Traduit par Charlotte

Témoin de la vérité à 75 ans

par Robert Royal

vendredi 11 août 2017

Chaque génération pense qu’elle vit dans des périodes uniques. C’est vrai pour la nôtre. Nous sommes témoins de la mort de notre civilisation et – comme quelqu’un dont on opère le cerveau tandis qu’il est complètement réveillé – nous sommes conscients de ce qui se passe. Ou au moins certains d’entre nous le sont. Nous souffrons – parmi d’autres choses – d’amnésie massive. De rébellion juvénile aussi par des gens de tout âge, contre ce qui est considéré comme « notre civilisation ». Mais le plus grand problème, de loin, est que pour la plupart des gens nos traditions fondamentales viennent de tomber sous l’horizon. Ils ne voient pas que quelque chose d’autre que ce qu’ils connaissent existe déjà. Et nous avons de moins en moins de témoins de la vérité.

C’est aujourd’hui le 75e anniversaire de la mort d’une femme que St Jean Paul II appelait « une martyre de la vérité », Edith Stein, philosophe brillante, juive convertie au catholicisme, qui a été prise dans les persécutions nazies des Juifs et de l’Eglise, et qui est morte à Auschwitz.

Cela reflète la malice de cette époque qu’elle et sa sœur Rosa aient été arrêtées par la Gestapo dans leur couvent des Carmélites en Hollande ; elles s’y étaient réfugiées parce que les évêques néerlandais avaient, douze jours plus tôt, publié une lettre pastorale dénonçant le « racisme » nazi. En représailles, les autorités nazies ont arrêté des juifs convertis au catholicisme et les ont envoyés dans les chambres à gaz.

J’ai commencé à m’intéresser à Edith Stein quand j’ai écrit Les martyrs catholiques du XXe siècle. Elle a été canonisée en 1998 ; un débat s’est élevé pour décider si on devrait même l’appeler martyre puisqu’elle avait été tuée non in odium fidei, disaient certains, mais parce qu’elle était juive. Il semblait aussi à quelques critiques que Jean Paul II essayait de s’approprier l’Holocauste en partie pour les catholiques.

En Pologne où les nazis ont tué plusieurs millions de non-juifs, c’est toujours un débat douloureux. Mais l’explication officielle du Vatican – typique de ce que Jean Paul II appelait les « nouveaux martyrs » - était que plusieurs facteurs se sont entremêlés pour faire que « martyre » soit le terme correct pour Edith.

Outre la déclaration des évêques néerlandais de l’enseignement catholique sur « la race », il y avait au moins trois traits de la vie d’E. Stein qui pouvaient être interprétés comme une volonté d’accepter le martyre :
Elle a refusé de se cacher, car les Néerlandais eux-mêmes étaient souvent héroïques dans leur résistance au nazisme. (Une femme catholique, Miep Gies, par exemple, a aidé à cacher Anne Frank et sa famille alors qu’une telle aide signifiait la mort si elle avait été découverte.

Le Carmel qui avait accueilli Edith (à ce moment Sœur Benedicte de la Croix) aurait été victime de représailles si elle s’était cachée.

Et de manière très significative : elle savait, en tant que juive allemande assimilée, que les Catholiques en Allemagne étaient souvent accusés de mensonge, et elle souhaitait rester pleinement fidèle à la vérité de qui elle était – et de ce qu’elle croyait.

Le pape Jean Paul II avait donc raison quand il a déclaré à sa canonisation : Une jeune femme à la recherché de la vérité est devenue sainte et martyre par les œuvres silencieuses de la grâce divine… Maintenant, en compagnie de Thérèse d’Avila et de Thérèse de Lisieux, une autre Thérèse prend place parmi la multitude de saints qui font honneur à l’ordre des Carmélites. »
Mais il y a un autre côté à St Thérèse Benedicta de la Croix qui mérite d’être rappelé. Je n’en connaissais pas grand-chose moi-même avant de lire son œuvre pour mon Une vision plus profonde : la tradition intellectuelle catholique du XXe siècle.

Dire que c’était une philosophe douée est une litote flagrante. Enfant exceptionnellement intelligente, elle est allée à l’université pour étudier la psychologie, pensant que cela la mènerait à comprendre les êtres humains. Mais elle a été déçue par l’approche « scientifique » réductrice de la psychologie universitaire.

Elle voulait la vérité, comme Jean Paul II l’a rappelé au monde. Cela l’a conduite à étudier avec Edmund Husserl, le père de la phénoménologie, mouvement du vingtième siècle qui captivait également le jeune Karol Wojtyla. Elle est devenue l’assistante de Husserl et a rassemblé ses papiers éparpillés pour en faire des livres de grande portée. Martin Heidegger – probablement le plus grand philosophe allemand du vingtième siècle - lui a succédé dans ce travail.

Phénoménologie est un mot à coucher dehors, il semble déconcertant et peut l’être. Mais sa principale contribution a été de rendre les choses humaines au monde de la pensée. Après le Cogito ergo sum de Descartes, les philosophes ont souvent eu l’air d’être bloqués sur la question de savoir comment le monde « extérieur » pouvait entrer dans nos esprits. Pour la phénoménologie, le problème ne se pose pas. Comme le fait remarquer le grand phénoménologue Américain, le Père Robert Sokolowski, la phénoménologie dit que les choses du monde ont la capacité de « se révéler » elles-mêmes, et nos esprits sont les « produits de la révélation », les récepteurs d’une telle révélation par leur nature.

Ceci peut ressembler à l’abstraction teutonique habituelle – bien éloignée des vies que nous vivons. De fait, cela veut dire que toutes les choses du monde de la vie quotidienne que nous prenons comme constituant une existence humaine deviennent ainsi de nouveau une matière respectable pour la philosophie. La religion est l’une de ces choses et Husserl a dit une fois en plaisantant que tant de ses étudiants devenaient chrétiens qu’on devrait le déclarer Père de l’Eglise. Il a fini par devenir chrétien lui-même.

Le travail de jeunesse d’Edith Stein dans ce domaine est à couper le souffle. Elle écrit, c’est intéressant, sur l’ « empathie », par exemple, soulignant qu’on ne la trouve que chez les êtres humains mais qu’elle n’a presque jamais été remarquée en philosophie. Elle a aussi écrit de bonne heure des critiques sérieuses sur l’Etre et le Temps, ouvrage d’Heidegger qui a eu beaucoup d’influence, remarquant que malgré son analyse brillante, il fonctionne comme si nous étions des êtres sans corps.

Mais après toute cette préparation philosophique, elle était avec une amie un soir et elle a trouvé dans la maison un exemplaire de l’autobiographie de Thérèse d’Avila. Elle l’a emporté dans son lit et a lu tout le livre jusqu’au matin, disant son fameux : « C’est la vérité ».

Elle a reçu l’instruction [religieuse] – une formalité parce que le prêtre qui l’a baptisée a dit qu’elle savait déjà tout ce qu’il fallait. La spiritualité carmélite et une vie pour la vivre l’attiraient et en 1933 elle est entrée dans un couvent de Cologne. En moins de dix ans, le nazisme a mis fin à cette vocation.
Témoin vivant, donc, de la foi et de la raison, elle est restée fidèle jusqu’à la fin et mérite qu’on se souvienne d’elle aujourd’hui.

Mercredi 9 août 2017

Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/08/09/witness-to-truth-at-75/

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