Chronique n° 419 parue dans F.C. – N° 2059 –13 juin 1986

UNE IDÉE NOUVELLE : LA PROVIDENCE...

Les quatre paradigmes et les trois formes de hasard

lundi 7 novembre 2016

Quelque chose d’extraordinaire est en train de se passer dans les coulisses de notre temps – un tournant de la pensée tel que l’on n’en trouve que deux ou trois autres dans l’histoire. Les philosophes appellent cela un « changement de paradigme » [1]. Plutôt qu’essayer de définir cette abstrusité je vais décrire les quelques changements de paradigme déjà vécus par les hommes.

Le premier « changement » fut, au 6e siècle avant notre ère, l’œuvre géniale, sur les bords de la Mer Égée, d’un petit peuple, les Grecs. C’est dans un auteur latin qui n’y fut pour rien que j’ai trouvé la plus frappante description :

« Ce qui nous distingue des Étrusques, dit Cicéron, c’est qu’ils croient que les nuages se heurtent pour produire des éclairs alors que nous disons que les éclairs se produisent parce que les nuages se heurtent ». (Je n’ai pas noté la référence de Cicéron). Les Étrusques avaient encore l’esprit d’avant le changement. Les Grecs et leurs disciples romains, d’après.

Avant, et depuis la nuit des temps, les hommes expliquaient le monde par la fantaisie, le bon vouloir ou la méchanceté de forces plus ou moins surnaturelles non pas seulement inexplicables par l’homme, mais bien pourvoyeuses de toute explication : c’est l’essence du polythéisme et de la magie. Non seulement la tempête se déchaîne pour exprimer la colère de Poséidon, mais les dieux sont responsables de nos propres actes. Écoutons Agamemnon, Grec archaïque, antérieur au changement, quand, dans l’Iliade, il « explique » sa mauvaise conduite à l’égard d’Achille (Iliade 19, vers 86 et suivants) :

« Ce n’est pas moi le coupable, mais Zeus, le Destin, la ténébreuse Erinye. Ce sont eux qui, dans leur assemblée, mirent dans mon esprit une folie farouche (atê), le jour où arbitrairement je dépouillai Achille de sa part d’honneur. Que pouvais-je y faire ? Les dieux feront toujours selon leur volonté. »

Cette idée que rien ne se produit dans le monde que par une volonté cachée est pour ainsi dire innée. Elle est encore maintenant celle de l’enfant. « Pourquoi ce clou tombe-t-il au fond du verre d’eau ? » demande Piaget à un bambin – « Parce qu’il est fatigué ». Je me rappelle moi-même le temps où, regardant une forêt agitée par le vent, je conclus qu’il fallait couper tous les arbres en colère qui ébranlaient l’air en agitant leurs grands bras. Mon frère m’expliqua en riant ce qu’il en était, mais je n’avais pas atteint l’âge du changement de paradigme : « Si c’est ainsi, pensai-je, c’est le vent qui est en colère ». Je pensais comme un enfant de l’Iliade.

Survinrent les premiers savants grecs qui, sans nier l’atê, cherchèrent et souvent trouvèrent l’aitia, la cause. Ainsi le pythagoricien (peut-être Pythagore lui-même) qui trouva pourquoi la corde d’une lyre peut sonner à l’octave d’une autre corde de même longueur : c’est parce qu’elle est deux fois plus tendue (et non, par exemple, pour se plaindre).

En quelques dizaines d’années, correspondant à la carrière des grands présocratiques, toute l’image du monde changea. Généralisant le nouveau paradigme, Démocrite énonce que tout arrive par le hasard et la nécessité. Résumant l’esprit de la science antique après le changement, Cicéron se demande dans son livre Sur la nature des dieux, comment on peut concilier la liberté de l’homme et la Providence divine avec l’aveugle nécessité des choses. Lui-même augure officiel de l’État romain, il ne se dépêtra guère de cette grave question (à laquelle saint Augustin et même Lactance répondent très clairement). Le triomphe du nouvel esprit s’était depuis déjà quatre siècles exprimé dans tous les chefs-d’œuvre de la première civilisation moderne : Thucydide par exemple explique les mouvements les plus secrets de l’âme par des causes, des nécessités, et le hasard. Et de même le plus souvent les phénomènes de la Nature.

