Toujours la violence ?

par Gérard Leclerc

mardi 8 janvier 2019

De la journée de samedi, on n’a retenu que la violence. Une violence pourtant présente depuis le début de la révolte. Aurait-on franchi un degré de plus dans la transgression de l’ordre, de l’ordre dit républicain ? Il est vrai que l’intrusion dans la cour d’un ministère, avec le bris de la porte d’entrée par un véhicule de chantier, constitue un acte hautement symbolique. Mais il y a surtout la persistance d’une révolte que n’ont pu arrêter les mesures prises par le gouvernement ainsi que la promesse d’un vaste débat public où à peu près rien ne serait tabou. On pourrait avoir l’impression que cette violence bien réelle est la violence du désespoir, celle que Houellebecq met en scène dans son roman, en montrant que la cause de l’agriculture française est définitivement perdue.

Ce serait terrible de considérer que cette violence-là est le seul débouché de la révolte. Et pourtant, on est contraint d’admettre que l’ampleur du défi dépasse de très loin les médiations habituelles. Dans Le Figaro, Jacques Julliard, qui est pourtant très en colère contre certains aspects de haine sociale qui se sont exprimés de manière alarmante, n’en met pas moins l’accent sur ce qui donne aux Gilets jaunes une légitimité profonde et surtout ce qui confère à leur mouvement quelque chose qui dépasse les arbitrages raisonnables. Dans les profondeurs de la population, et notamment de la France périphérique s’exprime, dit Julliard, le ressentiment des humiliés et des offensés face à la mondialisation.

Est-il au pouvoir du gouvernement français de se mettre au travers des mécanismes de la mondialisation ? Et même de l’Europe, en qui Julliard place tous ses espoirs ? Encore faudrait-il que cette Europe change de philosophie quant à sa politique économique qui est en phase totale avec la mondialisation. Face à de tels défis, ce qu’on appelle la politique sécuritaire aggravera les ressentiments des humiliés et des offensés. Bien sûr, il importe qu’on établisse au plus vite un consensus contre les débordements des casseurs et la nécessité impérieuse du dialogue national. Mais un tel consensus ne saurait s’établir dans le déni de la dimension d’une formidable crise sociale.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 8 janvier 2019.

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Photo © Thomas Bresson

Pour aller plus loin :

Messages

  • La violence a été mise en scène avec une complaisance inacceptable par les médias "d’information en continu". Répondant ainsi en écho complice à la stratégie de pourrissement de la situation délibérément choisie — depuis le début du mouvement des Gilets jaunes — par le gouvernement et largement relayée par l’ensemble du personnel En Marche .

    En dépit de l’immense majorité qui manifeste dans le calme, ce sont les débordements et les provocations qui sont mis en avant, tournent en boucle et font l’objet des interminables "débats" menés avec les mêmes intervenants reproduisant à l’infini les mêmes éléments de langage.

    Cependant, dans cette mécanique bien huilée qui vise à discréditer le mouvement GJ dans l’esprit de l’opinion publique, apparaissent des îlots dérangeants de vérités.

    https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/ma-premiere-manif-et-la-grenade-gli-f4

    Ce ne sont pas seulement des bavures policières isolées ou des calomnies de l’opposition, comme certains responsables voudraient le faire croire. C’est un choix stratégique du gouvernement Macron qui lui a fait préférer la matraque et la grenade en abondance à l’écoute de la clameur populaire qui s’élève des profondeurs de la France.
    C’est une grossière erreur stratégique qui pourrait coûter très cher à ce gouvernement qui n’a pas pris la mesure réelle de la colère qui déborde en ondes concentriques (plus de 70% de la population soutenait le mouvement des gilets jaunes !...).

    En vérité, jusqu’à présent, et malgré les affirmations médiatiques et gouvernementales, la violence était infiniment moindre qu’en 1968 (ou que durant les événements d’Algérie).
    Cependant, en 68, contrairement à aujourd’hui, le préfet Grimaud avait très sagement choisi d’éviter toute stratégie d’escalade de la violence (tant physique que verbale). Un drame national irréparable avait ainsi été évité.

    À l’opposé, les déclarations fracassantes et ahurissantes de M.M. Castaner, Griveaux, Darmanin et Macron — pour ne citer que les plus médiatiques — sont celles de provocateurs et de boute-feux qui semblent n’avoir que mépris pour les criailleries de "séditieux" qui ne sont, pour eux, que des invisibles et des moins-que-rien socialement.

