Chronique n° 150 parue dans F.C.-E. – N° 1392 – 17 août 1973

UN CAS CLINIQUE

Une dernière salve contre la psychanalyse

lundi 24 juin 2013

À la fin du mois de juillet s’est tenu à Paris le XXVIIIe Congrès international de psychanalyse, et l’on a une fois de plus entendu, à cette occasion, des centaines d’hommes intelligents (1 600, nous dit-on) gloser les Lubies Sacrées du Maître défunt, le Complexe d’Œdipe, l’Anus, le Phallus.

Il serait trop facile de faire rire nos lecteurs avec un florilège de quelques-unes des pédantes bouffonneries proférées lors de ce Congrès. Nous irons plutôt au fond.

Le jour de l’ouverture, deux psychanalystes renommés, MM. Serge Lebovici et Daniel Widlöcher, professeurs associés à l’Université Paris VI, définissaient les principes auxquels adhèrent tous les praticiens de l’Association internationale de psychanalyse (a). Examinons-les.

L’imaginaire et la vérité

« Les praticiens qui adhèrent à l’Association internationale s’entendent toutefois (ce toutefois renvoie à quelques dissentiments préalablement exposés par les auteurs) sur des principes déontologiques et techniques essentiels : accorder au patient un temps suffisant pour lui permettre de respecter le contrat qu’il a accepté, à savoir de livrer ses associations d’idées, ne pas s’abriter derrière de prétendues théorisations pour justifier des séances courtes [1], se contenter d’une écoute bienveillante en se limitant à interpréter et en évitant, autant que faire se peut, toute suggestion directe ou indirecte et ainsi communiquer au patient tout ce qui lui est nécessaire pour se dégager des stéréotypes de la névrose et du transfert. »

Dans le passage que j’ai souligné, il est clair que, pour les deux auteurs, quand le praticien « se limite à interpréter » et à « ainsi communiquer au patient tout ce qui lui est nécessaire pour se dégager des stéréotypes de la névrose et du transfert », cette activité n’est en aucune façon de la « suggestion directe ou indirecte ». Pourquoi ? Parce que là, pour eux, il ne s’agit que de découvrir la vérité au patient. Ce serait de la suggestion si c’était imaginaire. Mais la conception des « stéréotypes de la névrose » que le psychanalyste « communique » au patient n’est pas imaginaire, elle est la vérité vraie.

Quand on cherche une preuve dans la littérature psychanalytique, la démonstration que l’on trouve est toujours la même : ce sont les cas cliniques.

Qu’est-ce qu’un « cas clinique » ? C’est la description détaillée d’un cas qui vérifie une hypothèse. La valeur scientifique du « cas clinique » est un problème bien connu des logiciens (b). Cette valeur est nulle. Non pas faible, mais bel et bien nulle.

« Les « observations cliniques » où les psychanalystes croient naïvement trouver des confirmations de leur théorie sont l’exact équivalent des confirmations quotidiennes que les astrologues trouvent dans leurs pratiques. » (Karl R. Popper.)

Pourquoi cette valeur est-elle nulle ? Je renvoie le lecteur scientifique au livre de Mace cité en note. Le raisonnement impliqué dans toute démonstration par les cas cliniques est le suivant : « Si ma théorie est vraie, voici ce que l’on doit observer ; or c’est ce qu’on observe, donc elle est vraie », ou encore : « Ma théorie prévoit que dans telles circonstances, il doit se passer ceci : or c’est bien ce que l’on observe ; donc ma théorie est vraie. »

Voici quelques cas qui feront peut-être comprendre pourquoi ce type de raisonnement fait sourire le logicien : « S’il est vrai que le père Noël dépose des jouets dans les souliers, on doit trouver des jouets dans les souliers ; or on trouve des jouets dans les souliers ; donc... », ou encore : « S’il est vrai que Sigmund Freud a gagné le dernier tour de France cycliste, il doit être très glorieux, or il est très glorieux, donc... », ou encore : « S’il est vrai que MM. Lebovici et Widlöcher sont fous à lier, ils doivent être dans un hôpital psychiatrique ; or, ils sont à la Pitié-Salpêtrière (c), donc... »

Un Stade pas banal

Mais alors, comment vérifier une hypothèse, si les cas cliniques ne prouvent rien ? Il n’y a qu’une façon connue en science de procéder à une vérification : c’est de définir des faits qui seraient inexplicables par cette théorie, et de les chercher : la théorie sera vérifiée chaque fois qu’on aura échoué à trouver de tels faits. Bien entendu, il suffit d’un seul fait parfaitement avéré et exclu par la théorie pour que celle-ci soit réfutée [2].

