Sur quels fondements l’université est-elle bâtie ?

Randall Smith, traduit par Bernadette Cosyn

lundi 14 décembre 2020

Crocefisso No. 16 (Crucifix), William Congdon, 1953
[William G. Congdon Foundation, Milan, Italy]

Il n’y a guère, vous pouviez assister à des conférences avec des titres du genre « Une université chrétienne est-elle possible ? » Ce qui signifiait : « une université moderne ’pluraliste’ peut-elle être chrétienne ? » Ou les convictions chrétiennes de l’institution diminuent-elles la recherche de la vérité entière d’une façon ouverte et non biaisée ? Vous pourriez avoir pensé que la réponse à cette question était absolument évidente étant donné que l’université est née dans l’Europe chrétienne médiévale et a prospéré dans ce contexte durant des siècles.

Cependant, actuellement, une conférence du titre « Une université chrétienne est-elle possible ? » traitera plus probablement la question suivante : « A l’avenir, une université sera-t-elle encore autorisée à être chrétienne ? » Les campus peuvent bien toujours être autorisés à avoir une chose nommée chapelle tant qu’on n’y dit rien de trop désagréable pour l’administration universitaire. Mais une université sera-t-elle autorisée – par l’Etat, l’administration ou par son corps professoral – à maintenir sa mission comme institution distinctement chrétienne ?

Il y a beaucoup à dire sur les relations entre la première question – une université chrétienne est-elle possible ? – et la seconde : une université chrétienne devrait-elle être autorisée ? L’hypothèse qui se cache derrière ces deux questions est qu’il pourrait y avoir (très probablement) dans une université un meilleur fondement pour l’éducation que la croyance chrétienne.

Prendre le christianisme comme fondement de l’université, est-il présumé, détruirait le libre échange d’idées essentiel à la mission de l’université. Trop peu de gens pensent à demander pourquoi, si la croyance chrétienne et le libre échange d’idées sont à couteaux tirés, les universités ont surgi d’abord au sein du berceau de la chrétienté. Ils sont encore moins nombreux à s’enquérir de ce qu’il s’est passé quand des universités dénommées « libres » ont été créées sans connexion avec l’Eglise. Etaient-elles en quoi que ce soit plus libres que leurs consœurs ? Rarement, si même elles l’ont jamais été. A la place, elles sont devenues assujetties au pouvoir impérial de l’Etat.

L’auteur d’un récent article dans Church Life Journal fournit un rappel important sur les travaux dans le canon occidental tant débattu.

Hobbes se définit comme anti-Aristote, Nietzsche intitule un de ses livres L’Antéchrist, et ainsi de suite. Les projets politiques inclus dans le terme descriptif sont de même diamétralement opposés – monarchie contre démocratie, capitalisme contre socialisme, théocratie contre sécularisme – toutes ces oppositions et bien d’autres ont été avancées sous le joug de la civilisation occidentale... Hobbes et Schmitt auraient voulu voir certains livres interdits. Platon aurait ordonné que les poètes soient bannis et que des mythes édifiants soient mis en place. Nietzsche aurait aimé voir toute la « moralité d’esclave » surmontée et oubliée. Marx aurait pu sortir de la salle de séminaire pour rejoindre la révolution.

Quoi qu’il en soit, la révolution ne tarderait pas à bannir la plupart des livres qu’il avait lus.

Plotin et Porphyre pensaient que la littérature chrétienne des débuts était bonne à jeter. Les Aristotéliciens de la Renaissance ont essayé de bannir l’œuvre de Galilée. Les alliés pythagoriciens de Galilée voulaient se débarrasser d’Aristote. Plus récemment, l’union étudiante de l’University College de Londres a banni le club Nietzsche comme « fasciste ». Pour être honnête, Nietzsche les aurait probablement tous bannis et aurait certainement banni quiconque rejoignant une chose appelée club Nietzsche. Plus récemment, les étudiants de la même institution britannique voulaient interdire tous les « philosophes blancs ». Et ce n’est pas un hasard si l’un des livres les plus prohibés au cours de l’histoire – et actuellement – est la Bible.

C’est un fait intéressant que dans une université catholique sérieuse de Lettres et Sciences Humaines, vous pouvez lire les œuvres de Platon, Aristote, Cicéron, Luther, Rousseau, Marx et Nietzsche et les prendre toutes au sérieux. Cependant, si les disciples dévoués de l’un ou l’autre de ces penseurs étaient aux commandes, la liste des lectures autorisées serait bien plus courte. Une université nietzschéenne vous laisserait-elle de bonne grâce lire Marx ou Aristote ? Une université marxiste vous laisserait-elle lire Cicéron ou Thomas d’Aquin ?

L’étrange supposition selon laquelle, si nous mettions le christianisme hors jeu, les universités seraient « plus libres » n’est confirmée ni par l’histoire ni par l’expérience plus récente. Non pas que le christianisme n’ait jamais eu de tensions avec l’université. Mais c’est ainsi que cela devait être, parce que la question fondamentale de l’université chrétienne est comment comprendre la relation entre la foi et la raison.

La conviction chrétienne sous-jacente a toujours été que les vérités de la foi et les vérités de la raison ne se contrediront jamais parce que toute deux ont Dieu comme Auteur ultime. Comme Jean-Paul II l’a si éloquemment exprimé : « la Foi et la Raison sont comme deux ailes grâce auxquelles l’esprit humain s’élève vers la contemplation de la vérité ». Trouver comment il faut comprendre la relation entre la foi et la raison a cependant été souvent un défi énergique, variant avec les changements dans la science dominante et la philosophie de l’époque. Mais c’est précisément ce défi qui a animé la vie intellectuelle de l’université.

Quand le Christ, le Verbe fait chair, est convenablement compris comme le centre de la mission de l’université, alors toute vérité, peu importe sa source, est bienvenue et importante. C’est quand cette conviction chrétienne sur la nature harmonieuse de la vérité est remplacée par un « système », un « processus » ou une « idéologie » que l’édifice tout entier commence à s’effriter de l’intérieur.

Observez l’université contemporaine, maintenant correctement protégée de toute « teinture » chrétienne. Ces institutions sont-elles plus libres ? Forment-elles les étudiants à être de meilleurs serviteurs de l’humanité ? Ou ont-elles tourné en havres pour idéologie partagée et « culture de l’annulation ». N’ont-elles pas largement perdu leur chemin en devenant les servantes de Mammon plutôt que de la vérité ?

L’université est un produit typiquement chrétien. Quand le Christ est au centre, toute la création est importante étant l’œuvre d’un Dieu aimant. Quand le Christ est au centre, rien d’authentiquement humain ne peut manquer à trouver un écho dans le cœur de ses membres. Quand le Christ n’est plus au centre, l’université ne tarde pas à devenir la servante de Mammon, de l’idéologie ou de l’État.

Une université chrétienne est-elle possible ? Est-elle toujours possible ? La réponse à ces questions nous donnera probablement la réponse à cette autre question : une université est-elle encore possible ? Sur ce point, la preuve n’est pas faite.


Voir en ligne : The Catholic Thing

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