    L’arrogance et l’obstination des "privilégiés de la République" qui croient ne devoir rendre de comptes qu’aux oligarchies qui les ont portés au pouvoir, sont en train de faire le lit d’une situation explosive qu’ils pourraient très bien ne plus être en mesure de maîtriser (avec la tentation, de plus en plus visible, de recourir à des mesures à caractère anti-démocratique et dictatorial).

  • L’ordre républicain, étrange concept à géométrie variable.
    Dans la bouche de certains il a des accents éradicateurs robespierristes. Chez d’autres on retrouve les accents chassepot des Versaillais faisant tirer à mitraille et sabrer le populo séditieux et factieux.

    En Marche clame haut et fort sa position anti-gueux des ronds-points.
    Une bonne partie de ce qui reste de l’ex-droite gouvernementale acquiesce in-petto, tout en faisant mine de condamner à haute voix cette vilaine Macronie qui n’a pas la fibre sociale et compassionnelle (cette droite qui espère bien tirer à son profit quelques marrons d’un feu allumé par d’autres...) .

    Parmi toutes ces bonnes âmes droitières, qui ne diffèrent pas fondamentalement (même néo-libéralisme, même européisme... ) des amis de Zupiter, il s’en trouve quelques-uns à perdre leurs nerfs et toute retenue.
    Ainsi, tout récemment, le fringant intellectuel-philosophe Luc Ferry — qui prend si bien la lumière des caméras — vient de se fendre de déclarations à la limite de l’hystérie guerrière en appelant la police à tirer sur les gilets jaunes :
    « Qu’ils se servent de leurs armes une bonne fois, ça suffit ! »
    «  on a la quatrième armée du monde, elle est capable de mettre fin à ces saloperies »...!
    On croit rêver. Mais non, c’est bien réel (Radio-classique, 8 janvier).

    Après les blindés sur les Champs, verra-t-on les chars sur les rond-points ?

    Pour sa part, P. de Plunkett se demande dans son blog si la réplique à la sortie de Luc Ferry ne serait pas celle-ci :

    https://m.youtube.com/watch?v=58v-IpXXUiQ

  • Depuis le début des manifestations : 246 mutilés, énucléés, mains arrachées etc, 2000 blessés, 11 morts chez les gilets jaunes selon le journaliste David Dufresnes qui s’est fait une spécialité d’enquêter à ce sujet.

  • On a vu les films pris lors des manifestations : sur des manifestants pacifiques, lancers de gaz lacrymogènes, tirs de flash balls dans les visages, les assauts et les blessés, sur des Français venus dire qu’ils n’avaient plus les moyens de vivre dignement. Ils sont courageux, ont eu envie de riposter. La propagande gouvernementale aura le dernier mot ; jusqu’aux élections de mai ?

  • Deux termes de Jacques Julliard véhiculés par Gérard Leclerc reviennent deux fois dans "Toujours la violence ?" : les "humiliés" et les "offensés" (encore que ce titre pourrait être dispensé du point d’interrogation). Et serait-il superflu d’admettre que le mot "violence" peut être compris et lu au pluriel : "violenceS" ?

    Vidéos, articles et déclarations débordent de lancers de gaz et de projectiles, de coups de pieds, de portes défoncées, de monuments vandalisés, de vitres brisées déplorant matériel brisé, destructions, actes de vandalisme, cap.... N’en rajoutons pas. Malgré ces visions et discours apocalyptiques serait-il interdit de penser qu’après avoir donné et reçu des coups de pieds, des uppercut, des jets d’eau, rien n’exclut qu’un jour, plus tard, se feront réparation ou remplacement des portes, des vitrines et des statues détériorées ? Et se crêper le chignon, s’arracher les chemises et se taper dessus peut finir - c’est à espérer - par être pardonné et, au final, jugé insensé et idiot.

    Mais quid des "humiliés" et des "offensés" par un mot, épithète ou phrase ? L’humiliation serait-elle la pire agression sur quelqu’un parce qu’elle est une grave atteinte à, tout simplement, sa dignité d’être humain ? "Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme, mais c’est ce qui sort de la bouche qui souille l’homme" (Mt 15,11), voir aussi Mt 12, 34-37 ; "Une parole douce calme la fureur, mais une parole dure excite la colère" (Proverbes 15,1).

    Pour en terminer, pourquoi ne pas inviter Esope avec son histoire du marché où il avait acheté ce qu’il y avait de meilleur, puis ce qu’il y avait de pire...

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