Prenons la plus burlesque des théories freudiennes (elle est burlesque, mais on ne peut pas la séparer des autres, Freud lui-même a pris le soin de le montrer), celle du « stade anal ». Cette théorie explique certains caractères et éventuellement certaines névroses de l’âge adulte par la répression d’un prétendu érotisme anal chez le bébé. De un à trois ans, affirme Freud, le bébé éprouve un plaisir érotique à expulser et à retenir ses excréments : l’anus est le centre du plaisir pendant cette période. Si les parents s’opposent durement à ce plaisir, l’enfant apprend à riposter, soit en refusant de déféquer, soit en déféquant où et quand cela déplaît aux parents. Devenu adulte, il sera obstiné, mesquin et avare dans le premier cas ; dans le deuxième il sera cruel, sadique et désordonné. Si au contraire les parents sont compréhensifs, l’idée que produire les excréments est une chose importante donnera plus tard à l’enfant une personnalité créative et féconde (d).

Les savants ont testé de toutes les façons possibles cette belle théorie. Ils ont obtenu les résultats suivants (e) :

1. Le type de personnalité qualifié d’« anal » par les psychanalystes existe bel et bien ;

2. Il n’existe aucune relation entre l’apparition de ce type de personnalité et les circonstances dans lesquelles se fait l’apprentissage de la continence rectale ;

3. Les seules corrélations observables sont héréditaires.

L’hypothèse anale n’a donc (si j’ose dire) aucun fondement. C’est une baliverne. Qu’importe ? Il ne suffit que d’ignorer la génétique et la psychologie pour continuer à en bavarder à 1 600 dans les congrès et ébahir l’intellectuel. [3] [4]

Aimé MICHEL

(a) Le Figaro du 24 juillet 1973, page 1.

(b) Karl R. Popper : Philosophy of Science : a Personal Report (in British Philosophy in Mid Century, Londres, 1957, livre collectif sous la direction de C. A. Mace).

(c) À titre de professeurs, il est vrai.

(d) S. Freud : Character and anal eroticism (1908) ; E. Jones : Anal erotic character traits (Papers on Psychoanalysis, Londres, 1948) ; K. Abraham ; chapitre dans : Selected papers on Psychoanalysis (Hogart Press, Londres, 1927), etc.

(e) Halla Beloff : The structure and Origin of the anal character (Genetic Psychology Monographs, vol. 55, 1957, p. 145).

Chronique n° 150 parue dans F.C.-E. – N° 1392 – 17 août 1973. Reproduite dans la Clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, Cointrin, 2008, www.aldane.com, chapitre 8 « Freud et la psychanalyse », pp. 235-237.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 24 juin 2013


[1Il pourrait bien s’agir d’une critique dirigée contre Lacan et ses séances de cinq minutes.

[2C’est le critère de réfutabilité de Popper qui permet de distinguer une affirmation scientifique (réfutable par un test approprié) d’une affirmation qui ne l’est pas. Popper pensait que la psychanalyse n’était pas réfutable et ne pouvait donc pas être considéré comme une science. L’idée est développée dans la chronique n° 140, Une foi de remplacement – Karl Popper et la « puissance d’explication » de la psychanalyse (mise en ligne le 11.03.2013). Voir aussi la chronique n° 135, Sur la « cure psychanalytique » – La psychanalyse guérit-elle ? (suite et fin) (09.07.2011). Aimé Michel maintient cette conclusion 19 ans plus tard dans Observation : science et miracle (voir la Clarté, op.cit. chapitre 23, pp. 599-601).

