Simone Veil, icône de notre temps ?

par Gérard Leclerc

lundi 24 juillet 2017

La façon dont j’ai évoqué la personnalité de Simone Veil m’a valu une lettre quasi d’injures. Je devais m’y attendre ! Certains espéraient un réquisitoire implacable centré sur la fameuse loi à laquelle la défunte a laissé son nom. Je ne suis pas sûr d’ailleurs que l’insistance sur ce moment de sa carrière l’enchantait. J’ai eu l’impression qu’elle n’avait pas apprécié le passage que Jean d’Ormesson lui avait consacré dans son discours d’accueil à l’Académie française. C’est peut-être subjectif, de ma part. Mais j’ai noté une sorte de revirement dans l’adieu que le même d’Ormesson a adressé à l’ancienne ministre dans Le Figaro. Il n’hésite pas à y écrire que Simone Veil était, personnellement, contre l’avortement. Il doit avoir quelques raisons pour oser pareille affirmation.

Je n’ai pas lu l’autobiographie, où, sans doute, elle s’explique là-dessus. Je me suis procuré, par contre, le recueil de ses discours où figure son intervention du 26 novembre 1974 devant l’Assemblée nationale. Ce qui m’apparaît d’abord, c’est son caractère pragmatique et juridique. Simone Veil est juriste de formation, et c’est comme telle qu’elle envisage le problème de l’avortement. Ce n’est jamais en philosophe, ni même en moraliste. Cela ne signifie pas qu’elle ne manifeste pas sa sensibilité. Tout part d’un constat : la loi de 1920, qui interdit sévèrement l’avortement, n’est plus respectée et la situation est devenue insupportable. C’est l’anarchie : «  Lorsque des médecins, dans leurs cabinets, enfreignent la loi et le font connaître publiquement, lorsque les parquets, avant de poursuivre sont invités à en référer dans chaque cas au ministère de la Justice, lorsque des services sociaux d’organismes publics fournissent à des femmes en détresse les renseignements susceptibles de faciliter une interruption de grossesse, lorsque, aux mêmes fins, sont organisés ouvertement et même par charter des voyages à l’étranger, alors je dis que nous sommes dans une situation de désordre et d’anarchie qui ne peut plus continuer.  »

Valéry Giscard d’Estaing qui s’était engagé, lors de la campagne présidentielle, à modifier la loi, avait choisi Simone Veil pour mener à bien la réforme dans un sens pragmatique. Il s’agissait de remédier au désordre, en mettant fin aux avortements clandestins qui produisaient des drames, suite à leurs conditions sanitaires déplorables. La ministre de la Santé soulignait aussi l’hypocrisie qui consistait à interdire en France l’avortement, alors que les plus riches pouvaient, massivement, se faire avorter à l’étranger. Il ne faut pas oublier, en effet, que d’autres pays européens nous avaient précédés dans la voie de la légalisation et qu’il y avait ainsi une logique européenne qui entraînait à la libéralisation.

Mais par ailleurs, la lecture du discours fait bien comprendre qu’il ne s’agissait pas de reconnaître un droit à l’avortement, mais de reconnaître une réalité qui exigeait une réponse législative et sanitaire : «  C’est pourquoi si le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour la contrôler et, autant que possible en dissuader la femme.  » Faut-il comprendre qu’aujourd’hui Simone Veil serait coupable du délit d’entrave à l’IVG ? Comment interpréter la phrase conclusive de la ministre qui consiste en un appel à la jeunesse ? «  Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie la valeur suprême qu’elle ne saurait perdre.  »

En tout état de cause, loin de doter l’acte de mettre fin à une vie naissante d’un coefficient positif, tel celui de l’émancipation de la femme, Simone Veil affirmait que si elle défendait son projet de loi en toute conviction, «  il est vrai que personne ne peut éprouver une satisfaction profonde à défendre un texte – le meilleur possible à mon avis – sur un tel sujet : personne n’a jamais contesté et le ministre de la Santé moins que quiconque que l’avortement soit un échec quand il n’est pas un drame  ». D’évidence, nous n’en sommes plus là. La rhétorique actuelle consiste à enfoncer dans les têtes que l’avortement est un droit souverain de la femme, quasiment à ajouter à la grande Déclaration universelle des droits de l’homme.

