Tibhirine, une lueur dans la nuit

par Robert Masson

mercredi 29 septembre 2010

On était, qui ne s’en souvient, au profond de la nuit. A cette heure qui devance toute aurore et qui n’en annonce plus aucune parfois. La terre elle-même avait pris son mauvais visage de brume, peut-être pour se voiler la face et ne point voir ce qui allait se commettre. Atlas, ce géant des montagnes dont on dit qu’il fut condamné par les dieux à porter la voûte céleste se tenait dans l’obscurité, témoin impuissant. Il était donc 1 h 15 quand soudain fut investi ce havre de paix sur les hauteurs de l’Atlas, d’où s’élevait une louange monastique qui ne contredisait pas celle d’un islam environnant tourné lui aussi vers l’Unique. Notre-Dame de l’Atlas, ainsi se nommait ce monastère qui avait eu jadis un rôle d’abbaye et se contentait fort bien d’être redevenu un simple prieuré. Situation à vrai dire on ne peut plus conforme à la réalité d’un endroit où une poignée de moines se faisait l’effet d’un îlot cistercien dans un océan d’islam.

Un texte fondamental devait par la suite confirmer l’appel auquel répondaient par leur vie ces sept moines de l’Atlas. Ce testament qui a fait le tour du monde, est un texte de référence pour quiconque réalise ce qu’il en est d’un acte de foi quand il engage la vie pour toujours.

Quand un A-DIEU s’envisage...
S’il m’arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd’hui -
d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant
tous les étrangers vivant en Algérie,
j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille,
se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays.
Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie
ne saurait être étranger à ce départ brutal.
Qu’ils prient pour moi :
comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ?
Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes
laissées dans l’indifférence de l’anonymat.
Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre.
Elle n’en a pas moins non plus.
En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance.
J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal
qui semble, hélas, prévaloir dans le monde,
et même de celui-là qui me frapperait aveuglément.
J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité
qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu
et celui de mes frères en humanité,
en même temps que de pardonner de tout coeur à qui m’aurait atteint.
Je ne saurais souhaiter une telle mort.
Il me paraît important de le professer.
Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir
que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre.
C’est trop cher payé ce qu’on appellera, peut-être, la "grâce du martyre"
que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit,
surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’Islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement.
Je sais aussi les caricatures de l’Islam qu’encourage un certain idéalisme.
Il est trop facile de se donner bonne conscience
en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.
L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme.
Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu,
y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Évangile
appris aux genoux de ma mère, ma toute première Église,
précisément en Algérie, et déjà, dans le respect des croyants musulmans.
Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison
à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste :
"qu’Il dise maintenant ce qu’Il en pense !".
Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité.
Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu,
plonger mon regard dans celui du Père
pour contempler avec lui Ses enfants de l’Islam
tels qu’ils les voient, tout illuminés de la gloire du Christ,
fruit de Sa Passion, investis par le Don de l’Esprit
dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion
et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.
Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur,
je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière
pour cette JOIE-là, envers et malgré tout.

Et en final de cette missive que Christian de Chergé portait sur son cœur et qui est restée secrète jusqu’à sa mort, il y a ces lignes qui résument non seulement la mort de ces moines mais ce que devrait être la nôtre à tous :

Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais.
Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet "A-DIEU" en-visagé de toi.
Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux,
en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN !
Insha ’Allah !

Dans une préface qu’il m’avait accordé lors de la parution d’un livre sur les Veilleurs de l’Atlas, le cardinal Lustiger écrivait justement : « Ouvrez ce livre avec respect, vous y découvrirez des prophètes. Oui des prophètes selon la dernière des béatitudes : Heureux serez-vous si l’on vous persécute à cause de moi, soyez dans la joie et l’allégresse, votre récompense est grande dans les cieux. « L’Algérie, ajoutait le Cardinal était la terre de leur solitude, non seulement un territoire mais un peuple au milieu duquel le silence de leur adoration semblait la parole chrétienne primordiale qui pourrait être entendue par les croyants de l’islam. » « Dieu en a décidé autrement, ajoutait le Cardinal, ce peuple à la fois victime et bourreau des pires violences qui ont entraîné dans la mort ces trappistes, victimes autant que des milliers d’Algériens ou d’Algériennes. Leur fin tragique à réveillé les consciences. » Ainsi, concluait Jean-Marie Lustiger : « Le Christ, le grand prophète qu’annonce le Deutéronome (18-15) nous parle à nous chrétiens ou musulmans. Puisse cette parole être entendue par tous ceux qui cherchent la vérité. Et leur apporter la lumière. » « Ce n’est pas seulement une crise économique ou de culture qui bouleverse aujourd’hui les pays d’islam et les enfièvre. Cette interrogation est aussi la nôtre », disait l’archevêque de Paris, le 6 mars 1987.

Ce n’est décidément pas sans raison que les multitudes se sont précipitées à la porte de nos cinémas mais bien par ce qu’il y a, à travers cette évocation étonnante et bouleversante, l’écho en profondeur de ce que fut cet événement et pour la suite des temps. Rien ne passe de ce qui a pareille portée d’éternité.

Un dernier mot enfin sur Tibhirine et l’ensemble de cette Algérie, de l’Eglise bien entendu, à ce jour, cette toute petite Eglise qui est ferment, comme Tibhirine, a perdu 19 de ses prêtres et religieuses, de manière tout aussi prophétique.

Comment oublier les ultimes images de ce film quand les spectateurs sont comme pétrifiés par ce qu’ils viennent de voir et qui passe tout ce qu’on pourrait écrire. C’est vraiment une grâce pour nous tous qui se vit là. Allez voir, si vous ne l’avez déjà fait, ce moment qui n’est pas de l’ordre du divertissement mais des profondeurs de l’être, là où l’homme se révèle dans sa vraie grandeur.

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