Cette première civilisation moderne (l’antiquité classique) nous paraît tellement moderne qu’à première vue on ne voit pas où situer un deuxième changement de paradigme. Quelle différence y a-t-il entre l’esprit d’un Démocrite et celui d’un Jacques Monod ?

La différence existe, et le pas à franchir vertigineux. C’est que dans le monde de hasard et de nécessité où l’antiquité perdit finalement jusqu’à sa foi païenne, un postulat demeurait, incontesté, sauf par les Sceptiques qui contestaient tout (comme Sextus Empiricus [2]). Ce postulat avait été énoncé un peu avant Socrate par Protagoras d’Abdère, que Platon nous montre discutant sur ses vieux jours avec Socrate lui-même dans divers dialogues, dont l’un porte son nom :

« L’Homme, dit Protagoras, est la mesure de toutes choses, des choses qui existent en tant qu’elles existent, et de celles qui n’existent pas en tant qu’elles non-existent. »

Cette phrase célèbre, nous disent Platon dans le Théétète et Sextus dans son traité Contre les mathématiciens, se lisait à la première ligne de son livre intitulé La Vérité.

L’homme est la mesure de toutes choses... Mais n’est-ce pas ce que continuent de dire nos rationalistes modernes ? Pas du tout. En effet Protagoras plaçait l’homme au centre du monde, où il resta jusqu’au XVIe siècle. Survint Copernic…

Si l’homme était la mesure de toute chose, alors la Terre, sa planète, restait le centre du monde. Et personne n’en doute (sauf Aristarque, qu’on ne crut pas), jusqu’au fameux chanoine mathématicien de Torun, en Pologne. « De toutes les découvertes, devait dire Gœthe deux siècles plus tard, aucune n’a eu sur l’esprit humain une plus grande influence que celle de Copernic ».

En effet, avec Copernic, la Terre devenait enfin ce qu’elle était : une des quatre petites planètes du Soleil. La suite vint inéluctablement dans les siècles suivants. Le soleil fut reconnu comme une quelconque étoile de type G dont on trouva des milliards d’exemplaires dans la Voie Lactée, et la Voie Lactée comme l’une des galaxies de l’univers. Sur la terre même, l’homme fut classé parmi les primates, les primates parmi les mammifères... L’homme n’était plus au centre de rien du tout, troisième paradigme [3].

On en était là dans les années soixante-dix. Nous arrivons au troisième « changement » et au quatrième paradigme.

Ce changement fut d’abord pressenti par deux savants très intuitifs, l’astronome anglais Fred Hoyle et le physicien français Olivier Costa de Beauregard. Je crois que le Français fut le premier à annoncer en toutes lettres qu’il s’agissait bel et bien d’un changement de paradigme et à désigner clairement qu’il allait survenir une catastrophe métaphysique où sombreraient nos idées de cause et de temps.

Eh bien, cette catastrophe est en train de se produire, et j’en ai dit un mot dans mon précédent article (16 mai) [4]. On est encore loin d’en mesurer les conséquences. Certaines ne seront peut-être comprises que dans plusieurs siècles, ou jamais, mais ce qu’on en sait déjà suffit à comprendre qu’il s’agit bien d’un changement de paradigme, et quel changement !

Examinons cela.

D’une part, tout ce que l’on sait de l’univers (sauf la pensée) peut s’expliquer à l’aide de 13 nombres apparemment arbitraires, appelés constantes fondamentales [5], plus une certaine logique. Ces constantes sont apparemment arbitraires, c’est-à-dire que l’on ne sait pas les déduire les unes des autres et que rien n’en impose la valeur chiffrée exigée par l’observation. L’ambition de la science serait de pouvoir les déduire toutes d’une seule, ou même de les déduire sans exception de l’arithmétique. Aurait-on alors tout expliqué ? Pas du tout, car il y a une autre face au problème : c’est que la logique dont on se sert pour les manier et retrouver les phénomènes suppose l’existence du hasard.

