Russie

jeudi 4 septembre 2008

La Russie, la paille et la poutre

.

par Roland Hureaux

.

L’incroyable autisme des démocraties occidentales les a empêchées de se mettre à la place des Russes pour essayer de comprendre comment ces derniers pouvaient avoir vécu les événements des vingt dernières années.

Les Russes ont été patients

Le recul territorial d’abord : si on ne peut que se féliciter que les pays d’Europe centrale et orientale aient été libérés du joug communiste et de l’emprise de leur grand voisin, le mouvement est allé plus loin : avec l’éclatement de l’Union soviétique, la Russie a vu son emprise territoriale rétrécie en deçà même de la frontière de Brest-Litovsk (1918). Avec l’indépendance de la Biélorussie, Moscou se trouve à moins de mille kilomètres de la frontière. En réduisant, par des moyens il est vrai hautement contestables, la dissidence tchétchène, la fédération de Russie a évité in extremis d’aller plus avant dans le délitement.

Les humiliations : la guerre de Yougoslavie de 1999, vit les États-Unis et l’Europe prendre parti comme un seul homme et en violation complète du droit international contre les Serbes orthodoxes amis traditionnels des Russes, et en faveur des Bosniaques et des Albanais du Kosovo musulmans. Un choix congruent avec le statut de partenaire privilégié (et plus si affinités...) conféré à la Turquie, pourtant bien moins européenne.

Les menaces : comment, vu de Moscou l’entrée des pays baltes déjà réalisée et celle de l’Ukraine et de la Géorgie promise dans l’OTAN, une alliance qui, historiquement, s’est constituée contre eux, n’apparaîtrait elle pas comme telle ? Comment l’installation d’un bouclier antimissiles et de rampes de lancement de fusées en Pologne et en Bohême ne les confirmeraient-ils pas dans ce sentiment ? De même que la volonté d’évacuer le pétrole de la Mer noire en contournant leur territoire.

N’oublions pas non plus les vexations infligées il y a quelques années par le FMI imposant à ce pays où la natalité est au plus bas d’abolir toute politique familiale [1] : singuliers géo-stratèges qui voient d’un bon œil, face à une Chine surpeuplée, la Sibérie continuer à se vider !

Du containment à l’abaissement systématique

Quelle autre solution d’ailleurs pour qui veut réduire la puissance russe à sa plus simple expression que d’y faire revenir les Tartares ? Pour les tenants de cette ligne, il n’est probablement de bonne Russie que réduite aux dimensions de la Moscovie. Ils sont en tous les cas passés fort imprudemment du containment à l’abaissement systématique.

Les faucons qui des deux côtés de l’Atlantiques brandissaient encore la menace russe après la chute du communisme et au plus profond de la dépression de ce pays n’évoquent-ils pas ces anciens soldats devenus fous qui continuent à voir l’ennemi bien longtemps après le retour de la paix ?
Si vraiment il y avait menace, il était alors bien imprudent de la part des États-Unis de dénoncer unilatéralement le traité ABM, ou de vider de sa substance, en refusant toute vérification, le traité START, conclus avec l’Union soviétique.

Ajoutons le dénigrement systématique du régime russe auquel se livrent sans mesure certains médias occidentaux. Sans doute la démocratie est loin d’y être parfaite : certes l’emprisonnement d’un Mikhaïl Khodorkovski ou l’assassinat hautement suspect d’une Anna Politkovskaïa sont-ils inacceptables, mais nous sommes néanmoins à des années lumières du Goulag. La Russie a infiniment progressé depuis le temps de Staline et même de Brejnev ; ce pays se trouve si l’on veut dans une situation de transition comparable à celle du Brésil des années soixante-dix ou du Japon de l’après-guerre, qui, s’en souvient-on ? a réélu le même parti pendant trente ans sans que personne y trouve à redire. Mettre la Russie, comme on l’entend ici ou là, sur le même plan que la Chine, objet de tant de complaisances et où persistent à un degré inouï les structures totalitaire et le mépris de l’homme, relève d’une singulière absence de discernement. Et que dirait-on si la Russie entretenait en dehors de ses frontières quelque chose comme Guantanamo ? On peut trouver la question incongrue mais comment empêcher que les Russes la posent ?

Dans le même veine, les partis pro-occidentaux en Ukraine ou en Géorgie étaient tenus pour libéraux et les pro-russes pour autoritaires, corrompus et mafieux alors qu’on sait aujourd’hui que si leurs allégeances sont différentes, les méthodes et la moralité des uns et des autres sont comparables.

