Rendons justice à saint Joseph

Michael Pakaluk, traduit par Bernadette Cosyn

vendredi 8 janvier 2021

Luca Giordano : "le songe de Saint Joseph" - 1700
Indianapolis Museum of Art

Alors que nous débutons l’année consacrée à Saint Joseph, considérez avec moi le rôle de saint Joseph dans l’Annonciation. Ce verset en particulier : « Joseph, son époux, étant un homme juste, et pourtant ne désirant pas l’exposer à l’opprobre, décida de divorcer en secret » (Matthieu 1:19). Si vous avez assisté à la messe vendredi passé, vous avez entendu ce verset dans l’Evangile. Et peut-être, tout comme moi, avez-vous entendu une homélie donnant l’interprétation courante de ce verset.

Cette interprétation courante commence par supposer que Joseph croyait que Marie avait des relations avec un autre homme. Il est naturel de supposer cela. Mais est-ce réellement vrai ? C’est cette hypothèse que je souhaite contester.

L’interprétation courante continue comme suit : des fiançailles étaient un contrat officiel équivalant au mariage. L’infidélité durant les fiançailles étaient assimilée à un adultère. Comme Joseph était « un homme juste », il ne souhaitait pas prendre chez lui une adultère – une adultère non repentante puisque Marie n’avait d’aucune manière reconnu son infidélité. Ni ne lui avait demandé pardon.

Comme il était un homme juste de l’espèce miséricordieuse, il ne voulait pas la voir punie, humiliée ou même peut-être lapidée. Par conséquent, il a décidé de divorcer discrètement, plutôt que d’en faire une affaire publique, ce qui était l’autre option s’offrant à lui.

Cette interprétation courante a été privilégiée par Saint Jean Chrysostome et apparaît dans les notes de la Nouvelle Bible Américaine. Mais est-elle vraie ?

S’il en est ainsi, pourquoi Matthieu a-t-il pris soin de stipuler que « Marie se trouva enceinte par l’action de l’Esprit-Saint » ? S’il raconte l’histoire du point de vue de Joseph, pourquoi ne raconte-t-il pas ce détail crucial également du point de vue de Joseph, disant « Joseph fut abattu de découvrir qu’elle était enceinte » ?

Deuxièmement, pourquoi l’ange aurait-il commencé en disant « n’aie pas peur de prendre chez toi Marie ton épouse » ? La peur n’a rien à voir avec la décision de Joseph selon l’interprétation courante. Bien plus, selon cette interprétation, veuillez noter que Joseph n’en serait pas à « soupçonner » ou « craindre » que Marie ait commis l’adultère – il en serai absolument certain !

Troisièmement, Joseph avait la certitude morale de la vertu de Marie, et il n’y avait aucun fondement pour croire qu’une infidélité était possible. Même de nos jours, de respectables chrétiens, sains et bien intentionnés, trouvent parfois qu’ils connaissent le caractère de l’autre au point d’être certains que l’infidélité est exclue. Joseph et Marie étaient ainsi. Ensuite, Marie n’avait pas les travers qui, chez une personne innocente, sont les préludes à un adultère. Elle ne buvait pas à l’excès ni ne flirtait. Elle n’était pas exposée à la séduction par besoin d’affirmation ou d’éloges. Elle ne serait même pas restée seule avec un autre homme. Sa relation avec Joseph n’avait pas de pulsion vers l’immoralité sexuelle. Ajoutez à cela que Nazareth était une petite ville de quelques douzaines de petites maisons de pierre sur une colline. Peu de choses pouvaient passer inaperçues dans un tel endroit.

Quatrièmement, dans la mesure où nous aimons, nous faisons confiance, et nous sommes dans l’obligation de faire confiance. Ce serait un grave péché de suspecter le péché chez quelqu’un que nous avons appris à aimer sur de bonnes bases au fil du temps. Si un époux, par jalousie, lit quelque chose de répréhensible dans un comportement innocent de son épouse, il pèche envers elle. Si Joseph avait cru Marie coupable d’une grossière infidélité, il aurait péché envers elle et aurait été dans l’obligation de lui demander pardon avant de la prendre pour épouse.

« Mais elle était enceinte ! » direz-vous, « c’est sûrement une preuve ». Pas nécessairement : les gens naïfs ne pensent pas à la sexualité et grossesse de cette manière. Joseph ne s’était pas vu présenter de planches anatomiques lors d’un cours de SVT. Il n’avait pas « d’expérience avec les femmes ». Pour une personne naïve, il n’y a pas forcément de lien entre la grossesse et la sexualité ; il était possible qu’il dissocie les choses. (NDT : cet argument n’est pas recevable, l’Ancien Testament montre bien que les Hébreux liaient la grossesse aux relations sexuelles.)

Cinquièmement, saint Joseph était sûrement aussi croyant que d’autres saints. Dieu a dit à Abraham de sacrifier Isaac, alors qu’Il a également dit à Abraham qu’il serait par lui père d’une grande nation. Saint Paul loue la foi d’Abraham précisément pour avoir accepté ensemble ces deux vérités. La foi d’Abraham est même une référence pour les chrétiens. « Marie est innocente. Marie est enceinte. » Pouvons-nous créditer Joseph d’au moins autant de foi qu’Abraham. Dieu aurait-il laissé passer l’opportunité de tester Joseph de cette façon ? Sûrement c’était cette contradiction qui troublait Joseph et non pas « Marie était innocente. Elle ne l’est plus ».

Ensuite, Saint Paul loue la façon dont Abraham a résolu la contradiction, déduisant que Dieu devait prévoir de relever Isaac d’entre les morts (Hébreux 11/19), découvrant en quelque sorte la doctrine de la Résurrection.

Ce qui mène à la sixième considération : Joseph connaissait sûrement les Écritures au moins aussi bien que ses contemporains, entre autres la prophétie « une vierge concevra et portera un fils » (Isaïe 7:14). A une époque de large attente du Messie, Joseph aurait-il pu méconnaître cette prophétie ? Est-ce un hasard si les paroles de l’ange à Joseph suivent exactement cette prophétie ? Aurait-il pu être invraisemblable pour lui de supposer que Marie, oui, Marie, puisse être cette vierge ?

S’il avait atteint cette conclusion, étant un homme juste et par conséquent humble, n’aurait-il pas été effrayé, dans son humilité, de se permettre de prendre Marie pour femme en l’absence de mandat divin ?

Saint Jérôme a adopté cette autre interprétation : « cela peut être considéré comme un témoignage en faveur de Marie que Joseph, confiant dans sa pureté et s’émerveillant de ce qui s’était passé, a couvert en silence ce mystère qu’il ne pouvait expliquer ». De même Rabanus : « il contemplait enceinte celle qu’il savait être chaste ; et parce qu’il avait lu ’voici, une vierge va concevoir, il n’a pas douté que cette prophétie devait s’accomplir en elle ». « Il a songé à la répudier » dit Origène « parce qu’il voyait en elle un grand sacrement dont il ne se sentait pas digne d’approcher ».

Voici juste quelques réflexions avec lesquelles débuter l’année du remarquable saint Joseph.


Voir en ligne : The Catholic Thing

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