Il y a plusieurs sortes de hasards, au moins trois.

La première est le hasard arithmétique, comme la série des chiffres du nombre pi : 3,14159265358... etc., à l’infini. Il est impossible de reconnaître un ordre quelconque dans la succession de ces chiffres, mais aucun n’est arbitraire. On peut avec du temps et un ordinateur, en calculer autant qu’on veut. Si l’on recommence, on retrouvera toujours la même série de chiffres, indéfiniment alignés sans aucun ordre. C’est, peut-on dire, le mariage du hasard avec la nécessité.

Le deuxième hasard tient à notre ignorance des causes : pourquoi telle goutte de pluie est-elle tombée à tel moment à tel endroit ? Pourquoi tel reflet fugitif dans telle vague de la mer ?

En réalité ce hasard en cache un troisième plus fondamental, découvert par la physique au début du siècle. Il est difficile à expliquer brièvement, mais on peut le définir par rapport aux deux précédents : il est absolu comme la série des chiffres de pi, rien ne saurait le rattacher à l’arithmétique, et il ne tient pas à notre ignorance des causes. J’essaierai peut-être une autre fois d’en expliquer la nature et notamment pourquoi il doit être absolu, si je trouve un moyen pas trop ennuyeux (ceci l’est déjà un peu trop, je le sens !) [6].

Donc, récapitulant les derniers paragraphes, j’écrirai ceci : la physique actuelle fournit un principe d’explication valable pour tous les phénomènes connus (sauf la pensée [7]) et qui n’utilise que les constantes fondamentales, plus une logique impliquant le hasard absolu.

Munis de ces idées, nous allons pouvoir énoncer le nouveau paradigme. Jusque-là en effet, nous ne voyons qu’une science rigoureusement aseptisée de tout sens. Des chiffres, plus le hasard, c’est l’absolu désert spirituel, l’expression triomphante d’une connaissance d’où la pensée qui connaît est absente, d’où même elle s’exclut comme une totale absurdité, ainsi que l’écrit Steven Weinberg en une saisissante formule : « Plus l’univers nous semble compréhensible, plus il nous semble dénué de sens (pointless) » [8].

Que faisons-nous, qui sommes-nous dans ce chaos bien ordonné ? Seulement il y a ces constantes fondamentales, si strictes que la plus petite modification suffirait à tout renvoyer au néant. Pendant ces mêmes décennies où la physique les définissait, l’astrophysique de son côté découvrait que l’univers est instable, qu’il a une histoire, et il a fallu ces constantes telles qu’elles sont et la convergence d’une infinité de hasards pour qu’en évoluant l’univers arrivât jusqu’à l’homme : tout d’un coup le hasard changeait de signification. Ou plutôt, il acquérait une signification.

Imaginons des fourmis dans un tas de pierres. Imaginons-les capables de l’étudier. Elles découvrent et mesurent son étendue, sa composition, sa structure. Puis qu’il a une histoire, qu’il est très ancien, que pendant un temps immense il fut non seulement vide de toute fourmi, mais inhabitable à toute fourmi. Enfin que tous les événements ayant précédé leur apparition se sont ajustés avec une précision et une obstination infinies, toujours dans un même sens selon les lois très strictes aboutissant à leur propre enfantement. Bref, qu’on ne pourrait rien changer à ce chaos de pierres sans du même coup interrompre son évolution jusqu’à la production de la fourmilière et de chacune des fourmis. Tout d’un coup l’infinité des hasards cesse d’être un hasard. Le chaos s’organise rétrospectivement depuis les origines, en vue de ce qui est.

Ainsi la cause de toutes les causes se trouve non plus seulement à l’origine, mais à la fin, qui donne sa forme à l’origine. Le temps n’est plus une avancée aveugle vers un avenir absurde, mais un ordre qui se développe pour réaliser un but.

