Trois mots sur l’analyse de Chantal Delsol

par Charles Haegen

jeudi 10 mars 2016

La philosophe catholique dénonce le totalitarisme de la postmodernité. Son dernier ouvrage met en évidence «  la haine du monde  »** répandue par de petits démiurges. Précieux en ces temps de confusion.

L’essai [1] que vient de publier Chantal Delsol est lié directement aux thématiques de notre actualité. Comme celui de l’autre soir, lors de l’émission de Frédéric Taddeï qui traitait de la dépénalisation des drogues [2]. Avec cette accroche pernicieuse [3] : «  La France sera-t-elle l’un des derniers pays à ouvrir le débat sur la légalisation des drogues douces ?  » Sur le plateau : Emmanuel Auriol, universitaire à Toulouse, économiste, auteur de En finir avec les médias : sexe, drogue et clandestins, et si on légalisait ? ; Michel Kokoreff, sociologue, auteur de La drogue est-elle un problème ? Tous deux sont partisans de la dépénalisation. Leur thèse est simple : la «  prohibition  » est le problème. Face à eux, Brigitte Kuster (Les Républicains), maire du XVIIe arrondissement de Paris, et Bernard Leroy, magistrat, ancien responsable auprès de l’Office des drogues et des crimes des Nations Unies. Chaque objection de ces derniers — constats sur l’importance de l’interdiction chez les adolescents, statistiques européennes, expériences négatives néerlandaises — est accueillie par des sarcasmes et des sophismes. Le problème, ce n’est pas la drogue, mais l’interdit. Refrain lancinant : «  Il faut socialiser la drogue  ». L’aveu de Barack H. Obama est salué comme un geste émancipateur. Il faut ouvrir les vannes et tout ira bien. Triomphe de la transgression et des paralogismes.

Autre signe. Le mardi 15 mars, à huis clos, la Commission des questions sociales de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, se réunit à Paris, pour voter le rapport Droits humains et questions éthiques liées à la gestation pour autrui  [4] . L’auteur du rapport qui engagera les quarante-sept États du Conseil de l’Europe, Petra de Sutter, médecin gynécologue, travaille avec des mères porteuses en Belgique, où la maternité de substitution est tolérée et considérée comme éthique, car les mères porteuses ne sont pas rémunérées pour leurs services reproductifs. Dame de Sutter milite également pour la légalisation de la maternité de substitution dite aussi «  gestation pour autrui  » ou GPA.

En janvier, la Commission des questions sociales «  a décidé (par vote à main levée) de ne pas procéder à un vote sur la possibilité de démettre la rapporteure de ses fonctions (article 3) conjugué à l’article 1.1.1 du Code de conduite des rapporteurs.  » Autrement dit, la Commission ne veut pas demander explicitement à ses membres si Dame de Sutter se trouve en conflit d’intérêts. En effet, l’intéressée collabore, selon les informations publiées par le Huffington Post [5], avec une clinique indienne qui commercialise la maternité de substitution. Cette clinique, dénommée Seeds of Innocence, fait de sa collaboration avec la gynécologue belge un argument marketing pour ses clients internationaux. Les clients sont ainsi rassurés pour ceux et celles qui ne peuvent avoir accès à la «  GPA éthique belge  », il reste toujours le recours à des services de qualité, certes plus coûteux et plus lointains, mais cautionnés par la collaboration avec l’hôpital universitaire de Gand. Le Conseil de l’Europe va donc se prononcer en matière de GPA lors d’une séance à huis clos, sur la base d’un document réalisé par une personne au profil inapproprié qui soutient simultanément la GPA dite éthique (Belgique) et la GPA commerciale (Inde).

Les signes se multiplient. Chantal Delsol refuse de fermer les yeux et les oreilles. Philosophe, femme de conviction, cette catholique refuse de raser les murs et de s’incliner devant les axiomes en vogue. Elle anime un séminaire au Collège des Bernardins intitulé «  Observatoire de la modernité ». Elle a été l’élève de Julien Freund et une proche de Jean-François Mattéï, disparu en 2014, lequel s’en était pris vigoureusement aux tenants de «  l’antihumanisme  » contemporain qui annonçaient «  la mort de l’homme  » : «  La déconstruction ne connaît que la faculté de finir : la mort. Qu’elle prenne pour cible Dieu, l’homme ou le monde, elle n’a qu’un seul souci : mettre un terme à ce qui pourrait être un nouveau commencement. [6]
 »

L’essai de Chantal Delsol s’inscrit dans cette riposte. Il remet les choses à leur juste place. Il porte la conviction que, dans l’Occident de la modernité tardive, les illusions totalitaires tiennent le haut du pavé. Sous le signe de l’esprit révolutionnaire, leurs partisans mènent une guerre contre la réalité du monde au nom de «  l’émancipation totale  ». Ils se tiennent pour des «  démiurges  », les Forgerons des «  temps nouveaux  ». Leur lutte s’inscrit dans la ligne des Lumières françaises de 1793 et du communisme. Pour faire taire leurs contradicteurs, ils usent de la dérision et de prétendus bons sentiments.