Même si la classe dirigeante russe n’a pas été bouleversée depuis 1990, qu’elle n’ait plus l’ambition de sauver le monde par une idéologie à vocation universelle est plus qu’une nuance ou alors toute la littérature libérale du XXe siècle montrant de manière si éclairante le rôle pernicieux de l’idéologie est à jeter à la poubelle.

Pas de quoi s’étonner

Que dans ce contexte, l’État russe requinqué par les bénéfices du gaz et du pétrole et le retour de la croissance, ait saisi l’occasion que lui offrait l’insigne maladresse du président géorgien Saakatchvili pour mettre les pendules à l’heure, on peut s’en indigner, on ne saurait s’en étonner.

Sans doute les Russes, quant au fond, se moquent-ils des Ossètes et des Abkhazes (en tout 7 % de la population de la Géorgie), mais les États-Unis s’intéressent-ils vraiment aux Albanais du Kosovo ou à libérer les femmes afghanes de la bourka ?

Sans doute l’entrée des troupes russes en Géorgie constitue-t-elle une violation flagrante de la souveraineté internationale de ce pays, mais quelle leçon peuvent donner en la matière les Occidentaux qui ont ouvert la boîte de Pandore en bombardant Belgrade ?

Sans doute la Géorgie, même petite, est-elle libre de sa politique extérieure. Elle n’est cependant, comme tout le monde, pas dispensée du devoir de modération. Le pays de Joseph Staline peut-il se transformer sérieusement en ennemi de la Russie ? De son côté, l’Ukraine, berceau historique de l’État russe, peut-elle tourner le dos durablement à ce dernier ?

Au demeurant que dirions- nous si des puissances lointaines, les Chinois par exemple, venaient exciter la Belgique ou le Luxembourg contre nous ?
On dira que la Russie, pays qui manque de mesure, est naturellement dangereuse. Mais en abusant de sa faiblesse après la chute du communisme, les Occidentaux ont démontré qu’eux aussi en manquaient singulièrement. En voyant la paille dans l’œil de leur vis-à-vis, ils n’ont pas vu la poutre dans le leur. Ils ont en tous les cas perdu une belle occasion de démontrer aux Russes leur volonté de paix.

Vigilance quand même

Le général de Gaulle aimait à dire qu’un État n’a pas d’ami. La Russie pas, plus que toute autre puissance, ne saurait être considérée a priori comme un pays ami. Mais on ne saurait lui faire le grief d’avoir de l’amour-propre (n’est-ce pas au fond ce que lui reprochent certains Européens de l’Ouest que ronge la haine de soi : d’être un peuple qui s’aime encore lui-même ?)

Même si la réaction de la Russie à l’affaire géorgienne est compréhensible, rien ne garantit qu’ayant réussi ce coup, elle ne cherchera pas ultérieurement à pousser plus avant ses avantages. Une bonne raison pour que les Européens réfléchissent aux moyens de lui faire une place honorable dans le concert européen. Cela passe sans doute par une parfaite intransigeance sur l’intangibilité de toutes les frontières et, malgré l’imprudence du bouclier antimissile, l’indépendance des anciens satellites de l’Europe de l’Est, Pologne en tête. Mais de leur côté les Russes ont droit, nous semble-t-il, à des égards au moins égaux à ceux de la Turquie, à ce que les affaires balkaniques ne soient pas réglées de manière unilatérale ou encore que les anciennes républiques soviétiques observent à son égard une sage neutralité.

Il n’est pas d’autre recette au maintien de la paix que la modération. Dans les affaires de l’Europe de l’Est, ce n’est pas, jusqu’à preuve du contraire, les Russes qui en ont manqué le plus. Mais s’il en allait différemment dans l’avenir, sans doute faudra-t-il alors réagir en conséquence.

Roland HUREAUX

[1] Les pressions du FMI en faveur de la suppression de la politique familiale étaient particulièrement mal venues dans ce pays où l’avortement est très répandu. Il ne semble pas que M. Camdessus, spécialiste de la doctrine sociale chrétienne et alors directeur général du FMI y ait objecté.