Les physiciens qui sont en train d’approfondir ces idées prennent le mot « parce que » dans un sens qui eût été déjà jugé révoltant et absurde il y a seulement dix ans. Depuis toujours, « parce que » introduit une cause, et depuis les Grecs il est entendu que la cause précède l’effet : il n’y a de causes qu’initiales. Tout le reste est superstition. Ou du moins l’était, car on explique maintenant la constante de Planck ou la vitesse de la lumière, qui n’ont pas varié depuis la première seconde du temps, par l’existence de l’homme tel qu’il est. Ces constantes et les autres ont été déterminées au commencement du temps par la nécessité de l’homme, survenu seize milliards d’années plus tard [9].

C’est bien un changement de paradigme, car toutes les énigmes méditées par les philosophes depuis qu’ils existent doivent être revisitées. Je n’en citerai qu’une, qui suffira, je pense, à mesurer la profondeur de cette « catastrophe métaphysique » : puisque le hasard n’a pas été remplacé par une nécessité, puisqu’au contraire, il est au cœur de la nouvelle logique, faut-il admettre que tous les événements fortuits de l’histoire du monde, jusqu’au plus infime, ont été choisis en vue de ce qui est, qu’ils continuent d’être choisis en vue de ce qui sera ? J’invente si peu cette question qu’il existe déjà une théorie pour y répondre (a) [10].

Un lecteur de Paris dont je ne peux lire la signature (avenue de Lamballe) me demande comment des savants au courant de ces découvertes peuvent encore ne pas croire en Dieu. Lui-même remarque cependant que la pression d’une idée, ce n’est pas la foi. On ne saurait mieux dire. Un monde sorti de rien il y a des milliards d’années en telle forme que certains hasards très improbables soient possibles, puis le choix persévérant entre tous ces hasards de celui qui conduit à l’homme, cela assurément rappelle la création et la providence. Mais la science avance dans le doute. Tout au plus peut-elle mettre le cœur dans cette disposition que Simone Weil appelait l’attente de Dieu.

Aimé MICHEL

(a) C’est la théorie dite des Univers multiples, ou multiverses (Many-Universes) d’Everett, DeWitt et Graham, plus fantastique que la difficulté qu’elle veut résoudre.

Chronique n° 419 parue dans F.C. – N° 2059 –13 juin 1986


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 7 novembre 2016


[1Le mot « paradigme » a été introduit en histoire des sciences par Thomas S. Kuhn dans son livre célèbre sur La structure des révolutions scientifiques (1962, 1970). Suivant la définition qu’il en donne, les paradigmes sont « les découvertes scientifiques universellement reconnues qui, pour un temps, fournissent à un groupe de chercheurs des problèmes types et des solutions » (Flammarion, Paris, 1972, p. 10). Aimé Michel et de nombreux auteurs ont prévu et prévoient toujours un « changement de paradigme » en science. Mais il est bien difficile de savoir si et quand il aura lieu. Comme le note Aimé Michel dans sa préface au livre de Bertrand Méheust, Science-fiction et soucoupes volantes (Mercure de France, Paris, 1978 ; réédition Terre de Brume, Rennes, 2007) : « C’est chez eux [les savants] que naît ce “nouveau paradigmeˮ dont Edgar Morin et d’autres voient l’urgente nécessité. Le mot paradigme ne parle qu’aux philosophes. Un jour les fantômes et les cathédrales englouties se trouveront avoir complètement disparu. L’évolution spontanée de la science nous conduira à comprendre de nouvelles choses simples, qui auront remplacé les vieilles choses incertaines où nous sommes perdus. Tiens, remarquera un philosophe, nous avons changé de paradigme ». Autrement dit, on ne saura que le changement a eu lieu que bien après l’évènement.

