Sous Ponce Pilate et Néron

par Dominique Decherf

mardi 24 mai 2016

S’attachant chacun à différents personnages historiques, plusieurs livres sortis récemment donnent de nouveaux éclairages sur les premiers temps du christianisme.

Deux Romains, un préfet en l’an 33 et un empereur en l’an 64, ont fait plus pour la propagation du christianisme que beaucoup de saints ou de papes, le premier par la crucifixion, le second par la persécution. C’est une vision d’historiens profanes qui s’appliquent à boucher les trous de la mémoire béants concernant ces périodes et ainsi à restreindre le champ de la foi authentique. Du Christ de l’histoire au Christ de la foi il y a un pas que chacun cherche à préciser avec conscience comme entre temporel et spirituel. Ainsi que le remarque Michel Camdessus dans sa postface à l’historien catalan de Jésus, une biographie historique [1], la différence entre les biographies de Jésus et les autres est que les premières «  concernent quelqu’un qui nous est vivant et nous accompagne à travers l’histoire  ».

Michel Camdessus est l’ancien directeur général du Fonds Monétaire International. Gabriel Robin, auteur d’un extraordinaire Sous Ponce Pilate [2], est ambassadeur de France. Celui qui fut ambassadeur à l’OTAN nous livre, à 86 ans, le produit d’une enquête qui s’est sans doute prolongée toute une vie. Le titre ne doit pas faire illusion. Ce n’est pas une biographie du préfet de Judée-Samarie mais la reconstitution de la chronologie de ce qui s’est passé pour Jésus sous son mandat.

Le Jésus de Jean-Christian Petitfils est-il à l’origine de ces nouvelles vocations ? Il a en tout cas libéré la parole. Dans le cas de l’ambassadeur Robin, c’est toute son expérience diplomatique qu’il fait servir à la compréhension des événements. Jésus, les factions juives, les Romains, tous ont leur stratégie qui au moment ultime se confrontent comme l’on sait. Robin ne se satisfait pas d’un Évangile qui soit une suite d’anecdotes et de pieuses légendes. Son esprit cartésien le pousse à une mise en ordre rigoureuse de ces centaines de pièces aléatoire, comme dans un puzzle, à donner à l’histoire un fil directeur.

Des découvertes ? À chaque page des Évangiles un détail permet de dater, situer. Robin plaide pour une chronologie longue, sur cinq ans de vie publique au lieu de trois, entre l’an 28 et l’an 33, là où d’autres exégètes ou critiques tendent aujourd’hui à privilégier l’an 30. Il fait de la Royauté du Christ le thème central en préférant cette traduction à celle de Royaume ou de Règne, deux catégories de l’espace et du temps. Il démêle la complexe famille des divers Hérode qu’il prétend avoir été confondus. Il «  invente  » une émeute à la tour de Siloé. Et ainsi de suite.

Des détails dira-t-on peut-être ? Non, car il est clair que la démarche est à l’inverse de celle des réductionnistes antérieurs qui plaidaient justement l’incohérence et dégageaient au mieux un petit noyau de certitudes au milieu d’une foison d’enjolivements venus ensuite. On insistait alors sur l’écriture tardive des Évangiles précisément liée aux troubles suscités à Rome par Néron autour des années 60 puis de la destruction du Temple de Jérusalem en 70. Robin, en redonnant une cohérence propre à partir d’une chronologie très serrée mais large, renouvelle notre lecture.

Il n’en reste pas moins qu’«  une histoire s’écrit toujours au présent  » (Donatien Grau). Les Actes et les Épîtres font également partie du Nouveau Testament. Ils sont généralement lus dans la perspective de l’arrivée de saint Paul à Rome pour y être jugé par l’empereur (Néron) – deux séjours, l’un connu, vers l’an 60 où tout se passe bien, Paul est libéré, le second dont on ne sait rien, après l’incendie de Rome, où bientôt il va trouver la mort. Chantal Reynier, exégète, dans Vie et mort de Paul à Rome [3], va au plus près de la réalité historique. Mais si la ville et la communauté chrétienne y sont très bien présentées, manque au paysage l’énorme personnage de l’empereur. Énorme aussi, ou d’abord, pour la place qu’il tient dans l’histoire du christianisme, y compris les Écritures tardives. N’est-ce pas lui l’Antéchrist, la Bête de l’Apocalypse au chiffre 666 qui est traduit dans la lecture hébraïque comme «  Néron César  » ? Nul n’a plus fait pour les chrétiens : c’est la première fois qu’ils sont distingués du reste des Juifs, qu’ils sont nommés tels par les historiens romains – qui, à leur tour n’écrivent ces histoires que trente à cinquante ans plus tard (Tacite), parce que Néron les a identifiés comme auteurs de l’incendie de Rome. Néron, qui n’a régné que quatorze ans (de l’âge de dix-sept ans à trente et un ans), tient une place démesurée, parfois presque égale à celle de Jésus, dans l’imaginaire de l’Occident chrétien — et profane, ainsi que le montre magistralement au long des siècles jusqu’au nôtre, Donatien Grau dans son Néron en Occident. Une figure de l’histoire [4]. Passionnantes invitations à l’histoire dont «  l’entreprise n’est jamais finie, et [dont] la recherche, par la fiction ou par l’enquête – les deux en même temps, souvent –, s’apparente à un entretien infini  » (D. Grau).


[1Armand Puig i Tàrrech, Jésus, une biographie historique, DDB, 840 pages, 22 €.

[2Gabriel Robin, Sous Ponce Pilate, Éditions de Fallois, 400 pages, 22 €.

[3Chantal Reynier, Vie et mort de Paul à Rome, Éditions du Cerf, 304 pages, 20 €.

[4Donatien Grau, Néron en Occident. Une figure de l’histoire, NRF, Gallimard, 416 pages, 32 €.

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