[3Aimé Michel met ici le doigt, avec une décennie d’avance, sur une idée qui sera développée dans les années quatre-vingt par Léon Chertok et par François Roustang, à savoir que la pratique et le discours psychanalytique, qui prétendent avoir rompu avec la suggestion, ont inventé une nouvelle manière perverse et subtile de la pratiquer à une plus grande échelle. Roustang, par exemple, a décrit dans des livres remarquables (par exemple Elle ne le lâche plus, paru aux éditions de Minuit) la cure psychanalytique comme une « suggestion au long cours ». (Note de Bertrand Méheust)

[4Cette chronique sarcastique est la dernière qu’Aimé Michel consacre entièrement à la psychanalyse. Les critiques qu’il y formule ainsi que dans les chroniques qui l’ont précédée (on en trouvera une liste dans la n° 145, Le refus de l’idole, mise en ligne le 15.04.2013) ne sont évidemment pas partagées par tous les professionnels concernés, comme l’attestent notamment les réactions des lecteurs à ces chroniques. Si les spécialistes du cerveau ont longtemps délaissé la psychanalyse (peut-être à bon droit car la psychologie ne relève pas directement de leur compétence), il n’est pas trop difficile d’en trouver qui se sont déclarés favorables aux idées de Freud. Ainsi, pour le neurobiologiste Eric Kandel, prix Nobel en 2000, la psychanalyse « reste la vision du fonctionnement mental la plus cohérente et la plus satisfaisante sur le plan intellectuel » (cité par le neuropsychologue M. Solms dans la Recherche n° 324, pp. 76-81, octobre 2004).

Cependant les critiques issues du milieu médical, bien qu’elles n’aient jamais cessé depuis les origines de la psychanalyse (elles ont commencé par celles de Pierre Janet, rival malheureux de Freud, dont nous reparlerons), ont pris de l’ampleur depuis le début du siècle. Citons par exemple le livre de Jacques Bénesteau, neuropsychiatre au service de neuropédiatrie du CHU de Toulouse et enseignant à la faculté de médecine de Toulouse-Rangueil, Mensonges freudiens (Éditions Mardaga, 2002) et la recension de cet ouvrage par M. Pessiglione dans la Recherche n° 359, p. 109, décembre 2002. La polémique a brusquement enflé en 2004 avec le rapport de l’Inserm Expertise collective sur les psychothérapies (http://www.inserm.fr/thematiques/sante-publique/expertises-collectives) qui conclut à partir d’études scientifiques internationales que les thérapies cognitivo-comportementales donnent de meilleurs résultats que la psychanalyse dans la plupart des troubles mentaux étudiés. Le tollé chez les psychanalystes fut tel que le ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy, fit retirer le rapport du site web du ministère en 2005. La polémique s’est poursuit avec Le livre noir de la psychanalyse (Les Arènes, septembre 2005) puis L’anti-livre noir (Seuil, février 2006)… Un dossier dans la Recherche n° 397 (mai 2006) conclut que la psychanalyse « n’a toujours pas fait ses preuves sur le plan scientifique », qu’elle est « une forteresse assiégée » « en perte de vitesse » et, plus gravement, que « l’examen minutieux [des] méthodes d’investigation [de Freud] conduit inévitablement à mettre en doute le caractère scientifique [de ses] “découvertes” ».

Une synthèse récente intitulée Le Nouvel Inconscient. Freud, Christophe Colomb des neurosciences (Odile Jacob, Paris, poches n° 214, 2009) par Lionel Naccache, neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière et chercheur en neuroscience cognitive dans une unité Inserm, mérite une attention particulière car elle propose un bilan nuancé de la psychanalyse. Cette critique constructive est fondée sur les recherches menées depuis la fin des années 1970 en psychologie cognitive, imagerie cérébrale fonctionnelle et neuropsychologie clinique. Après avoir fait le point, en six chapitres, sur l’état des connaissances scientifiques actuelles sur l’inconscient puis, en trois chapitres, sur la conscience, l’auteur examine dans la dernière partie la question de Freud et de la psychanalyse. Il en présente un bilan contrasté, qui commence par une critique et s’achève par une défense. Voyons ces deux faces indissociables.

