Suite à Soljénitsyne et Bernard-Henri Lévy

par Pierre-Marie Tricaud

jeudi 17 janvier 2019

Je fais suite à votre dossier du 7 décembre dernier sur Sojénitsyne. L’article de Marc Jeanson place le débat à la hauteur où il doit être. Dommage qu’il soit flanqué d’une citation d’Hervé Mariton, un politicien que sa "spiritualité" conduit à refuser le partage par l’impôt progressif et les aides aux enfants d’étrangers. Soljénitsyne aurait mérité un meilleur disciple.

Mais je réagis surtout à Bernard-Henri Lévy, qui voudrait nous faire croire que lui et Glucksmann ont dénoncé seuls le totalitarisme "face à toute la gauche intellectuelle". Il reconnaît quand même au détour d’une phrase que c’est dans le Nouvel Obs qu’il a pu s’exprimer et que Jean-Daniel et Maurice Clavel l’ont soutenu. C’est la même chanson depuis 40 ans, qui vise à discréditer tous les intellectuels de gauche, accusés d’avoir soutenu le totalitarisme communiste. La réalité est que si certains intellectuels de gauche, au départ majoritaires mais jamais exclusifs, ont eu cette position, c’est d’autres intellectuels de gauche qu’est venue la critique la plus argumentée et la dénonciation la plus vigoureuse de l’imposture communiste. Pendant ce temps, dans le camp libéral, qui, à part Raymond Aron, construisait une critique du communisme qui ne soit pas en même temps une critique de tout progrès social ?

Ce qu’oublie BHL, c’est que si la dénonciation du totalitarisme par les “Nouveaux Philosophes” a eu un tel retentissement, c’est aussi parce qu’elle s’exprimait dans des journaux et dans une mouvance qui avaient une certaine légitimité pour avoir préalablement dénoncé la torture en Algérie, le colonialisme, les excès du capitalisme et la société de consommation. Un Pauwels qui pendant ce temps se répandait en éditoriaux du Figaro Magazine pour justifier l’apartheid ou les dictatures d’Amérique latine était forcément moins convaincant.

Il y a eu d’autres philosophes pour construire une dénonciation du totalitarisme enfin crédible parce qu’elle se faisait l’écho des dissidents et parce qu’elle ne défendait pas l’exploitation capitaliste en alternative. Je pense notamment à un autre périodique représentatif de la Deuxième Gauche, la revue Esprit, avec Jean-Marie Domenach, Paul Thibaud, Jacques Julliard aussi (qu’on retrouve au Nouvel Obs), et même Cornélius Castoriadis, que semble exécrer BHL. Esprit a salué Sojénitsyne, ouvert ses pages à Adam Michnik et Tadeusz Mazowiecki, mais n’avait pas attendu les années 70 pour s’attaquer au totalitarisme, puisqu’il publiait en 1949 un article de François Fejtő dénonçant les procès staliniens de Hongrie.

Ces intellectuels ont su apporter aux dissidents un soutien aussi ferme que nuancé, quand ceux-ci, aveuglés par l’oppression qu’ils subissaient, ne voyaient pas les autres formes d’oppression, que ce soit dans les dictatures militaires ou l’exploitation du Tiers-Monde (comme, symétriquement, les réfugiés d’Amérique latine avaient du mal à admettre le totalitarisme soviétique). Ou quand ils réduisaient les maux de l’Occident à une crise spirituelle mettant dans le même sac les exclus et les privilégiés.

Ils ont eu la lucidité de voir la part d’ombre de Sojénitsyne, quand celui-ci minimisait la perversité de la dictature franquiste, qu’une autres grande figure spirituelle, Bernanos, avait pourtant dénoncée dès son origine. Bernard-Henri Lévy lui-même reconnaît aussi que Soljenitsyne n’était pas qu’un prophète quand il relate lui avoir demandé de retirer une phrase “problématique à l’égard des Juifs” (c’est l’euphémisme qu’il emploie).

Ces voix ont toujours autant dérangé ceux qui croyaient le socialisme réalisé que ceux pour qui aucune forme d’oppression ne pouvait être liée au système économique qu’ils qualifient de libéral. Qu’on se souvienne de la sortie de Jean d’Ormesson dans la fameuse émission d’Apostrophes de 1975, raillant Jean Daniel qui exprimait à Sojénitsyne sa déception que celui-ci ne partage pas ses combats contre le colonialisme, le fascisme et le capitalisme.

Enfin, non content de fustiger les intellectuels de gauche de son époque, BHL fait remonter l’origine du totalitarisme au siècle des Lumières. Et cette affirmation n’est pas moins contestable, même si elle n’est pas originale (on la retrouve chez Jean-Marie Lustiger, par exemple). Bien sûr, on peut tracer une série ascendante d’influences qui remontent du communisme à Voltaire et Rousseau. Mais on peut en faire autant pour la pensée libérale, pour l’état de droit, pour l’individualisme consumériste, pour tout ce que notre époque a produit de meilleur et de pire. Faire de la philosophie des Lumières la matrice du totalitarisme, c’est comme dire que l’inquisition était portée par le christianisme ou Daesh par l’islam comme la plante par la graine. Notons que d’autres ne s’en privent pas, et que ces explications du totalitarisme par l’athéisme d’un côté et par la religion de l’autre se neutralisent.

Si après avoir cherché en vain l’origine du totalitarisme, on s’intéresse à la genèse de sa critique, on peut établir des liens plus solides. En remontant suffisamment, on peut trouver une forte influence personnaliste, à partir de Mounier, qui irrigue toute la Deuxième Gauche, jusqu’à des gens apparemment éloignés. On peut aussi constater que jusqu’à la fin des années 60, l’hégémonie du Parti communiste sur la gauche couvrait cette voix et réduisait la question à un débat binaire gauche-droite. Que s’est-il passé à la fin des années 60, qui a permis ce basculement ? Mai 68, bien sûr, et la dynamique de contestation permanente inaugurée par ce mouvement, à laquelle n’a pas résisté le Parti qui incarnait la contestation aux générations précédentes et qui s’était figé dans le soutien à un régime ne tolérant aucune contestation. Maurice Clavel ou Michel de Certeau ont bien vu dans ce mouvement la libération de la parole.

Plutôt que de faire du totalitarisme l’enfant du siècle des Lumières, il serait plus juste de dire que la critique du totalitarisme est la fille de Mai 68.

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