Sur une crèche vendéenne

par Gérard Leclerc

jeudi 4 décembre 2014

Je ne voudrais surtout pas mettre de l’huile sur le feu, à propos du jugement du tribunal de Nantes qui vient d’interdire la crèche de Noël exposée traditionnellement au Conseil général de Vendée. Nous n’avons nul besoin d’’attiser les luttes civiles. Mais je ne suis pas sûr que les motifs allégués au nom de la laïcité pour proscrire une tradition si profondément enracinée dans notre culture, ne vont pas à l’encontre du but recherché, qui est tout de même la concorde nationale. Laquelle exige une certaine tolérance et un certain respect pour les symboles auxquels restent attachées nos contemporains.

Plusieurs années durant, le parvis de l’hôtel de ville de Paris a accueilli des collections de crèches du monde entier, sans que cela prête à controverses. Comment imaginer l’éradication de toutes les crèches provençales dans une région qui continue à cultiver l’artisanat des santons ? À force de rigorisme procédural, on en viendrait à une logique d’arasement qui donnerait à la laïcité un désagréable parfum idéologique.

J’ai appris d’Émile Poulat que notre laïcité publique, telle qu’elle avait été conçue par les législateurs de 1905, s’inspirait de la prudence plutôt que de l’idéologie. La prudence servant la paix publique, tandis que l’idéologie attise les passions et les ressentiments. Or c’est l’idéologie que je vois poindre, lorsque la Fédération de la libre pensée de Vendée professe qu’il n’y a pas de tradition culturelle qui vaille, seule ne valant que « la tradition laïque ouverte par la révolution de 1789 ». On ne saurait mieux attester du glissement de la laïcité principe de droit à la laïcité matrice idéologique à vocation totalisante.

L’indépendance de l’État étant sauve, je ne vois pas pourquoi on admettrait pas des consensus partiels à propos de pratiques locales. Si l’on n’y prend garde, le rigorisme iconoclaste n’aura plus de limites. Et on arasera partout les symboles religieux inscrits dans tous nos monuments. Cela s’est d’ailleurs produit lors de la révolution culturelle de l’an II, où l’on avait fermé tous les lieux de culte. On m’opposera le danger communautariste, mais je doute qu’il réside aujourd’hui dans la construction de crèches qui me semblent plutôt humaniser la grande foire commerciale des fêtes de fin d’année qu’attiser nos divisions !

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 4 décembre 2014.

Messages

  • Je souscris en tant que juriste à l’analyse de Gérard Leclerc.

    Le principe de laïcité n’autorise pas l’asepsie des espaces ouverts au public de tout signe pouvant rappeler un fait ou un symbole religieux. Ou sinon il faudrait aussi supprimer les croix qui dominent nos édifices religieux et interdire les sonneries de cloches :

    - la laïcité n’est pas le laïcisme qui prône l’exclusion du fait religieux de la sphère publique (c’est en se réclamant du laïcisme et non de la laïcité que Mélanchon conteste l’intervention du pape devant le parlement européen alors que les représentants des religions ont, même en France, droit de prendre part au débat politique qui touche à la sphère morale) ;

    - la France est un pays de tradition chrétienne et principalement catholique, de sorte que la présence de signes chrétiens dans l’espace public ne saurait être regardée en France comme attentatoire à la neutralité de l’Etat, même dans les lieux publics ou ouverts au public. Tel est par exemple la croix qu’un agent public porterait autour du cou dans un lieu recevant du public à partir du moment où il ne s’agit pas d’une manifestation ostentatoire. Tel est aussi le cas des croix visibles dans les établissements catholiques ouverts chaque année aux candidats et aux jurys du bac dans le cadre du service public.