[2Aimé Michel a été très influencé par le philosophe grec Sextus Empiricus. Dans l’Apocalypse molle, lettre du 8.11.1981 (Aldane, Cointrin, 2008) il raconte comment, pendant l’hiver 1941-1942, « trop fauché pour payer le transport tous les jours et trop sous-alimenté pour faire le trajet à pied » il ne pouvait aller à la Faculté des Sciences pour les études de mathématiques qu’il était censé faire et devait donc travailler sur les livres qu’il empruntait. « C’est ainsi, poursuit-il, qu’à la bibliothèque dite à Marseille Nationale je tombai sur une vieille édition bilingue grecque-latine d’un certain Sextus Empiricus, philosophe peu connu de l’école hellénistique de la Nouvelle Académie, c’est-à-dire sceptique. Ce philosophe, en réalité médecin, est notamment l’auteur d’un traité appelé Hypotyposes pyrrhonniennes, qui est un catéchisme du scepticisme philosophique. » Il y découvre un argument, appelé diallèle, ainsi défini : « ce qui doit confirmer la chose en question a besoin d’être prouvé par la chose en question » (I, 169). Sextus montre la généralité de ce cercle vicieux. Aimé Michel comprend alors que le principe d’identité (Ce qui est, est. Ce qui n’est pas, n’est pas) ne peut pas être démontré parce qu’il suppose l’admission préalable du principe d’identité. Or, toute la logique en dépend. « Pourtant quand je dis que “ce qui est, estˮ c’est pour moi la suprême évidence. Si la suprême évidence est suspecte, à quoi se fier ? Pas à l’évidence logique (…). Depuis 1942, j’ai donc comme une passion (…) pour les décapants. Quand ils me font découvrir que telle chose que je croyais savoir n’est qu’un trompe l’œil, que ce que je savais, en réalité je l’ignore, alors je suis heureux de ce progrès. » (pp. 214- 243).

Le traité de Sextus, connu en Occident depuis 1427 et traduit en latin en 1562, est aujourd’hui disponible en livre de poche sous le titre Esquisses pyrrhoniennes, dans une édition bilingue grec-français, avec introduction, traduction et commentaires de Pierre Pellegrin (Points Essais n° 352, Seuil, Paris, 1997). Sextus, qui vivait au IIe siècle et dont on ne sait « presque rien ni de sa vie ni de sa carrière », se réclame du philosophe sceptique Pyrrhon d’Elis, mi-paysan mi-citadin, qui serait né en 365 avant J.-C. soit « vingt ans après Aristote et trente ans avant Zénon de Citium, le fondateur du stoïcisme ». Sextus joua un grand rôle dans les querelles intellectuelles de la Renaissance et inspira le scepticisme de Montaigne. Toutefois le scepticisme moderne se distingue du scepticisme ancien. « Pour nous, un “sceptiqueˮ est quelqu’un qui doute que les humains soient à même d’acquérir une connaissance adéquate du monde à l’aide des outils théoriques dont ils disposent, principalement la perception et la raison ». Alors qu’on « ne peut pas dire que le sceptique ancien doute de l’existence du monde extérieur, ou doute que l’induction nous donne une connaissance adéquate des choses. Le scepticisme ancien se trouve sur chaque question devant des affirmations opposées auxquelles il accorde une égale force de conviction, ce qui l’amène à ne donner son assentiment ni à l’une ni à l’autre » (P. Pellegrin, op. cit., p. 41). Le sceptique ancien ne trouve pas de passage pour avancer (aporie, voir note 8) alors que le sceptique moderne, lui, doute, ce qui n’est pas la même chose.

[3Pendant longtemps malgré tout on continua de représenter les relations entre les êtres vivants par un arbre généalogique aux racines solidement enfoncées dans la terre minérale, sur les plus hautes branches duquel, bien au sommet, trônait l’Homme. Cette vision semble beaucoup trop « progressiste » et trop inspirée par la vision biblique pour satisfaire nos contemporains, aussi lui préfère-t-on souvent aujourd’hui des représentations horizontales, voire des ramifications buissonnantes autour d’un centre. En prenant en compte la plus ou moins grande dissemblance des génomes on arrive même à des représentations où l’essentiel du buisson décrit des microorganismes (dont la diversité est considérable) et il faut y regarder de près pour découvrir dans un coin une petite branche peu remarquable correspondant aux organismes multicellulaires, végétaux et animaux !