Il y a ceux qui suivent le courant comme les lemmings. Sensibles aux «  tendances, ils répètent et reproduisent  ». Il y a ceux qui se référent à une idéologie appelée le «  transhumanisme  » dont l’un des pionniers serait le généticien J.B.S. Haldane (1892-1964) (6). Le premier usage du terme remonte à 1957, il apparaît sous la plume du biologiste Julian Huxley (1887-1975), comme synonyme d’eugénisme et partie intégrante de «  la religion de l’avenir  » [7] Théoricien de l’eugénisme et promoteur de l’ectogenèse., frère d’Aldous Huxley (1894-1963), l’auteur du Meilleur des mondes paru en 1932.

Le sens actuel de «  transhumanisme  » date des années 1980, lorsque certains futurologues américains s’attachent à structurer le mouvement transhumaniste. Celui-ci entend en finir avec les fondements même de l’homme : sa singularité, ses liens d’appartenance, sa finitude, son ouverture à la transcendance. Pour «  transformer le monde  », il en est qui envisagent très sérieusement l’immortalisme fondé sur l’idée que l’immortalité est technologiquement possible et désirable. D’autres professent le postsexualisme, la recherche de l’élimination volontaire du «  genre  », par l’application de biotechnologies et de technologies de reproduction assistée. Il en est aussi pour attendre des «  miracles  » d’une technique spéculative communément connue comme «  téléchargement de l’esprit  ».

Chantal Delsol est catégorique, ces courants ont la même finalité que les totalitarismes : «  Sortir de la condition humaine en brisant les liens d’appartenance et en effaçant les différences, en récusant le tragique existentiel et la finitude humaine, en laissant croire que tout le passé était mauvais et que nous sommes enfin en train d’entrer dans la véritable histoire.  » Cet «  avenir radieux  » ne peut commencer que si s’exerce «  la volonté de sortir de la condition humaine  ». Le slogan «  changer le monde  » prend une autre dimension. Il s’agit d’ « une véritable haine du monde et de soi  ». Cette haine prescrit de se délier des «  appartenances  », d’abolir les «  différences  ». Elle oppose «  émancipation  » à «  enracinement  », diabolise les identités et les frontières.

Chantal Delsol écrit : «  La démiurgie se définit elle-même comme une sortie des limites et une abolition de toute limite  ». Émancipation rime avec abolition. Abolir les frontières, les cultures, les règles, les hiérarchies, les appartenances, les identités, les sexes. Et le mariage. Prôner l’indétermination. «  L’humanité doit pouvoir s’affranchir complètement des questions existentielles. Mais ici on s’attaque moins à la prouesse technique qu’à la prouesse psychologique : faute de pouvoir vaincre la mort, on peut au moins délivrer les humains de ces questions, par des traitements appropriés.  » Ce sont les pressions récurrentes pour «  faire évoluer  » la loi dite «  fin de vie  » (Jean-Luc Romero, Jean-Michel Baylet et autres).

Exit le singulier. À l’instar des totalitarismes de naguère, celui d’aujourd’hui nie la personne et sa singularité. L’individu ? Il «  n’est rien d’autre qu’une particule du Tout social et à ce titre il n’a pas à se soucier d’un quelconque destin personnel, pas davantage pour ce monde-ci que pour un mensonger monde au-delà. Il n’a pas à se préoccuper des fins dernières parce qu’il n’est plus une personne, une substance spécifique et isolable, mais seulement un morceau tissé dans la fibre de la totalité  ».

Qui suis-je ? Pas question de répondre par la généalogie. La filiation est ailleurs. Pour Yann Moix, que cite Chantal Delsol, c’est évident. Il le proclame dans un texte stupéfiant qui figure sur la quatrième de couverture de l’ouvrage pour lequel il a reçu le Prix Renaudot : «  La naissance ne saurait être biologique : on choisit toujours ses parents. Naître, c’est semer ses géniteurs. Non pas tuer le père, mais tuer en nous le fils. Laisser son sang derrière soi, s’affranchir de ses gènes. Chercher, trouver d’autres parents : spirituels. Ce qui compte, ce n’est pas la mise au monde, mais la mise en monde. Naître biologiquement, c’est à la portée du premier chiot venu, des grenouilles, des mulots, des huîtres. Naître spirituellement, naître à soi-même, se déspermatoïzer, c’est à la portée de ceux-là seuls qui préfèrent les orphelins aux fils de famille, les adoptés aux programmés, les fugueurs aux successeurs, les déviances aux descendances. Toute naissance est devant soi. C’est la mort qui est derrière. Les parents nous ont donné la vie. À nous de la leur reprendre. Le plus tôt possible.  [8]  »

