FC 1359 – 29 décembre 1972

Renaissance religieuse… mais laquelle ?

par le R.P. Louis Bouyer

mardi 10 janvier 2012

Certains ecclésiastiques (si tant est qu’on ose encore user de ce vocable) aussi bien catholiques que protestants, ces dernières années, n’ont cessé de nous annoncer la « sécularisation », voire « la mort de Dieu », comme des phénomènes irréversibles caractérisant la société moderne. Les protestants, depuis quelques temps, paraissent avoir mis une sourdine à ce genre de déclarations. Les catholiques, avec la lenteur qui marque depuis longtemps toutes leurs mises à la page, ne semblent pas s’en être avisés jusqu’à présent… Mais, le fait est là, d’abord aux Etats-Unis, puis déferlant déjà sur l’Europe occidentale, une vague de redécouverte du sacré, de recherche de Dieu, d’appétit soudain revenu pour la prière, se fait sentir un peu partout, mais particulièrement parmi les jeunes.

Qui n’a maintenant pas encore entendu parler de la « Jesus revolution » aux USA ? Un livre récent, par un jeune universitaire français, Jean Duchesne (aux Editions du Cerf), en fournit une excellente présentation critique. Après cela, il sera difficile à certains de nos « informateurs » catholiques patentés de continuer de se sécuriser en nous affirmant qu’il n’y a là rien de plus qu’une retombée bizarre du mouvement hippie…

Les névropathes, passe encore !

N’empêche qu’il est assez drôle de voir un bon Père, dans le numéro d’une grande revue catholique française où il rend compte de ce volume, se demander ensuite anxieusement comment des jeunes d’aujourd’hui peuvent encore s’intéresser à Jésus, alors surtout qu’ils paraissent bien ne pas être tous des drogués, des névropathes ou des [mots manquants] est donc étrange, en vérité !

Bien entendu, ce retour à la religion, d’autant plus qu’il prend, par la force des choses, une tournure « sauvage », les spécialistes, non seulement n’y étant pour rien, mais jusqu’ici, on le voit, ne sachant qu’en penser – si même ils n’en sont pas épouvantés, – ce retour, donc, présente des risques. La même chose est vrai au-delà du rideau de fer, où il a commencé plus tôt, et où il est, si c’est possible, plus irrésistible encore. Comme me le disait le supérieur d’un séminaire orthodoxe de Russie, devant l’afflux actuel des vocations : « Le problème, pour nous, est de discerner entre ceux qui cherchent vraiment Dieu… et ceux qui cherchent tout simplement à embêter le gouvernement ! »

Pour nous catholiques, cependant, en France comme en Amérique, le risque le plus immédiat, semble-t-il, est de voir ceux qui cherchent Dieu – et qui trouvent trop de prêtres qui ont renoncé à l’annoncer – ou bien se tourner vers n’importe quelle autre « religion » qu’un christianisme qui leur semble, de son propre aveu, à bout de souffle, ou bien, dans le christianisme, dans le catholicisme en particulier, de les voir, tous, ou presque tous, se rallier à l’« intégrisme » le plus virulent.

Car il est clair, désormais, non seulement que les jours du catholicisme dit « progressiste » sont comptés, mais qu’ils l’étaient déjà, bien avant que nous nous en apercevions, et bien plus étroitement que nous n’aurions pu le croire. Les prêtres, les religieux, en effet, pour qui il n’y a plus de Pape, plus d’Eglise, plus de Credo, plus de sacrements, plus d’Evangile, mais seulement une frénésie d’agitation politique, en faveur, régulièrement, de positions que presque tous les autres qu’eux savent dépassées, s’ils arrivent à convaincre les chrétiens, ont tôt fait de les dégoûter de l’Eglise institutionnelle, comme ils disent, – comme s’il y en avait une autre ! – et, du coup, s’en dégoûtent eux-mêmes. Très vite, donc, eux et leurs séides, après quelques clameurs, disparaissent dans le maëlstrom des incroyances contemporaines.

Certes, ils vident l’Eglise d’un plus ou moins grand nombre de ses membres, sans compter ceux qui n’ont jamais été de leur bord, mais que leurs clabauderies en ont dégoûtés. Mais, ce qu’il y a de sûr maintenant, c’est qu’ils perdent le goût d’y rester. Ils la défiaient hier de les chasser. Les autorités, généralement, tremblaient à l’idée d’avoir peut-être à le faire. Mais elles pouvaient s’épargner ces angoisses inutiles : à quoi bon rester « curé » quand on ne croit plus à rien ? Ces grands réformateurs, qui ne savent que détruire, quand ils ont tout détruit en eux-mêmes et aux alentours, sont les premiers à s’ennuyer sur le chantier de leurs décombres, et, un beau jour, la plupart d’entre eux (tout le monde, quand il y en a tant, n’arrivant pas à mobiliser la « télé ») filent en douce…

Mais d’autres restent, et resteront toujours, soyons-en sûrs, à part quelques fanatiques, comme l’abbé de Nantes, et quelques loufoques, tel Clément XV. Ce sont justement les « intégristes », et ils comptent bien capter tout ce qu’ils pourront des nouveaux convertis, et il est déjà clair que tant que l’Eglise légale ne proposera rien d’autre à ceux-ci, qui paraissent solides, tous ceux d’entre eux qu’elle ne repoussera pas tendront à aller de ce côté-là.

Un effort d’actualité

Voici exactement, par conséquent, où nous en sommes. Ou bien nous perdrons ceux, innombrables, que Dieu est en train de nous envoyer, ou bien nous les laisserons se fourvoyer dans l’impasse d’un christianisme, sans doute sincère et sérieux, mais replié farouchement sur ce qu’il y a de plus passé dans le passé… ou bien nous proposerons à temps le christianisme de toujours, le christianisme retrouvé dans la plénitude de ses sources vives, mais aussi, pour cela et par cela même, prêt à toutes les adaptations qui s’imposent aux besoins de l’heure. Autrement dit, ou perdre, stériliser la redécouverte de Dieu que font, en ce moment, sans nous et souvent malgré nous, nos contemporains, ou bien l’accueillir par un vigoureux effort d’authenticité et d’actualité.

C’était à quoi le Concile nous invitait. C’est ce qu’il avait voulu préparer. Sommes-nous sur le point de perdre l’occasion pour laquelle il nous avait providentiellement préparés, et qui pourrait être celle d’un renouveau, non seulement de l’Eglise mais du monde tout entier ?

La réponse dépendra de la promptitude et de la lucidité avec laquelle nous nous déciderons enfin à sortir de la folle alternative où, jusqu’ici, l’après-Concile semble s’être enlisé : tout détruire, ou se replier rageusement sur les formes mortes ou mourantes d’une vitalité qui a cependant les promesses de la vie éternelle. C’est ici que Dieu (… et nos contemporains !) nous attendent.

Louis BOUYER

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