Retour d’Erivan

par Dominique Dechef

mardi 19 décembre 2017

Que peut-on voir aujourd’hui en Arménie ? Les traces de la grande Arménie de l’Antiquité à son âge d’or ? Elles sont en Turquie. La mémoire des familles décimées par le génocide ? Elle est en Syrie et au Liban, en France et aux Amériques...

Ce que le voyageur découvre aujourd’hui en arrivant à Erivan, capitale d’une petite Arménie de 29000 km2, superficie analogue au Rwanda, à la Belgique ou à la Bretagne, c’est la face interdite des monts Ararat, vus de l’Arménie soviétique, de l’autre côté du rideau de fer. Certes, les statues, places et avenues au nom de Lénine ont disparu, mais pas celles des communistes arméniens, pas les immeubles incertains de l’ère Khrouchtchev ou Brejnev attribués à l’indépendance à leurs occupants à titre gratuit. Si le niveau d’eau du lac Sevan – second plus grand lac d’eau douce en altitude au monde – n’est pas remonté (pompé à l’ère stalinienne comme la mer d’Aral), et si les industries chimiques les plus polluantes de la spécialisation soviétique du travail ont été arrêtées, la langue russe reste la principale langue étrangère enseignée (même si la république d’Arménie doit accueillir le prochain sommet de la francophonie en 2018) et le réseau de surface du gaz russe alimente la totalité du pays. Mieux, ce sont des garde-frontières russes qui contrôlent le no man’s land entre la république d’Arménie et ses voisins turc, géorgien et azeri. Plusieurs milliers de soldats russes sont casernés au nord-ouest à Gyumri qui ne s’est pas encore remis du tremblement de terre du 7 décembre 1988.

Il ne faut pas longtemps avant de comprendre qu’il y a deux Arménies historiques : l’occidentale et l’orientale, séparées d’abord entre Empire perse et Empire ottoman pendant deux cents ans (XVIIe au XIXe) puis à partir du début du XIXe siècle entre Empire ottoman et Empire russe. La Russie tsariste a progressivement repris le Cau­case aux Perses en un temps où les Arméniens étaient aussi nombreux à Bakou (actuelle capitale de l’Azerbaïdjan) et à Tiflis (Tbilissi, actuelle capitale de la Géorgie) que dans les districts arméniens stricto sensu. à l’époque, on estime qu’il y avait environ 1,5 million d’Arméniens côté ottoman, et 1,2 côté russe.

Les Arméniens occidentaux, exterminés aux deux tiers lors du génocide de 1915, ont subsisté au Liban et en Syrie (300 000), et dans la diaspora occidentale (peut-être deux millions). Finalement, que savent-ils des Arméniens orientaux (trois millions plus un million dans le reste de l’ex-URSS, outre 200 000 toujours restés en Iran) et réciproquement ? Que vont-ils découvrir les uns des autres après soixante-dix ans de soviétisation et au-delà, des siècles de destins séparés ? Les Arméniens orientaux n’ont pas été victimes de massacres de masse mais, à l’époque tsariste, ils ont souvent été persécutés par les « Tartares » ou Azéris – avec lesquels les combats ont repris à l’indépendance dans les années 1990. On oublie un peu vite ce qu’ont traversé ces chrétiens d’Orient. à l’époque soviétique, ils ont souffert d’une brutale « déchristianisation » dont on ne prend la mesure qu’aujourd’hui. En 1990, il ne restait que trois églises ouvertes à Erivan pour une population de 1,3 million d’habitants. Il a fallu tout reprendre à zéro. On a beau jeu de relever une prétendue faiblesse de la pratique religieuse ! Outre que celle-ci ne s’apprécie pas de la même façon que du côté latin. La foi côté arménien s’exprime de façon plus intérieure. Les églises sont sobres  : ni icônes, ni chemin de croix, murs nus, ni fresques ni vitraux, un rideau uni qui ferme le chœur pendant les offices mais ne s’ouvre pas sur un Christ en majesté mais sur l’enfant et sa mère. La principale « pratique » extérieure est celle de faire brûler des cierges. Chaque jour, semaine autant que dimanche, dans des sanctuaires toujours ouverts, un filet régulier de fidèles, de tous âges et de tous genres passent y prier en silence. Les Arméniens ont convoyé jusqu’à nos jours l’art de l’enluminure des manuscrits et créé un alphabet : ils sont donc attachés à l’Écriture, au Livre saint. En revanche, leur souci de conservation les a empêchés de moderniser leur liturgie – et la langue du Ve siècle, y compris chez les Arméniens catholiques, ce qui rend difficile le suivi de celle-ci par les jeunes.

Des responsables arméniens s’expriment parfois de manière critique sur ce dialogue pas évident au premier abord entre les habitants de la petite république d’Arménie – troisième du nom après l’éphémère république de 1918-1920, la soviétique et depuis 1990 l’actuelle – et une diaspora libérale et capitaliste, qui réagit contre l’arriération communiste mais ne l’a pas connue. Quelque part, la priorité donnée légitimement à la reconnaissance internationale du génocide a occulté le pays réel. Pour qu’Erivan considère que le pays avec lequel existent les meilleures relations soit l’Iran, qui ne partage qu’une frontière terrestre sur une trentaine de kms et la seule route de désenclavement du pays, cela en dit long sur le sentiment de solitude et d’abandon que ressentent les habitants de ce pays.

L’hiver sera rude. Les derniers touristes quittent l’aéroport. Les Arméniens orientaux vont se retrouver entre eux, près de la moitié vivant dans Erivan, ville-lumière, telle l’arche perchée sur le Caucase, une oasis dans un désert humain, étouffée entre des grands voisins tentaculaires.

L’Arménie n’est pas seulement l’affaire des Arméniens de la diaspora, ni celle des autres chrétiens, c’est l’affaire de tous les Européens. L’Arménie ex-soviétique est un pays européen, un pays occidental dont le devenir nous concerne tous.

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