Un christianisme sans dogmes n’a pas d’intérêt

par Gérard Leclerc

lundi 19 février 2018

Comment annoncer l’Évangile aujourd’hui ? La question n’est pas nouvelle, mais elle acquiert une importance singulière dans une société qui a perdu toute culture chrétienne, celle qui baignait hier les générations précédentes. Au tournant des années soixante, lorsque, comme l’explique si bien Guillaume Cuchet, « notre monde a cessé d’être chrétien » [1], toute la pastorale avait été modifiée, afin de gommer l’aspect rébarbatif que pouvait revêtir une catéchèse perçue comme « rigide ». Mais ainsi, il y avait un risque d’abandonner des aspects essentiels de la foi, concernant par exemple les fins dernières, au profit d’un style qui se voulait plus en phase avec la mentalité contemporaine. L’adaptation ne fut pas toujours des plus heureuses, comme le montre Jean-Pierre Le Goff dans le magnifique essai d’ethnographie contemporaine qu’il vient de publier [2]. Du rébarbatif d’hier qu’il avait mal supporté, on passait à un style jeuniste un peu démagogique, qui faisait bon marché de l’accès au cœur du mystère chrétien. Il pouvait y avoir un moment où la sensibilité adolescente était touchée par une proximité qui privilégiait l’affectif et les modes du moment. Mais au terme, on n’avait pas appris grand-chose et le manque de consistance doctrinale laissait la plupart insatisfaits.

Depuis lors, il y a eu de sérieuses mises au point, notamment à propos de la catéchèse. Mais il subsiste souvent un certain flottement, qui apparaît encore lorsqu’on fait compliment à tel prédicateur de ne pas être « un dogmatique ». Sans doute, le mot peut prêter à confusion avec un usage qui a peu à voir avec ce que la théologie entend par là. Il ne faut pas avoir peur de l’affirmer : un christianisme sans dogmes n’a pas d’intérêt, il a tout risque de s’effondrer dans une sentimentalité sans consistance. C’est pour le coup que l’on « vide les églises ». Guillaume Cuchet n’a pas tort d’établir une relation étroite entre le décrochage des années soixante et l’abandon de la prédication des fins dernières.

C’est pourquoi il importe de revenir à l’essentiel. Ainsi que l’écrivait le cardinal de Lubac : « Le chrétien qui ne fait pas confiance à la fécondité de la vérité révélée, qui ne consent à s’y intéresser que dans la mesure où il en reçoit d’avance le bienfait, qui n’accepte pas de se laisser saisir et modeler par elle, celui-là ne sait pas de quelle lumière et de quelle force il se prive. » Et d’ajouter : « Si, au lieu de s’engluer dans le misérable masochisme où tant de prophètes à rebours s’acharnent à les plonger, les chrétiens se décidaient à croire – je veux dire, à faire confiance à leur foi – cette foi ferait d’eux aujourd’hui même, en vérité, l’âme du monde. [3] » Et les églises loin de se vider, deviendraient trop petites, car on y apprendrait l’extraordinaire nouvelle d’un Amour qui sauve.


[1Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien, Seuil.

[2Jean-Pierre Le Goff, La France d’hier, Stock.

[3Henri de Lubac, La foi chrétienne, Aubier.

Pour aller plus loin :

Messages

  • À condition de garder les dogmes primitifs pour conserver l’esprit de l’Église des premiers siècles. Des dogmes spirituels et non des lois d’hommes...C’est la seule manière de protéger notre patrimoine de chrétien. (Espérant que la censure soit juste)

  • Bonjour et merci,

    A. Il est certain qu’une Eglise catholique qui ne rappelle plus, fréquemment, aux fidèles, ce que sont les dogmes de la foi catholique, et qui n’explicite plus la moindre distinction, aujourd’hui, par nature, plus courageuse que consensuelle, entre ce qui est orthodoxe et ce qui est hétérodoxe, ou entre la vérité et les erreurs, dans le domaine de la religion, perd une part non négligeable de sa raison d’être.

    B. Dans cet ordre d’idées, je me demande vraiment à quoi nous avons eu droit, en 2017, à l’occasion du 25 ème anniversaire de la publication du Catéchisme de l’Eglise catholique ... et je me demande vraiment à quoi nous aurons droit, en 2025, à l’occasion du 1700 ème anniversaire du premier Concile de Nicée, qui a débouché, en 325, sur la confession de la foi chrétienne qui a été complétée, à l’occasion du Concile de Constantinople, en 381, pour devenir le Symbole de Nicée-Constantinople.

    C. C’est que, voyez-vous, depuis, d’ailleurs, bien plus longtemps qu’on ne veut bien le dire (certains s’exprimant, sur internet, comme si tout le mal, dans ce domaine, sévissait avant tout depuis le début du pontificat actuel), l’Eglise catholique ou, en tout cas, les hommes d’Eglise, ont de plus en plus de mal à préciser ou à rappeler, clairement et fermement, ce que sont les dogmes de la foi catholique.

    D. Ainsi, il est certain que l’Eglise catholique n’est pas du tout, et n’a pas du tout à être, une contre-société, mais il est tout aussi certain que la foi catholique, elle, est une contre-culture, un peu face aux autres confessions chrétiennes, beaucoup face aux religions non chrétiennes, et surtout face à l’esprit du monde.

    E. Or, ce caractère contra-positionnel de la foi catholique est de plus en plus éludé ou occulté par les clercs catholiques, au sens large, l’annonce de la vérité étant de plus en plus subordonnée au dialogue dans le consensus, et des pseudo-dogmes, tels que l’orientation vers une conception de "l’avenir", de "l"inclusion", du "renouveau", de "l’unité", qui est propice à bien des expressions et à bien des omissions hétérodoxes, étant de plus en plus considérés comme plus légitimes et nécessaires ou, en tout cas, comme au moins aussi légitimes et nécessaires que les véritables dogmes.

    F. C’est ainsi qu’un beau jour, avant de me mettre à penser comme je viens de parler, j’ai fait le test suivant : je me suis procuré, et j’ai étudié, la Synthèse dogmatique du Père Nicolas, qui a été préfacée par le cardinal Ratzinger, et qui a été publiée aux éditions Beauchesne ; c’est ce livre, parmi d’autres, qui m’a permis de comprendre dans quelle mesure, considérable, il y a, au sein et autour de la foi catholique, des raisonnements, des thématiques, des ressources, structurantes et tonifiantes, dont on ne nous parle pas très souvent, pour ne pas dire presque jamais, au sein même de l’Eglise.

    G. Enfin, j’ai parlé ci-dessus de 325 et 1992, mais je pourrais aussi bien parler de l’année 1968, au milieu de laquelle le Pape Paul VI, non sans courage, a explicité une Profession de foi, le 30 juin 1968 :

    http://sursum.free.fr/documents/profession_de_foi_paul_vi.html

    H. Je trouve d’ailleurs un peu dommage que tant de catholiques disent, en substance, en faisant référence à ce qu’il est convenu d’appeler "Mai 68" : "non, bien sûr, au gauchisme culturel, donc oui, bien sûr, à Humanae vitae", alors que ces mêmes catholiques devraient compléter leur démarche et plutôt dire : "oui, bien sûr, à la Profession de foi et à Humanae vitae, donc non, bien sûr, au gauchisme culturel", car celui-ci sévit avant tout dans la foi, et pas seulement dans les moeurs, loin de là.

    Je vous prie de bien vouloir m’excuser, compte tenu du caractère non consensuel des quelques mots qui précèdent, vous remercie pour toute publication éventuelle, et vous souhaite une bonne journée.

    A Z

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