*Tribune publiée dans Le Figaro du 26/08/2008
sur le site http://www.libertepolitique.com/
le 1er septembre 2008

et sur
http://roland.hureaux.over-blog.com/

Messages

  • L’INSOUTENANBLE LEGERETE DE L’OCCIDENT

    dans ses relations avec les pays d’Europe centrale et orientale

    Dès l’entrée des troupes russes en Géorgie, les Etats-Unis, après avoir émis de vigoureuses protestations, ce qui ne coûte rien, ont fait savoir qu’ils excluaient une riposte proprement militaire dans le Caucase. Vu de Moscou, c’est là le plus important.

    Les « sanctions » qu’envisage de prendre l’Europe occidentale, si dépendante de la Russie pour ses approvisionnements énergétiques, ne sauraient, en tout état de cause, avoir qu’un caractère symbolique.

    De telles positions peuvent choquer. Elles ne devraient pas nous surprendre.

    Parmi les motifs qui poussèrent en son temps le général de Gaulle à construire une force de dissuasion indépendante, se trouvait sa conviction, maintes fois exprimée, qu’à partir du moment où l’URSS s’était dotée d’une force nucléaire, jamais les Etats-Unis ne risqueraient un affrontement direct avec une autre puissance nucléaire pour assurer la protection de l’Europe occidentale. C’est dans cette logique que Washington inventait de la protection de la France et de l’Allemagne, pas de la Lituanie et de la Géorgie ! dès 1956, la théorie prudente de la « riposte graduée ». Et il était alors question

    L’imprudence des Etats-Unis

    Ce qui surprend en revanche est que les Etats-Unis et certains de leurs alliés aient, depuis plusieurs années laissé croire si inconsidérément aux petits pays d’Europe de l’Est, les anciennes démocraties populaires aussi bien que les ex-républiques soviétiques, qu’ils leur apportaient une garantie si sérieuse de sécurité qu’ils pouvaient se risquer à provoquer allègrement leur grand voisin russe.

    Non seulement les Etats-Unis, malgré les réticences de la France et de l’Allemagne, ont poussé à l’entrée de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’OTAN, mais ils ont apporté une assistance militaire importante à la Géorgie, contribuant même à ce qu’il semble, au travers de la fourniture d’un armement ultramoderne et de quelques centaines d’instructeurs, à préparer l’imprudent coup de force du président Saakatchvili contre l’Ossétie du Sud. Comment ce dernier n’aurait-il pas été convaincu, au vu d’un appui technique aussi sensationnel, que les Américains enverraient des troupes pour le soutenir ? Avec autant de légèreté, l’Ukraine menace d’ exclure les Russes de la base navale de Sébastopol.

    Accepter sur leur sol des éléments du bouclier antimissile américain, dont on aura du mal à faire comprendre aux Russes qu’il n’est pas dirigé contre eux, est tout aussi aventuré de la part de la Pologne et de la Bohême, alors même que l’OTAN ne comporte aucune obligation de solidarité militaire en cas d’agression.

    Tout à leur rêve américain, ces pays ont dans la période récente réécrit l’histoire des années trente de manière fantasmagorique. A les en croire les Etats-Unis auraient volé à leur secours en 1939, en 1956, en 1968 ou en 1981 ! Forts de cette protection supposée, ils croient pouvoir narguer non seulement la Russie mais l’Union européenne (à qui on ne s’est jamais soucié de demander son aval pour recevoir le bouclier antimissile). Certes pour défendre la Tchécoslovaquie et n’eurent pas non plus la stratégie la plus avisée pour protéger la Pologne (1). Mais enfin, la France a risqué son existence en faisant jouer la solidarité avec celle-ci. Les Etats-Unis, eux, faut-il encore le rappeler ? ne bougèrent que deux ans plus tard, à la suite de l’attaque de Pearl Harbour, pour ensuite les lâcher à Yalta. Quelle que soit la détermination du président Reagan ( beaucoup plus prudent que Bush, père et fils, dans ses engagements militaires), c’est d’abord à leurs propres efforts que les Polonais, les Tchèques - et les Russes eux-mêmes (2) - doivent d’avoir secoué le joug du communisme. la France et la Grande-Bretagne ne s’illustrèrent pas en 1938

    Qui parle de Munich ?

