Secret de la confession et liberté religieuse

par Brad Miner

jeudi 27 mars 2014

L’histoire débute à l’occasion d’un interrègne.

Le tout premier évêque nommé en 1808 pour diriger le nouveau diocèse de New York n’a jamais mis les pieds en Amérique. Pris par le temps, Pie VII désigna R. Luke Concanen, peu avant que les armées de Napoléon s’emparent du pape et l’envoient en exil. (C’est ce même pape à qui Napoléon avait arraché des mains la couronne impériale pour la placer lui-même sur sa tête.)

À la mort de Concanen c’est son vieil ami et adversaire, John Connoly, Irlandais et Dominicain comme lui, résident à Rome de longue date, qui fut nommé pour aller à New York, mais — les longues guerres napoléoniennes ayant enfin cessé — il n’arriva à Manhattan qu’en 1815.

L’archevêque de Baltimore, John Carroll, fut déçu par la décision du pape de nommer deux hommes qui n’avaient aucune expérience des États-Unis, mais il n’avait qu’à s’en prendre à lui-même : Il avait suggéré la création de quatre nouveaux diocèses en Amérique et avait proposé des candidats (approuvés par le pape) pour Boston, Philadelphie et Bardstown (Kentucky), mais ne connaissait personne à la hauteur pour New York. Il pensait donc préférable — en attendant — de confier la direction du diocèse de New York à l’évêché de Boston.

L’hésitation de Mgr. Carroll laisse perplexe. En vue de commencer les préparatifs pour le premier évêque de New York il y envoya une délégation de ses frères jésuites avec à sa tête un homme qui aurait pu être le meilleur candidat à l’épiscopat d’Amérique : le Père Anthony Kohlmann. D’origine alsacienne, Kohlmann serait plus tard président de la Faculté de Georgetown, puis professeur à l’Université Grégorienne de Rome, avec, entre autres, un élève remarquable, Gioacchino Pecci, le futur Léon XIII.

Mais en 1813, toujours à New York (qui attendait un évêque), le Père Kohlmann fut impliqué dans une affaire judiciaire célèbre, à une époque marquante pour les catholiques américains, première approche du respect de la nation envers la liberté religieuse.

À New York le nombre de catholiques, immigrants pour la plupart, allait croissant, tout comme l’estime qu’on leur portait, mais il demeurait une forme de soupçon sur certaines pratiques "papistes". Un jour, un catholique, Daniel Philips, vint se confesser à Saint Pierre, première église catholique de New York, et déclara avoir reçu un lot de bijoux pour les receler — et il apportait le butin. Le Père Kohlmann prit les bijoux et les rapporta à la victime (James Keating, un autre paroissien de Saint Pierre). Le décor était planté pour le drame, une confrontation entre l’Église et l’État.

Satisfait de la restitution par le Père Kohlmann, Keating alla la déclarer à la police pour faire abandonner l’enquête. Mais la restitution n’effaçait pas le délit, et la police demanda à Keating l’identité de la personne qui lui avait rapporté son bien. Et Keating avoua que c’était le curé de sa paroisse.

L’attention des autorités se porta alors sur le Père Kohlmann — interrogatoire de la police, puis d’un grand jury, et, finalement, parution devant la Cour au tribunal de Manhattan.

Mais avant que commence le procès d’autres témoignages révélèrent l’identité des deux hommes qui avaient commis le vol, puis leurs aveux dénoncèrent Philips, et le procureur décida la relaxe du Père Kohlmann.

Ce bon père était soulagé — jusqu’à une réunion du conseil paroissial de Saint Pierre, dont certains membres étaient des juristes. Ceux-ci voyaient dans le procès de Philips une occasion de jurisprudence et convainquirent le Père Kohlmann de témoigner qu’il était en droit de refuser de révéler à la Cour le nom de Philips. On s’exposait au risque d’offense à la Cour, mais ce que cherchaient les juges, le procureur, les avocats de la défense, et les conseillers paroissiaux — en fait, tout le monde, sauf les deux voleurs et ce pauvre Monsieur Philips — c’était une sentence relative à l’inviolabilité du secret entendu lors du sacrement de pénitence.

Un conseil de la défense en cette affaire était un juriste protestant, Me William Sampson [portrait en illustration], qui à l’issue du procès rédigea un compte-rendu sous le magnifique titre : "La question catholique en Amérique : peut-on contraindre un prêtre catholique romain à révéler un secret de confession". Me Sampson était un immigrant irlandais à l’histoire hors du commun, ayant été emprisonné, puis condamné à l’exil d’Angleterre et d’Irlande, pour avoir défendu des catholiques contre les persécutions et les discriminations.

La Cour était présidée par le maire de New York, De Witt Clinton, ancien sénateur à Washington, et qui serait plus tard le sixième gouverneur de l’État de New York.

Me Sampson soutint avec succès que si les principes d’une religion ne peuvent s’appliquer librement et totalement , alors, dit-il à la Cour, « le peuple dont la volonté s’exprime (par la Constitution) n’appartenait pas à une Église mais à une multitude de diverses sectes, tous ayant souffert plus ou moins en Europe à cause de leurs attaches religieuses, et beaucoup... ayant implacablement persécuté leur prochain. » Et il poursuit :

« Les catholiques ont en vérité enduré le pire, mais les autres, j’en suis persuadé, n’aimeraient pas mettre la Constitution à l’écart pour reprendre leur ancienne condition. Ce qu’à Dieu ne plaise. »

Dans la sentence unanime de la Cour, le maire Clinton écrivait :

« Il est essentiel pour la liberté d’une religion que ses rites soient respectés — que ses cérémonies tout comme ses fondements soient protégés. Le secret est l’essence de la pénitence. Le pécheur ne se confessera pas, le prêtre n’entendra pas la confession, si le voile du secret est levé... »

C’était la première confirmation du privilège de la confession dans l’Histoire de l’Amérique.

Peu après, dans le procès contre Smith (en 1817), un tribunal de Staten Island conclut que le droit à un tel secret privilégié ne s’appliquait pas au clergé protestant puisqu’il n’existe pas de sacrement de pénitence dans le protestantisme.

Mais le procès de Smith conduisit à une loi de l’État de New York protégeant tout échange de nature spirituelle entre le clergé et les pénitents.
Formons un vœu : que ces évènements du passé soient le prélude à une renaissance de la liberté religieuse à notre époque.


Traduction de Protecting “Auricular Confession” and Religious Freedom :

http://www.thecatholicthing.org/columns/2014/protecting-auricular-confession-and-religious-freedom.html

Photo : Me. William Sampson.

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