Le premier démiurgiste venu entend être le père de sa propre histoire. L’histoire dont l’enseignement est prohibé dans l’étrange «  État mondial  » du Brave New World de Huxley, est devenue suspecte, car elle montre que la furie et le chaos ne sont pas un état général. Proscrire les questions. «  L’une des manières les plus efficaces d’empêcher l’invasion des questions existentielles est le mode de vie matérialiste, souligne Chantal Delsol. Nous vivons dans un matérialisme sans dialectique, pourtant digne fils du DIAMAT (matérialisme dialectique) soviétique, pour lequel nous ne sommes que matière.  » Sans souci de la décence, la sexualité prend de plus en plus d’importance, notamment dans la publicité télévisée. Les questions spirituelles sont traitées avec désinvolture. Les «  penseurs  » en vogue délivrent leurs consignes. En 2013, Jacques Attali écrit sur son blog : «  Il convient même, désormais, d’aller plus loin et d’enlever à notre société laïque les derniers restes de ses désignations religieuses  ». La machinerie médiatique qui contribue à une forme de terrorisme intellectuel sournois (de basse intensité, diraient les experts), traite tout en mettant l’accent sur des «  motivations utilitaires ou matérielles  ».

Chantal Delsol remarque : «  L’in­tégrisme religieux serait une crise de la pauvreté. Le populisme serait une expression de la détresse devant le chômage. Autrement dit : l’idéal, la morale, la revendication de liberté personnelle sont des superstructures qui dépendent des situations économiques. La postmodernité, par son matérialisme, est restée profondément marxiste.  » Et d’ajouter : «  Ainsi, les utopies et les totalitarismes du XXe siècle, et de la même manière la postmodernité, cherchent-ils anxieusement à se débarrasser de Dieu.  »

Le démiurgisme porte les traits d’une perversion mentale. Il est une forme de gnosticisme. Voyez les commentaires sur l’éventuelle libération de Patrick Henry, meurtrier d’un enfant de sept ans, bénéficiaire de l’exploit de son défenseur. Voyez la réhabilitation de Sade (1740-1814). Gonzague Saint-Bris que l’on croyait tout à fait convenable, marche dans les pas de Philippe Sollers pour consacrer une biographie au «  destin formidable  » du sinistre Marquis [9].

Et l’hebdomadaire Le Point a publié ces lignes enthousiastes, citées par Chantal Delsol, pour rendre compte d’une exposition consacrée à ce «  héros  » : « En bafouant tous les interdits, en montrant l’immontrable et en représentant l’imprésentable, il a dynamisé la littérature et la peinture du XIXe siècle, puis du XXe siècle. Les nombreuses œuvres exposées par le musée d’Orsay apportent la preuve de son influence, visible ou souterraine, sur la plupart des peintres et des sculpteurs. Après lui, les corps se libèrent, les fantasmes percent, les colères grondent. Annie Lebrun, commissaire de l’exposition, n’a voulu aucune censure, aucun interdit. Cannibalisme, scatologie, sadisme, martyrologie, zoophilie, torture, crime ; elle évoque tout. [10]  » Ahurissant.

Chantal Delsol oppose la sage humilité du jardinier aux folies des démiurges. Elle invite à prendre à notre compte ce que Camus disait dans son discours de Stockholm : «  Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le relèvera pas. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse  ».


Charles Haegen est chroniqueur politique depuis 20 ans à l’hebdomadaire catho­lique alsacien L’Ami hebdo, où cet article est paru une première fois le 6 mars dernier.

http://www.ami-hebdo.com/


[1La haine du monde. Tota­litarismes et postmodernité, Le Cerf, 240 pages, 19 e.

[2France 2, «  Ce soir (ou jamais ?)  », 19 février 2016.

[3Il n’est pas indifférent de préférer «  légalisation  » à «  dépénalisation  ».

[4La Manif pour tous et Alliance Vita ont appelé à participer au rassemblement organisé par No Maternity Trafic devant le siège parisien du Conseil de l’Europe, 55, avenue Kléber, Paris 16e, de 8h30 à 9h30.

[524 février 2016.

[6L’Homme dévasté. Essai sur la déconstruction de la culture, Grasset, Paris, 2015.

[7Auteur de Daedatus : Science and the Future, paru en 1923.

[8Naissance, Grasset, Paris, 2013.

[9Marquis de Sade, l’Ange de l’Ombre, éditions SW Télémaque, Paris, 2013.

[103 septembre 2015.

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