    Tous ceux qui aujourd’hui évoquent Munich à tort et à travers, devraient en outre se souvenir qu’une des grandes leçons des années trente est qu’on ne bafoue pas ou ne laisse pas bafouer impunément le droit international. Même si les conséquences funestes d’une rupture de l’ordre juridique n’apparaissent pas immédiatement, toute entorse ouvre la boite de Pandore. Or qui ne se souvent de l’euphorie avec laquelle Américains et Européens l’ont piétiné , au nom des droits de l’homme, en agressant la Serbie en 1999 puis, plus récemment en reconnaissant l’ indépendance du Kosovo. Le consensus des grandes démocraties, disait-on avec une inconcevable légèreté, vaut toutes les résolutions du Conseil de sécurité ! Il est douteux que le reste du monde l’ait vu de cette façon. Moscou en tous cas n’a pas oublié. Les avertissements pourtant clairs par lesquels le que la reconnaissance du Kosovo constituait un affront grave à son égard (3), ont été négligés. En Géorgie, où elle viole à son tour le droit international (mais ni plus ni moins que nous au Kosovo), elle nous rend la monnaie de notre pièce. La pente est assurément dangereuse. Russie a signifié

    La nouvelle politique du « cordon sanitaire » signifiée par un l’élargissement indéfini de l’OTAN vers l’Est était doublement absurde. Elle négligeait le fait pourtant capital que depuis 1990 la Russie ne cherchait plus à exporter aucune idéologie. Elle promettait aux pays concernés un appui qu’en réalité, dès le départ, aucun Occidental n’était prêt à apporter.

    La nécessaire modération

    Doit-on aujourd’hui se contenter de contempler le désastre ?

    Il est des imprudences qui ne se rattrapent guère : on peut craindre que celles qui ont été commises dans les Balkans en fassent partie.

    Mais les « Occidentaux » (on se demande à quoi correspond encore cette expression depuis la chute du communisme ! ) doivent aujourd’hui clairement admettre que la paix en Europe ne proviendra pas de l’écrasement d’un camp , si camp il y a, par un autre, par une réduction de la Russie à l’état de pays de seconde zone, ce que l’immense espace dont elle dispose interdit de toutes les façons , à moins d’y rappeler les Tartares.

    La paix en Europe ne proviendra que d’un compromis fondé sur la modération, la reconnaissance du partenaire et un minimum d’égards pour ses préoccupations.

    Peut-être même faudrait-il passer de nouveaux accords d’Helsinki. Sur quelles bases ? Sans doute l’intangibilité des frontières, ce qui supposerait qu’on ne reconnaisse, si c’est encore possible, contrôler. ni le Kossovo, ni l’Abkhazie (ni demain la Flandre !). Il faut aussi s’interroger sur l’avenir de l’OTAN qui de fait protège si peu et, ressentie comme une menace par les Russes, n’est plus pour ses membres européens qu’un moyen de les La Russie n’a sans doute pas le droit d’attenter à la souveraineté de ses voisins, anciennes républiques soviétiques comprises. Mais pas plus que la France ne supporterait que quelque puissance lointaine vienne exciter la Belgique ou le Luxembourg contre elle, on peut comprendre qu’elle exige d’eux en échange une certaine neutralité. Qu’elle ne souhaite pas que la Géorgie, pays natal de Joseph Staline ou l’Ukraine, berceau historique de la Russie, lui deviennent antagonistes, est après tout compréhensible. A des degrés divers, que cela leur plaise ou non, la sécurité des pays de l’Europe centrale et orientale - et celle de l’Europe en général - passe par une forme ou une autre de modération vis-à-vis du grand voisin de l’Est.

    Roland HUREAUX

    1. Mais au moins n’avaient-ils pas encouragé ces pays à provoquer l’Allemagne !

    2. Et les Afghans !

    3. La Russie pouvait estimer être impliquée dans les Balkans à un double titre : comme protecteur traditionnel des Chrétiens orthodoxes et comme membre permanent du Conseil de sécurité.

    Voir en ligne : L’insoutenable légèreté de l’Occident

  • Serait-il possible de restituer le texte de commentaire dans son intégralité ?
    Je ne sais pas ce qui lui est arrivé mais il est truffé de coupures et de perturbations bizarres qui le rendent illisible...

    Par exemple : "C’est dans cette logique que Washington inventait de la protection de la France et de l’Allemagne, pas de la Lituanie et de la Géorgie ! dès 1956, la théorie prudente de la « riposte graduée ». Et il était alors question

    L’imprudence des Etats-Unis".

    Rien n’est plus insupportable que les textes remplis de fautes (d’orthographe ou typographiques).

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.