérive intégrisante du catholicisme, en utilisant tous les superlatifs négatifs éculés des rhétoriques classiques de la gauche radicale : « conservatisme, identitaire, intégrisme, repli sur soi, intransigeance, nostalgie béate… » et bien d’autres. Ces termes dénigrent tout interlocuteur d’une autre sensibilité, dénient donc toute possibilité de défendre un autre point de vue en étant écouté et respecté.

C’est avoir des œillères, c’est être pétri d’idéologie, c’est méconnaître le terrain depuis des années que de penser que la nouvelle génération catho, active, engagée, pratiquante, missionnaire au nom de sa foi, se revendiquerait du Front National ou se recruterait chez les intégristes, serait soit identitaire ou intransigeante, soit plus tournée vers le passé que vers l’avenir ! Qu’un certain nombre de Français, baptisés non-pratiquants mais de culture chrétienne ancienne (le plus souvent idéalisée, voir phantasmée) fournissent certains bataillons du FN, des anti-migrants, des identitaires... c’est bien possible, mais la grande majorité des forces vives engagées dans l‘Église d’aujourd’hui et de demain ne s’y retrouvent vraiment pas.

Maintenant, on comprend que la thèse d’Henri Tincq lui soit (momentanément) salutaire : oser un diagnostic lucide serait très courageux au regard du cuisant bilan, d’autant plus que leur générosité, leur intention de bien faire et leur conviction d’être en tout fidèle à l’Évangile ont été incontestables (même si ce fut en grande partie de manière naïve, voire aveugle). Pourtant, ce serait sans doute libérateur de regarder cette vérité en face : elle rend libre (Jn 8, 32). De plus, si les cathos de gauche en sont réduits à se voiler les yeux sur les raisons de cet effondrement et se contentent que de dénigrer aussi agressivement les autres cathos, alors ils ne sont pas sortis de leur crise : ils vont s’y enfoncer. Sans un travail courageux sur eux-mêmes, leur histoire, leurs fondements, le travail de refondation que nous appelons ci-dessous de nos vœux sera très très difficile : les mêmes erreurs produiront les mêmes effets.

Une chose est ce travail à faire par les aînés, une autre est celui à conduire par des générations plus jeunes : nous prions pour que s’éveille en France une vraie « nouvelle gauche » chrétienne, qui ne retombe plus dans les travers si graves de ses aînés, mais qui assume cet héritage et cet engagement social, caritatif, écologique, socio-économique, etc. tout en respectant et appréciant – et réciproquement – celui des cathos qui militent davantage pour le mariage homme-femme, luttent pour le strict respect de la vie, pour une éducation moins laxiste et explicitement chrétienne, une culture plus saine, etc. Question de sensibilité et de diversité… dans l’unité.

Tous sont nécessaires à la richesse de l’Église du XXI° siècle dans la mesure où ils s’ancrent dans une vraie anthropologie chrétienne, dans une orthodoxie de la foi catholique, dans la compréhension de ses conséquences en matière de conversion de vie et de cœur, dans l’amour de l’Église et de ses mystères de foi, dans la vie sacramentelle et spirituelle qui en découle et reste la matrice de tout engagement. Le tout en ‘assumant’ ce grand paradoxe de la vie chrétienne : les chrétiens vivent dans le monde, sans être du monde (Jn 17, 16-18). Notre défi est donc, d’une manière ou d’une autre, d’assumer de vivre et d’incarner, individuellement et en Église, cette contre-culture chrétienne qui transforme profondément le monde.

— -

* on juge l’arbre à ses fruits…

** Guillaume Cuchet, « Comment notre Monde a cessé d’être chrétien »

Messages

  • laissons les morts enterrer les morts..........

  • Le bouquin de Tincq est intéressant en ce sens que c’est un témoignage archéologique.

    Un peu comme lorsque quelque carcasse émerge du permafrost et apporte des lumières supplémentaires sur la vie des mammouths, leur régime alimentaire, etc. Il en va de même pour les "cathos de gauche", modèle années 50-60 rectifié 80-90...

