Déconfinement

Retour au réel ?

par Aymeric Pourbaix

jeudi 7 mai 2020

Messe pontificale à Saint-Pierre de Rome.
© Antoine Mekary / Godong

La légitime réaction des catholiques, évêques, prêtres et laïcs, réunis dans leur indignation face au déni par l’État de la dimension spirituelle du déconfinement – le retour du culte ouvert aux fidèles – ne doit pas masquer un enjeu tout aussi vital. Dans les semaines à venir, il consistera pour les croyants eux-mêmes à passer du virtuel au réel, lorsque les messes auront retrouvé leur caractère public – sans lequel il n’est pas d’Église, mais une foi reléguée au domaine privé.

Le risque du virtuel

Fort heureusement, la période qui suit Pâques est un moment privilégié pour découvrir cet aspect incarné de la foi catholique. Surtout dans cette période où nous courons le risque, après huit semaines de confinement, de virtualiser notre rapport à la foi.

L’Évangile le montre bien : si Jésus ressuscité n’est pas monté au Ciel immédiatement, c’est qu’il doit y avoir une raison, s’interrogeait Romano Guardini, prêtre et théologien allemand qui inspira Benoît XVI et le pape François. Et il répondait : il s’agissait pour le Dieu fait homme de montrer que la vie terrestre, dans ce qu’elle a de plus trivial, de banalement humain – partager un repas –, comportait une dimension d’éternité.

Car durant ces quarante jours qui mènent à l’Ascension, celui qui apparaît à ses disciples est bien «  Jésus de Nazareth, en chair et en os, tel qu’il a vécu avec les siens, et non pas un fantôme  », souligne Guardini. Avec ses blessures. Sans coup d’éclat ni faire de miracles.

C’était dire l’importance de la chair, de l’incarnation d’une foi qui n’est pas une simple théorie, ou une abstraction que l’intelligence humaine, parfois dévoyée, peut tordre dans tous les sens au point d’en déformer la vérité.

De fait, depuis l’âge moderne, l’une de ces déformations a consisté à soutenir comme un «  dogme  » que le christianisme est l’ennemi du corps. Un corps pris au sens de l’antiquité païenne, ou de la Renaissance, c’est-à-dire détaché de Dieu, idolâtré pour lui-même. Nous y sommes toujours.

« En réalité, remarque encore Guardini, le christianisme seul a osé placer le corps dans les profondeurs les plus cachées de Dieu.  » Ce qui revient, en définitive, à lui donner une dignité inaliénable, quand l’exaltation moderne du corps en cache bien souvent la haine.

Ainsi, retrouver le goût de la vérité et du réel, le sens de l’incarnation de la foi, à travers les rites, les sacrements, sera peut-être un changement moins éclatant que ceux qui veulent changer de monde, mais certainement plus efficace.

Cela vaut en particulier pour la liturgie, où nous avions sans doute oublié, bien avant le coronavirus, combien est importante la place des sens, de la sensibilité, pour faire entrer dans le mystère de ce qui est invisible.

Pour convaincre les indécis et ceux qui seront devenus adeptes de la messe virtuelle, il faudra donc que les pasteurs déploient tous les charmes sensitifs de la messe : cloches, musique, encens, habits, lumières… Ce souci du beau sera le meilleur argument pour faire de nouveau entrer les fidèles dans cette antichambre du Ciel qu’est la messe.

Messages

  • Ce texte clair et équilibré doit être compris dans la dimension de la réalité exprimée par Romano Guardini et citée à juste titre : "Jésus de Nazareth en chair et en os tel qu’il a vécu avec les siens et non pas un fantôme".

    Dans les conditions imposées vu le covid-19 il serait fort dommageable que cet article par ailleurs bien apprécié soit - on ne sait jamais - interprété comme une critique négative de la messe télévisée. En effet, les lignes d’Aymeric Pourbaix doivent être prises pour ce qu’elles sont c’est-à-dire, on l’aura compris, en faisant la différence entre les termes "virtuelle" et "irréelle", ici "virtuelle" ne reflétant que la technique de la "3 D" qui n’enlève rien à la réalité de la "présence réelle" dans la messe télévisée.

