Rendons justice aux Pharisiens

Père Paul D. Scalia, traduit par Bernadette Cosyn

mardi 10 novembre 2020

« Le Christ guérissant l’aveugle » par El Greco, vers 1570
[Le MET, New-York]

Dans l’imagerie populaire, les Pharisiens se situent dans la quintessence du scélérat dans l’histoire du héros. On les trouve toujours à traquer notre Seigneur, à conspirer contre Lui, cherchant à Lui tendre des pièges. Si l’Évangile était un western, ils seraient les porteurs de chapeaux noirs. Ils semblent être les sales types par excellence.

Mais ce n’est pas vraiment juste : les Sadducéens étaient bien pires. Les Pharisiens avaient au moins une certaine consistance théologique. Les Sadducéens ne croyaient ni à l’immortalité de l’âme, ni à la résurrection de la chair, ni aux anges. Une théologie aussi tronquée conduit immanquablement à une façon mondaine de penser et d’agir. L’argent et le pouvoir évincent facilement la dévotion.

Par conséquent il se trouve que les Sadducéens étaient la classe aristocratique et les détenteurs du pouvoir en Israël. Ils géraient le Temple et négociaient avec les Romains. Dans ce rôle, ils ont pris l’habitude d’arrondir les angles en matière de foi au profit de la richesse et du pouvoir temporel. Ce type de personne religieuse ne nous est pas inconnu. De fait, on les voit souvent courir après les fonctions officielles.

Sans surprise, notre Seigneur n’engage presque jamais le combat avec les Sadducéens. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il n’y a chez eux pas de dévotion ou de principe auxquels faire appel. Jésus vitupère fréquemment contre les Pharisiens. Mais il ne débat qu’une fois avec les sadducéens quand ils l’approchent (voir Matthieu 22, 23-33)

Comme nous le savons, les Pharisiens subissent le plus gros des invectives de notre Seigneur : hypocrites… guides aveugles… fous… sépulcres blanchis…serpents… etc. Mais s’il engage avec force le combat contre eux c’est parce qu’il y a sujet de le faire. Contrairement aux Sadducéens, ils ont un zèle et une conviction qui pourraient être remis sur la bonne voie. Et cela atteint le pouvoir des Pharisiens.

Comme nous le savons, ils étaient dévoués à la loi d’Israël. Pas uniquement la loi mosaïque mais des centaines d’autres lois qui ont grandi autour. Cela nous pousse habituellement à les déclarer légalistes. Mais, encore une fois, ce n’est pas vraiment juste. Les objectifs de la loi étaient nobles : incorporer la dévotion au Seigneur dans toutes les facettes de la vie.

D’où les lois à propos de choses aussi insignifiantes que « la purification des coupes, des pichets, des marmites et des lits » (Marc 7, 4). Au moyen de ces lois, ils cherchaient à vivre la Torah dans chaque situation de leur vie quotidienne. Bien plus, ils espéraient et attendaient que leur fidélité à ces choses hâte la venue du Messie.

Pourtant, cela a finalement tourné au légalisme. Tout vice est la déformation d’une vertu. La grande tragédie des pharisiens n’était pas leur dévotion à la Loi mais la déformation de cette dévotion. « Malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites ! Car vous payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin et vous avez négligé les matières les plus importantes de la loi, la justice, la miséricorde et la foi ; vous auriez dû faire ces choses sans négliger les autres » (Matthieu 23, 23).

La loi est devenue pour eux non un moyen d’arriver à une fin – un moyen d’arriver à Dieu – mais une fin en soi. Leur dévotion est devenue une forme d’idolâtrie. Ils se sont tellement englués dans la Loi de Moïse qu’ils ne reconnaissent pas le Législateur ; tellement englués dans des lois qu’ils n’ont pas reconnu l’accomplissement de la Loi.

Maintenant, nous ne devrions pas blâmer trop durement les pharisiens pour deux raisons. D’abord parce que nous sommes tous des pharisiens. Nous essayons tous de substituer de pieuses pratiques et observances à une authentique relation avec Dieu. Comme eux, nous tombons dans une mentalité mercantile dans notre relation avec Dieu, remplaçant la dévotion intérieure par des actes extérieurs. Après tout, il est bien plus facile de faire des choses et d’observer une loi extérieure que de s’investir intérieurement dans une relation avec le Christ.

Mais plus important, nous devrions apprécier les pharisiens parce que, du sein de leur légalisme, ils nous rappellent qu’il y a une Loi. Ils avaient au moins la conviction qu’il y a une façon de vivre, de parler et d’agir en conformité avec la création et la révélation ; qu’il y a une vérité objective sur la façon de vivre une vie authentiquement humaine ; qu’il y a une façon d’avoir une relation vraie avec Dieu. Et que cette façon de vivre – cette loi – peut être connue. « Bienheureux sommes-nous, ô Israël, car nous connaissons ce qui plaît à Dieu ! » (Baruch 4, 4).

A contrario, nous vivons dans une culture sans loi. Nous souffrons d’une anarchie métaphysique : le rejet de toute vérité sur ce que nous sommes et comment nous devrions vivre. Notre société ne reconnaît plus la vérité objective – la loi – de l’homme. Nous ne nous reconnaissons même plus comme mâle et femelle ou comme créatures.

« L’homme et la femme comme réalités créées, comme nature de l’être humain, n’existent plus. L’homme met en question sa nature » disait le pape Benoît XVI. Naturellement, sans nature, il n’y a plus de loi naturelle... plus de norme pour notre conduite... aucune base pour aucune loi. Si les pharisiens ne savaient plus voir la Loi au-delà des lois, nous avons rejeté la Loi elle-même.

Saint Paul nous met en garde contre « l’homme de perversité » (2 Thessaloniciens 2, 3), et il ne pense pas à un contrevenant ou à un émeutier. Il pense au démon lui-même, celui qui rejette toute loi, norme ou vérité objective. Il est celui qui rejette la nature des choses et nous donne envie de saisir comme lui l’autorité d’agir : vous serez comme des dieux

« Maître, dans la Loi, quel est le plus grand commandement ? » Cette question, bien qu’elle recèle également un piège, repose sur une vérité essentielle il y a une loi contenant des commandements relatifs à nous et à notre conduite. Notre Seigneur, connaissant parfaitement les intentions des inquisiteurs, répond à la question de façon plus profonde qu’ils ne l’escomptaient. Il leur donne le commandement double d’aimer Dieu et le prochain.

Mais pour pouvoir arriver à cette loi d’amour, nous devons premièrement accepter l’existence d’une loi, la vérité sur ce que nous sommes et la bonne manière de vivre. Notre anarchie actuelle semble agréable de prime abord parce qu’elle nous permet de faire tout ce que nous voulons. Mais cela tourne finalement à l’amertume. Tôt ou tard, nous prenons conscience que, toute loi étant abolie, nous n’avons aucune obligation d’aimer Dieu ou de nous aimer les uns les autres... et nous sommes misérablement solitaires au sein du monde.

Pour rendre justice aux pharisiens, nous pourrions faire usage d’un peu de rappel de la loi – à propos de notre nature humaine, de notre projet d’amour et du Législateur qui à la fois commande et rend capable d’aimer Dieu et le prochain.


Voir en ligne : The Catholic Thing

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