Une telle évolution n’était-elle pas inscrite dans le tournant accompli en 1975 ? Cela me paraît incontestable, mais il n’est pas équitable d’en attribuer la responsabilité entière à Simone Veil. C’est toute une idéologie, qu’elle ne partageait pas, qui a pris le dessus et imprégné l’esprit public, notamment au moyen du système médiatique. Il m’est arrivé d’objecter à Raymond Barre et à Pierre Bérégovoy en personnes, que l’État avait tout de même une responsabilité, dès lors qu’il n’y avait jamais eu du côté régalien de contrepartie à une telle manipulation idéologique.

Je refuse, pour ma part, à faire jouer à Simone Veil le rôle du bouc émissaire, même si elle a endossé le rôle de l’icône progressiste unanimement célébrée. D’autres portent la responsabilité de la loi votée en 1975 et de ses conséquences. Par ailleurs, comment ne pas tenir compte de l’environnement massif qui a tout emporté depuis lors ? Quant à m’accuser de laxisme sur le sujet, c’est un peu fort de café ! Je n’ai jamais dévié de mes convictions, celles que je défendais dès 1974 et qui valaient de m’opposer sur le terrain aux militantes déchaînées du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception).

Pour aller plus loin :

Messages

  • À propos du "droit à l’avortement", je me souviens d’un article paru dans la sélection hebdomadaire du journal "Le Monde" à laquelle j’étais abonné quand, dans ma jeunesse, j’enseignais en Afrique, Cet article était intitulé : "Qui parlera pour les enfants ?"...
    Ce texte de Gérard Leclerc mérite d’être lu et bien analysé. Pour ma part, il m’a convaincu : il ne peut y avoir de malentendu. Simone Veil mérite tout notre respect.

  • Très grand Merci pour ce texte remarquable.
    Oui, même si nous pouvons être d’avis différents,
    comment ne pas reconnaître que cette grande dame inspire respect.
    C’est une grande faiblesse des rhéteurs que de se laisser emporter par des expressions extrêmes et sans nuances.
    Ne nous laissons pas emporter par les travers des manipulations verbales que nous dénonçons chez nos adversaires.
    Comme saint Pierre le demande, prions, prions pour ceux qui gouvernent les peuples.

  • Monsieur,

    " Malheur à ceux par qui le scandale arrive..." Ce fragment de verset évangélique évoque-t-il pour vous une réalité, ou n’est-il qu’une invocation morale théorique ?

    Monsieur Leclerc, soit Madame Veil considérait l’avortement comme une solution politique, morale acceptable, soit elle devait rejoindre le camp de ceux qui, en poste politique, savent adopter l’humble position de Saint Thomas More : le silence.

    Songez-vous aux victimes ? Mères comme enfants ? Ne faites pas des bourreaux des héros. Je ne juge pas votre honnêteté, mais demeure résolument ennemi de votre volonté à trouver une fausse paix dans la synthèse des contradictoires, le balai des incompatibles... La monarchie exclut la démocratie, Vatican I ne peut accepter ni les conclusions ni "l’esprit" de Vatican II...

    Il est plus doux, mais plus faux de penser le contraire.

    Ad augusta per angusta...

    Je prierai pour vous.

  • A moi également « me demeure un sujet d’interrogation sans fin » : « le fait qu’elle ait [accepté] en 1974 [de] présenter au Parlement une loi sur l’avortement » ! (*)
    Oui, elle, en particulier, avec son passé qui, trente ans auparavant, lui avait fait expérimenter la noirceur indicible du mépris absolu de l’humanité des êtres et lui avait fait toucher le fond de la déréliction.

    Cela reste un mystère. J’ai tenté quelques hypothèses mais elles ne m’apportent pas de vraies réponses. Je ne comprends toujours pas comment la rescapée d’Auschwitz a pu se faire l’avocate d’une loi qui dépénalise la destruction, le meurtre (puisqu’il faut bien l’appeler ainsi) d’êtres sans défense.

    G. Leclerc a eu raison de souligner le coup de génie - pervers -, de Giscard d’Estaing qui, en choisissant S. Veil, apportait une caution éthique à la dépénalisation d’un acte que très peu, à l’époque, considéraient comme purement médical.

    Le terrain avait été vigoureusement labouré par des campagnes concertées de presse (**), par le manifeste des 343 salopes, par les manifestations et le lobbying des fractions les plus radicales du féminisme (le MLAC en fer de lance), par les travaux de certaines Loges, relayés par quelques personnages scientifiques et politiques en vue.