Ces changements de représentation traduisent certes un louable désir d’objectivité scientifique mais on a parfois l’impression qu’une naïveté s’est substituée à une autre. Comme si la découverte récente de la richesse du monde des microorganismes pouvait faire oublier la non moins remarquable richesse d’innovations du monde des multicellulaires.

[5La liste des constantes « fondamentales » varie selon les auteurs. Le livre de Jean-Philippe Uzan et Roland Lehoucq, Les constantes fondamentales (Belin, Paris, 2005), présente les trois principales en détail : la vitesse de la lumière c, la constante de gravitation G et la constante de Planck h. Gilles Cohen-Tannoudji, qui préface l’ouvrage, en adjoint une quatrième : la constante de Boltzmann k. « Il est possible, notent Uzan et Lehoucq, que certaines de ces constantes ne soient que des reliquats d’une théorie plus générale encore non formulée. » Il est intéressant de noter que ces constantes supposées signalent « la limite du domaine explicatif de nos théories », autrement dit la limite reconnue au-delà de laquelle commence notre ignorance, et, par conséquent, « offrent une voie vers des théories plus générales et plus fondamentales. » (p. 14).

[6Sauf erreur de ma part, ce troisième hasard est celui de la physique quantique qu’Aimé Michel décrit dans la chronique n° 413, « N’ayez pas peur » – Aveugle hasard et Principe Anthropique (22.08.2016), à propos de la désintégration atomique. Ce phénomène est considéré sans cause parce qu’il obéit strictement au hasard : on ne peut en rien prédire à quel moment un atome donné va se désintégrer ; de deux atomes identiques, l’un peut se désintégrer maintenant, et l’autres dans un milliard d’années.

[7L’affirmation que « la physique actuelle fournit un principe d’explication valable pour tous les phénomènes connus » sauf la pensée est évidemment essentielle à une juste compréhension à la fois de la physique et de la pensée. Que la pensée (ou la conscience comme on préfère dire aujourd’hui) échappe encore aux explications scientifiques fournies par la physique ou les neurosciences est un fait. Toutefois, ce fait donne lieu à des prises de position variées opposant notamment ceux qui pensent que la science parviendra un jour à rendre compte de la conscience sur la base des seuls principes actuellement connus et ceux qui pensent que ces principes ne suffiront pas, qu’il faudra en découvrir d’autres encore inconnus. Les tenants de la première thèse se disent souvent « matérialistes scientifiques » ; ils tiennent le haut du pavé en neurosciences et dédaignent volontiers les seconds qu’ils qualifient de « spiritualistes » ou d’« animistes » (Jacques Monod). Aimé Michel ne s’en offusquait pas qui se disait avec humour « spiritualiste scientifique ». Karl Popper qui se rattachait à cette seconde façon de voir, ironisait à son tour en qualifiant la première de « matérialisme de promesse ». Comme chacun sait, les promesses n’engagent que ceux qui y croient.

[8Cette formule célèbre clôt le livre Les trois premières minutes de l’univers (Seuil, Paris, 1976) de Steven Weinberg, physicien américain, prix Nobel de physique en 1979, célèbre et athée, voir la chronique n° 347, Votre main : un passé plus vieux que le Mont-Blanc – La science et le récit de la Genèse – 1, 25.04.2016. Aimé Michel souligne ici que l’aphorisme de Weinberg conduit à ce que les philosophes appellent une aporie, c’est-à-dire suivant l’étymologie de ce mot grec « le fait de ne pas pouvoir se frayer un chemin vers quelque but du fait d’un obstacle insurmontable ». « Être dans une aporie, c’est donc être dans un embarras et une perplexité qui interdisent toute décision » comme l’explique Pierre Pellegrin (op. cit., p. 41). En effet, comment un être aussi assoiffé de sens et de compréhension que l’homme peut-il apparaître dans un univers qui en est dépourvu ? Il y a là une incohérence manifeste. Si Weinberg a raison, comment ne pas en être embarrassé et perplexe ?