    Il faut prier pour tout le monde. L’évangile nous y invite. On ne peut cependant s’empêcher d’être quelque peu surpris par cette invite étrange formulée par Alex Lauriot-Prévost :

    "nous prions pour que s’éveille en France une vraie « nouvelle gauche » chrétienne [...] qui assume cet héritage et cet engagement social, caritatif, écologique, socio-économique".

    Est-ce une exclusivité de gauche que l’engagement social, caritatif, etc. ? Seuls les "chrétiens de gauche" seraient concernés par ce type d’engagement ?

    N’est-ce pas plutôt une caricature que l’on nous propose là ? L’Evangile nous propose la Charité sans opérer de clivage entre dextre et sénestre (Jésus se contente de nous expliquer que lorsque la main droite commet une bonne action, il n’est pas utile qu’elle le claironne à la main gauche !...).

    Il me semble qu’un chrétien doit d’abord s’attacher à être chrétien (ce n’est pas tous les jours aussi évident que ça...).

    Ce n’est qu’ENSUITE qu’il peut s’engager sur une voie politique (de droite, de gauche ou d’ailleurs...). Toujours à la lumière et au trébuchet de la Parole évangélique.

    C’est parce que la démarche inverse a souvent été suivie que sont advenues des guerres de religion et des haines fratricides où ce qui séparait les chrétiens (l’appartenance politique ou syndicale) l’emportait sur ce qui les unissait (le Christ).

    Ce qui doit caractériser le chrétien, c’est sa liberté à l’égard des courants d’idées, des organisations, des appareils et des factions.
    Ce qui ne l’empêche pas de s’engager, bien au contraire.

  • La "Gauche" mais de quoi parlons tant sub specie aeternitatis qu’en 2018 ?
    On ne peut qu’adhérer globalement à cette analyse que la remarque d’A de Coucy complète plus qu’elle ne la contredit. Il n’en faudrait pas moins POURSUIVRE L ANALYSE, en ne se contentant pas de substantialiser comme des entités pures et transparentes, le "FN", les "intégristes", les "anti-migrants", les "identitaires", catégories fonctionnent dans la gauche médiatique toujours hégémonique, comme des insultes métaphysiques, et surtout des modalités d’exclusion étrangères au regard chrétien.

    Chacune des questions que posent ces organisations, légales et plus ou moins légitimes (comme nous tous") correspondent à de nécessaires débats ouverts et même le Pape François a sur les migrants des approches complexes montrant des débats en son esprit même.
    Ne tombons pas, ce qui est un des pires héritages de ce que j’appelle la post-gauche ayant perdu tout contenu à la fois réaliste humaniste et capable de progrès humain, dans la culture du rejet gros de lynchage, exécrable modalité de la post-politique.
    Mais n’est-pas dans le propos proposé plus gravement une illusoire substantialisation , éternisation d’un vertueux camp du bien, en l’occurrence la Gauche, ce vocable ne recouvre plus qu’une survivance aux contenus inversés (par exemple, sur l’anthropologie de la famille, et sur le non déni des filiations tant historiques que personnelles). Il n’y a pas d’ontologie métaphysique éternellement défendable de cette gauche historique totalement métamorphosée en autre chose qui soit est déjà mort soit est mourant, soit ne peut survivre qu’en se révolutionnant, et notamment en se libérant de l’addiction à l’anarcho-libéralisme ennemi de toute anthropologie chrétienne ou pas.

    Donc souhaiter sans autre analyse qu’au nom d’un souhait de "diversité" de quota (pour faire respectable), des chrétiens adhèrent à cet ectoplasme sans boussole allant vers des désastres (outre le déni anthropologique l’habitude de la violence, (dans les universités, contre la police, contre les biens voire les personnes) transforme les mouvements sociaux en des pratiques qui n’ont plus de convergence possible avec un bien commun.
    Bref il n’y a pas que les "catholiques de gauche"à) mettre en question mais la totalité des concepts politico-, déologiques que les derniers trente ans ont vidé de toute validité. Pour cela, non seulement la foi, mais l’anthropologie chrétienne sont une sure boussole à pratiquer avec charité et modestie mais comme le dit l’article, dans la vérité jusqu’au bout, qui seule "rend libre"

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.