    Il ne restait plus qu’à mettre en avant la caution d’une ancienne déportée des camps d’extermination, juriste de talent et tenace dans la défense des droits des femmes, pour verrouiller le mauvais coup et faire avaliser la grave transgression morale.

    L’affirmation d’Ormesson que Simone Veil était, personnellement, contre l’avortement, bien que très surprenante reste plausible. Cependant, même si l’on peut concevoir sa logique, dans un contexte donné, de la défense d’une dépénalisation, comment se fait-il que jamais, ultérieurement, elle ne se soit exprimée en ce qui concerne le glissement vers ce qui est devenu un droit imprescriptible à l’avortement ?

    S’il y a une injustice à faire jouer à Simone Veil le rôle du bouc émissaire, il est scandaleusement inadmissible de faire de celle-ci une icône.

    Mais l’on sait bien comment Monsieur Macron s’est emparé de la disparition, opportunément advenue dans le calendrier présidentiel, de celle qui, très investie dans les affaires européennes, fut la première présidente du Parlement européen.

    La panthéonisation sancto subito de Simone Veil était destinée avant tout à rejaillir en gloire sur son promoteur, un Rastignac européiste forcené...

    * pour paraphraser l’article de G. Leclerc https://www.france-catholique.fr/L-odyssee-de-la-conscience-moderne.html

    ** les campagnes médiatiques pro-Macron n’ont rien inventé en déployant leur grosse artillerie...

    PS félicitations pour les références documentaires nombreuses adjointes en annexe (rubrique "Pour aller plus loin") de cet article ; malheureusement leur présentation n’est pas très ergonomique (et parfaitement illisible sur un smartphone !)

  • Je voudrais m’associer aux deux commentaires précédents pour souligner à quel point la mesure et la modération dont vous faites preuve dans la rédaction de cette chronique est juste et respectueuse. Il est vrai qu’on ne peut faire porter à une seule personne la responsabilité d’une loi parce que son nom est assigné à cette même loi. En l’occurrence s’agissant de la loi qui a dépénalisé l’avortement, d’autres personnes, ayant agi depuis de longues années sans doute portent bien davantage de responsabilité. Mme Simone Veil n’est sans doute pas l’icône qui porte seule et sans nuance cette lourde responsabilité. Son histoire personnelle, très profondément marquée par des souffrances inimaginables et ineffaçables, si elle ne peut servir d’excuse, permet de comprendre que dans cette affaire de la loi de 1975 et son adoption définitive, Mme Simone Veil n’a pas agi par mépris de la vie à naître. C’est aussi le sens initial de la loi qui a « légalisé » avec pour objectif la dépénalisation de l’acte. Ensuite il est bien sûr non seulement possible permis de discuter des dérives dont cette même loi a été l’objet et qui aujourd’hui a été vidé pour partie de son objectif. Cela étant dit nous savons tous qu’il y a en la matière un abîme entre ce que dit la loi et le jugement de moralité. Cicéron avait donné une formulation qui s’applique universellement au critère de jugement qu’il faut porter sur les actes ; « … non scripta lex sed nata lex. » (Pro Milone). Nous ne savons rien des drames qui se jouent dans les consciences. La réalité d’un acte commis n’est pas le seul critère pour juger de sa moralité.
    Si Mme Simone Veil est attachée à une loi qui porte son nom il faut aussi accepter d’aller au-delà d’une simple ratification et avoir assez de hauteur de vue pour ne pas en rester à la surface. Je me rappelle avoir entendu bien des années après l’adoption définitive de la loi, Mme Simone Veil regretter les silences de certaines autorités religieuses à l’occasion des débats. Sans doute peut-il sembler facile de le dire à distance tant les affrontements verbaux ont été violents voire ont interdit un vrai débat. Je ne suis pas convaincu qu’il aurait changé le cours des choses.
    Alors aujourd’hui sans doute vaut-il mieux essayer de choisir un autre angle d’attaque : les circonstances personnelles et les conséquences psychologiques qui découlent de l’acte et tout faire pour éviter ce qui n’est pas seulement un drame mais plutôt et toujours une tragédie qui fait plusieurs victimes. Il est urgent de ne pas ajouter, comme le cas s’est produit dans les années récentes, de la tragédie à la tragédie en supprimant le délai de réflexion, en élargissant le cadre de l’acte et en le banalisant pour en faire simplement un « acte médical ».

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.