Traduit par Bernadette Cosyn

Sur l’unicité

par le père James V. Schall, S.J.

vendredi 8 mars 2019

La plupart des gens ont entendu à un concert ou à une fête qu’on introduisait quelqu’un avec quelque chose comme « la seule et unique Molly Malone ». Cependant, les mots « seule » et « unique » sont redondants. Toute personne humaine est « seule et unique » et ne peut pas être autrement. Les sciences physiques sont concernées par le caractère répétitif des choses. L’éthique, la politique et l’art traitent de ces choses qui ne se produisent qu’une fois.

Nous pouvons pénétrer les choses qui se répètent. Nous ne pouvons pas suffisamment pénétrer des choses qui apparaissent une seule fois à l’horizon. Le régime politique, la communauté civique est l’arène dans laquelle l’unicité de chaque citoyen se manifeste.

Une société humaine est composée d’êtres qui ne sont pas exactement semblables. Le bien commun fait référence à cet espace dans lequel la singularité de chaque membre distinct contribue au bien de l’ensemble. Nos monuments et statues rappellent nos héros, ceux qui déploient une singularité frappante.

Le mot « unique » évoque quelque chose de différent, quelque chose qui ne se répétera pas. Rien n’est pareil à lui. Nous appartenons tous à la même espèce, à la même cité. Nous sommes tous uniques. Nous ne pouvons pas être autres que ce que nous sommes. Nous pouvons seulement être un peu plus ou un peu moins ce que nous sommes déjà.

Nous ne pouvons pas affirmer qu’une personne est une autre. Nous ne pouvons pas dire que John est George. Nous pouvons seulement dire que John nous rappelle George par certains côtés. Nous appartenons tous à une unique espèce mais chacun de nous apparaît d’une manière distincte et unique qui ne se produit qu’une fois dans l’univers. Le monde est rempli de personnes distinctes qui ne peuvent pas être confondues les unes avec les autres.

Dans « Tu es le plus grand, Charlie Brown » – un titre qui révèle déjà notre thème – une Lucy sérieuse, les bras écartés comme pour une bénédiction, parle à un Charlie Brown morose : « tu as besoin de moi pour te montrer tes défauts, Charlie Brown... c’est pour ton bien. »

Déambulant, elle poursuit : « en outre, je peux le faire pour toi mieux que n’importe qui d’autre... Mon système est unique. » Charlie se retourne pour lui faire face : « qu’a-t-il de si unique ? »Le regard sur le visage de Charlie nous révèle qu’il n’aurait pas dû poser la question. Lucy explique le système : « je mets tous tes défauts sur des diapositives afin qu’on puisse les projeter une à la fois. » Charlie ne peut que marmonner : « Dieu du ciel ! »

La liste des défauts de Charlie nous dit qui il est. Faire la liste nous dit qui est Lucy. Etre unique signifie être différent de tout le reste. Pourtant il me semble que c’est Chesterton qui a dit que nous sommes plus semblables dans nos vices et plus différents dans nos vertus.

La liste de nos vertus et de nos défauts est ce qui constitue une vie humaine, ce qui l’institue comme unique. La casuistique, cet art tant décrié, n’est guère autre chose qu’un effort pour définir et juger notre singularité, ce qui nous a sauvés, ce qui ne l’a pas fait.

Dans le premier chapitre du « Simarillion » de Tolkien, nous lisons : « c’en est un avec ce don de liberté qui est que les enfants des Hommes ne demeurent qu’un court laps de temps vivants dans le monde, ne lui sont pas liés, et en partent bientôt en un lieu inconnu des Elfes. » (Les elfes ne meurent pas tant que le monde ne meurt pas.)

Les hommes n’ont pas besoin de beaucoup de temps sur la terre pour révéler la singularité du séjour de chaque personne humaine dans le temps et par là dans l’éternité. Il nous a été donné raison et liberté pour nous guider, et non l’instinct. Nous ne pouvons être décrits que comme une histoire, avec un début, un milieu et une fin. Il n’y a pas deux histoires semblables, bien que toutes soient intelligibles.

Dans l’essai de Robert Spaemann, « La fin de la modernité ? », la notion d’unicité se fait jour également. « L’expérience qui ne peut pas s’homogénéiser est l’expérience du monde comme un tout limité, l’expérience de l’unicité d’une chose, de l’unicité de chaque être humain, de l’unicité et de la signification unique de toute situation, de l’unicité de l’univers. »

Le monde est un tout « limité ». Pour les Grecs, l’infini signifiait sans limites. Par conséquent cela signifiait que rien de rationnel ne pouvait y trouver place. Dans le tout limité qu’est le monde, les choses débutent et finissent. Elles deviennent ce pour quoi elles sont faites.

Dans le cas des hommes, il leur est donné trois fois vingt ans plus dix, quatre fois s’ils sont « solides » estime le Psalmiste. Peu atteignent cet âge. Cela n’a pas d’importance. Toutes les vies, mêmes celles avortées, sont uniques dans leur histoire.

Mais notre singularité est dans les service des autres. La liste de nos défauts est incluse dans notre singularité. Le monde est un monde limité. Il a des frontières qui ne peuvent être franchies. Nous ne sommes pas des dieux, ce dont nous pouvons remercier Dieu. Quand nous disons « le monde qui n’a pas de fin, amen » nous reconnaissons que le monde qui n’a pas de fin est le monde limité dans lequel nous trouvons notre existence unique.

Comme Lucy l’a dit à Charlie, nos défauts nous sont montrés « pour notre propre bien ».

James V. Schall, S.J., qui a été professeur à l’université de Georgetown durant trente-cinq ans, est l’un des écrivains catholiques les plus féconds en Amérique.

Illustration : « Des défauts des deux côtés » par Thomas Faed, 1861 [galerie Tate, Londres]

Source : https://www.thecatholicthing.org/2018/12/04/on-uniqueness/

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