La critique est sévère : « Au terme de cette visite guidée dans l’inconscient tel que le conçoit Sigmund Freud, il est difficile de ne pas cacher notre déception. Il est avéré que le concept fondamental de vie mentale inconsciente préexistait à Freud. Ce dernier semble bien avoir eu certaines intuitions profondes de la richesse de cette composante de note vie mentale, et des intrications dynamiques qu’elle ne cesse d’entretenir avec notre conscience. Mais nous avons constaté que les fondations théoriques de son concept d’inconscient reposent sur des erreurs d’interprétation qui attribuent certaines propriétés de la conscience à cet inconscient. Les spécificités de l’inconscient freudien, telles que la vision topique de l’inconscient [ça, moi et surmoi] ou le concept de refoulement, nous sont apparues totalement irrecevables d’un point de vue neuroscientifique. Bref, Freud n’a pas découvert l’idée générale d’inconscient, et tout ce qu’il a développé comme appareil théorique pour penser cet inconscient nous semble erroné. » (pp. 371-372). Cette conclusion confirme donc les critiques émises par Aimé Michel et bien d’autres. Il ne reste décidément rien des résultats revendiqués par la psychanalyse freudienne, de ses propositions théoriques, de son complexe d’Œdipe, de se conception topique de l’inconscient, etc. Freud n’est même pas le découvreur de l’inconscient, ce qui est parfaitement établi depuis la somme qu’Henri Ellenberger a consacré à l’Histoire de la découverte de l’inconscient (1970, réédition Fayard, 1994), qu’Aimé Michel a été sans doute le premier à signaler au public français (voir la chronique n° 23, La psychanalyse : connaissance ou chimère ?, parue ici le 07.12.2009). Lionel Naccache s’appuie lui aussi sur ce travail pour citer les nombreux prédécesseurs de Freud : Hughlings Jackson, Helmholtz, Fechner, William James, Théodore Flournoy, Moris Benedikt, Joseph Breuer et « surtout » Pierre Janet. Il y ajoute les noms de William Carpenter et Thomas Laycock, mais omet significativement celui de F. Myers.

Pourtant, Naccache reconnaît un grand mérite à Freud, celui d’avoir découvert l’importance de l’interprétation dans notre vie consciente car « notre réalité mentale consciente est avant tout un univers fictionnel que nous construisons à la lumière de la réalité objective, mais qui lui préexiste et qui ne se résume pas à elle. » (p. 397). Ceci s’étend pour l’auteur des scènes perçues les plus élémentaires (cette rose posée dans un vase) aux croyances de tous ordres ; les études scientifiques sur des patients cérébro-lésés ou de psychologie expérimentale confirment ce fait. Sur ces bases solides l’auteur « crédite Freud d’avoir inventé une méthode de traitement, la cure psychanalytique, dans laquelle le matériel utilisé pour soigner repose exclusivement sur la manipulation des interprétations mentales conscientes du patient et de son soignant, le psychanalyste. (…) Quand bien même le contenu de ces interprétations conscientes est souvent erroné et se limite à une vision imaginée et fantasmée de l’inconscient, cette posture thérapeutique (…) est une découverte majeure. (…) Il comprit que certaines maladies mentales – abordées avant lui comme s’il s’agissait de grippes ou d’infections bactériennes – étaient en réalité sous-tendues par des problèmes concernant primitivement les interprétations mentales conscientes que ces patients élaboraient. » (p. 404). Peu importe la vérité ou la fausseté des ces interprétations, ce qui importe c’est que le patient y croit et c’est en partant de ce fait qu’on peut l’aider. Naccache pense, sans en être sûr, que Freud avait fini par comprendre le niveau de réalité – psychique et non objectif – de sa découverte.

Je doute un peu qu’Aimé Michel se soit laissé aisément convaincre sans autres preuves de la validité de cette « posture thérapeutique » freudienne. Par contre, il aurait sans doute accueilli avec plus d’intérêt l’idée que les « contenus analytiques » (le complexe d’Œdipe par exemple) sont « des principes fictionnels qui font sens ici et maintenant dans l’interaction d’individus soumis à une culture, un mode de vie et une histoire communs. (…) Ceci expliquerait à la fois pourquoi ces contenus sont efficaces à certains moments de l’histoire dans certains milieux, et pourquoi ils peuvent sans cette évoluer à travers l’évolution des contenus fictionnels et des croyances mentales qui dépendent des facteurs sociohistoriques et culturels évoqués. » Somme toute, ce qui manque le plus à l’excellente mise au point de Lionel Naccache sur l’état actuel des recherches sur le conscient et l’inconscient c’est une plus claire conscience et affirmation de l’étendue de notre ignorance.

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