    Oui, vivement le retour des messes dans les églises pour la communion autant spirituelle que physique des fidèles avec le Pain de Vie ! Et grâce soit rendue à Dieu pour la messe télévisée qui Le fait entrer en partage dans l’intimité des personnes isolées, infirmes et malades chez elles, dans les maisons de retraites, les Ephad, les hôpitaux et les prisons !

  • Simplement :
    Assister à la messe pour un catholique c’est être près de l’autel, près de l’hostie consacrée, près de Jésus Christ, s’unir à Lui
    A la maison, c’est imaginer assister à la messe, se contenter d’une pensée pieuse
    "Celui qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie éternelle" : mystère que des politiques ne comprennent apparemment pas

  • Il est sûr et certain que participer à la messe par écran TV interposé ne saurait être comparé comme égal ou identique au fait de participer physiquement à la sainte liturgie, en assemblée, et se nourrir réellement du corps et du sang du Christ. D’ailleurs nulle part, ici, sous le titre "Retour au réel ?" n’est reconnue, soutenue et encore moins défendue une prétendue liturgie télévisée vécue à l’identique comme une rencontre directe avec le Seigneur, et la référence à la phrase de Romano Guardini aussi bien que le sous-titre "Le risque du virtuel" sont explicites. Aussi, et on l’aura compris, que c’est par souci d’éviter une éventuelle incompréhension du terme "virtuel" que la réaction du 08 mai, 08:29 évoque la "technique de la 3D".

    Cela dit, et en étant d’accord avec Gilberte sur son premier paragraphe et sur le mystère de la sainte eucharistie, il y a, amicalement exprimé, refus à la suivre sur son assertion qu’"à la maison, c’est s’imaginer assister à la messe, se contenter d’une pensée pieuse". Quand, pour des raisons spécifiques on est empêché de rejoindre physiquement le Seigneur et l’assemblée sous les voûtes d’une église, la messe télévisée, loin d’être un supplétif imaginaire à une véritable adhésion de l’esprit et du coeur au Christ Pain de vie, elle est une grâce par laquelle le Bon Pasteur va, dans Son immense tendresse, à la recherche de ses brebis là où elle sont.

  • Votre sensibilité vous fait désirer une liturgie riche en esthétique.
    C’est votre gout : il est respectable,mais ce n’est que votre goût !
    N’oubliez pas que d’autre ressentent exactement l’inverse Pour eux les sur- ajouts liturgiques n’ont pas vraiment de sens et ne provoquent qu’agacement et envie de fuir !
    Vos aspirations ne constituent donc pas nécessairement la solution pour redonner aux fidèles le goût de la pratique !

  • Si la messe télévisée et la messe suivie à l’église ont coexisté depuis tant d’années, c’est qu’elles ne s’adressent pas aux mêmes personnes et que les messes télévisées se substituent souvent aux églises sans prêtres (villages isolés). Elles ne s’opposent pas mais se complètent
    J’écrivais précédemment en pensant aux personnes qui ont vu leurs habitudes changées et non pour les personnes qui suivent la messe à la télé par nécessité depuis longtemps

  • Il convient de se souvenir qu’habituellement au cours de la messe le prêtre confie des hosties consacrées à des fidèles se chargeant de porter la sainte communion à des personnes dans l’incapacité, pour diverses raisons, de se déplacer et participer physiquement à la liturgie.

    Oui, il existe bien un "risque du virtuel" qui n’est aucunement lié à la messe télévisée en elle-même mais dans le fait que d’aucuns finissent par la considérer comme un produit "prêt-à-consommer" servi confortablement "à domicile".

    Le rituel qui entoure la liturgie : vêtements des officiants, cierges, fleurs, chants, cloches etc... ne relève pas d’un quelconque folklore mais a une signification. Et peut-être que relire attentivement "Retour au réel ?" (suite au déconfinement) aiderait à mieux prendre la mesure d’un "risque du virtuel".

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