[9Il va sans dire que cette formulation du principe anthropique, dite « forte », est contestée parce qu’elle implique l’idée de finalité et que celle-ci n’aurait pas sa place dans les sciences contemporaines. Cette dernière affirmation est-elle fondée, se demandent les physiciens Jacques Demaret et Dominique Lambert ? Certes, admettent-il, si on identifie le concept de finalité à celui d’intention « compris dans son acception strictement anthropomorphique, il est clair qu’il ne peut subsister dans le cadre de nos sciences de la nature. Les systèmes microscopiques ou macroscopiques ne peuvent à aucun prix, sous peine de retomber dans une forme moderne d’animisme, être assimilés à des “consciencesˮ orientant intentionnellement leur évolution » (on aura reconnu ici ce qu’Aimé Michel appelle le « premier paradigme »). « Mais la notion d’intention épuise-t-elle la signification du concept de finalité ? ». Non répondent ces deux physiciens, car la finalité apparaît aussi « en tant que principe explicatif des “partiesˮ dans un “toutˮ et du déploiement global des causalités mécaniques. La finalité prend ici le sens de cohérence. Faire intervenir la finalité dans un schéma explicatif d’un ensemble de phénomènes revient alors à exhiber un argument montrant que ceux-ci se constituent en une totalité cohérente, c’est-à-dire un système dont les éléments sont profondément interdépendants. » Ils estiment que « les sciences ne peuvent faire l’économie de principes dont le rôle majeur consiste à rendre leurs formalismes plus cohérents ». Dans cette perspective, le principe anthropique fort apparaît « comme un cas particulier ou mieux, peut-être, comme une ébauche d’un principe de cohérence maximale implicite aux schémas explicatifs présents dans les sciences ». (Jacques Demaret et Dominique Lambert, Le principe anthropique, Armand Colin, Paris, 1994, pp. 247-248).

(Aimé Michel est souvent revenu sur cette notion de finalité en s’appuyant sur les travaux des physiciens, voir par exemple les chroniques n° 161 L’effet Josephson – Ce qui est inconcevable n’est pas nécessairement faux, 12.11.2012, et n° 252, Cette étrange matière – Le livre évènement du physicien Alfred Kastler, prix Nobel, 18.02.2013).

[10Dans une chronique postérieure (n° 425, Avant que rien ne fût), Aimé Michel ajoutera « Admettre une infinité d’univers conjecturaux est une hypothèse facile ». Que cette hypothèse soit « facile » ou « plus fantastique que la difficulté qu’elle veut résoudre » ne permet pas pour autant de l’écarter. Bien sûr, l’idée que « tous les événements fortuits de l’histoire du monde, jusqu’au plus infime, ont été choisis en vue de ce qui est, qu’ils continuent d’être choisis en vue de ce qui sera » semble surtout pouvoir se défendre dans le cas d’un unique univers créé, le nôtre, et devenir inutile dans l’hypothèse des univers multiples. Mais est-ce si sûr ? Il ne faut pas aller trop vite en besogne. Il n’est pas douteux que le penseur athée pense se tirer d’affaire en recourant aux univers multiples et en admettant que l’ordre manifeste de notre univers n’est que le résultat accidentel d’un immense hasard, mais il y a très loin de la solution de principe à sa validation assurée. J’en ai déjà parlé dans les notes 8 et 9 de la chronique n° 413, « N’ayez pas peur » (22.08.2016), pour dire en substance qu’il ne faut pas avoir peur de la multiplicité des univers, non seulement parce qu’elle n’est pas prouvée mais aussi parce que, même si elle l’était, on ne pourrait en tirer de conclusions fermes sur l’absence de toute finalité dans le multivers.

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