    Je soutiens donc qu’une autre "juris-prudence" serait possible en matière de crèches dès lors :

    - qu’elles n’ont assurément pas pour objet une quelconque action prosélyte ;
    - qu’elles sont, avec le sapin que l’on retrouve dans de nombreux lieux publics, l’expression d’une fête traditionnelle, religieuse mais aussi civile dans une société de tradition chrétienne : Noël, qui est d’ailleurs un jour chômé pour tous.
    - qu’elles peuvent en outre faire partie d’une tradition locale fortement enracinée : je n’ose pas imaginer qu’à Aubagne, à Avignon, à Aix ou à Marseille, on puisse ouvrir une guerre contre les santons exposés dans les mairies. Si nécessaire, il conviendra d’aller jusqu’à la cour européenne des droits de l’homme : nos crèches provençales ont bien autant de légitimité culturelle que les crucifix dans les salles de classe italiennes.

    Le plus grand ennemi d’une saine laïcité n’est pas la religion chrétienne, mais le laïcisme borné et teigneux.

    Quant à nos tribunaux, ils font ce qu’ils peuvent (et le Conseil d’Etat a élaboré une jurisprudence subtile et plus respectueuse des religions qu’on ne le dit souvent) mais en devant porter le poids d’une culture nationale républicaine qui est en fait plus laïciste que laïque. En toute bonne conscience et sans même s’interroger, pas mal de magistrats s’estimant parfaitement tolérants et libéraux sont convaincus que la religion fait partie du jardin privé des individus et qu’elle doit s’y cantonner si l’on veut éviter de rallumer les guerres civiles...

    • PS Une étude du Figaro mise en ligne aujourd’hui confirme malheureusement mon propos : les Français déchristianisés et libertaires (mais aussi islamophobes), sont de plus en plus laïcistes. Non seulement l’Etat laïque, mais encore la société laïque...

      Les Français en effet se prononcent de plus en plus pour un effacement des religions de l’espace public, comme si cela les dérangeaient dans leur tranquille mécréance et comme si c’était une condition de la paix civile (alors que l’essentiel des violences dans la société ne vient pas des religions, notons-le au passage).

      On peut donc réaffirmer que la décision du TA de Nantes est en phase avec la tendance actuelle favorable à l’éradication du religieux des lieux de sociabilité, même lorsque le signe religieux s’inscrit dans une tradition culturelle multiséculaire, et au repli du religieux dans la sphère privée.

      C’est le retour à l’empire romain avant Constantin. Les chrétiens vont-ils bientôt devoir entrer dans la clandestinité ?

      http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/12/10/01016-20141210ARTFIG00316-les-francais-veulent-durcir-les-regles-de-la-laicite.php

  • Quand vous dites à votre interlocuteur, contradicteur, opposant qu’il s’agit de l’histoire d’une famille palestinienne cela désamorce bien des oppositions. J’en parle par expérience.

    • Veuillez excuser mon manque de compréhension sur vos trois lignes : la "famille palestinienne" que vous mentionnez est-celle ce que les chrétiens appellent "la sainte famille" ? Si c’est bien le cas, et si affirmer "qu’il s’agit de l’histoire d’une famille palestinienne cela désamorce bien des oppositions", ce ne serait pas idiot de continuer de l’affirmer, je m’explique : il vaut mieux désamorcer une bombe que de la laisser tuer du monde. En plus qu’une crèche n’a jamais tué personne, en tous cas pas à ma connaissance.

      Ce que par contre je pense avoir bien compris c’est quelque chose qui ressemblerait fort à une allusion, et si vous en parlez par expérience je ne peux que vous croire. D’autre part, vous avancez une information "par expérience" en vous gardant de l’agrémenter du plus petit des commentaires. C’est comme le cinéma : le "muet" était bien plus expressif que ne l’est le "parlant".

      Vendéenne ou palestinienne, vive la crèche de Noël !

      Qu’on veuille bien me pardonner, mais j’aime beaucoup aussi le boeuf et l’âne. Et il y en a qui affirment :" ceux qui n’aiment pas les animaux n’aiment pas non plus les êtres humains". Je cite par expérience moi aussi.

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