Vie spirituelle

«  Relier la chasteté avec la force  »

propos recueillis par Émilie Pourbaix

jeudi 18 mars 2021

La chasteté recompose l’harmonie perdue. Adam et Ève au Paradis Terrestre, Johann Wenzel Peter (XIXe).
Musées du Vatican

La Marche de Saint-Joseph, ce 20 mars à Paris, a pour thème la chasteté. Entretien à deux voix, homme/femme, avec l’abbé Philippe de Maistre, curé de Saint-André-de-l’Europe (Paris) et Gabrielle Vialla, auteur d’un livre sur la chasteté.

Qu’est-ce que la chasteté ?

Philippe de Maistre : C’est la vertu des gens en bonne santé. Elle n’a rien à voir avec un refoulement ou une abstinence. C’est l’orientation et l’unification des forces de l’homme et de la femme – énergie vitale, affective – en vue du don de soi.

Gabrielle Vialla : La définition la plus complète est celle du Catéchisme de l’Église catholique : «  La chasteté signifie l’intégration réussie de la sexualité dans la personne et par là l’unité intérieure de l’homme dans son être corporel et spirituel.  » De la même manière que la chasteté exclut le fait de chosifier autrui, de mettre la main sur lui, il me semble que le concept de chasteté se dérobe toujours un peu à l’intelligence. Car la chasteté, avant de se comprendre intégralement, se contemple dans la personne du Christ. On ne la possède pas car elle touche au corps, à la sexualité, aux désirs, aux méandres de l’inconscient, à notre finitude…

Comment parler de la chasteté aux hommes ?

P. M. : Les hommes souffrent qu’on leur parle très mal de la chasteté, présentée souvent comme une privation de désir et comme la vertu des «  gentils garçons un peu refoulés  ». Au contraire, il faut relier la vertu de chasteté avec la force. Le trésor de l’homme, le talent que Dieu lui a donné en propre, c’est la force. Et c’est cela qu’il est tenté d’enterrer plus que jamais à notre époque, car quand on dit force, on pense violence, abus, domination… Au contraire, il faut arrêter de faire de la «  moraline  », comme disait Nietzsche : la «  morale guimauve  » et dire à l’homme qu’il est fait pour se battre. Chez les chevaliers au Moyen Âge, l’Église a orienté la violence qui est dans l’homme – sa force vitale – vers le don, la vertu de chasteté.

G. V. : J’aime dire que le respect de la femme fait grandir et structure la masculinité. En donnant le premier la Vierge Marie le titre de «  Notre-Dame  », saint Bernard oriente l’esprit chevaleresque en montrant vers qui l’homme doit se tourner pour bien livrer son combat sur la chasteté.

Comment la femme doit-elle vivre la chasteté ?

P. M : La femme ne se donne pas, elle reçoit. Il y a plus de générosité pour une femme de s’unir à son mari qu’à se dévouer à la paroisse et pour la terre entière. La vraie chasteté de la femme, c’est d’accepter de recevoir.

G. V. : La femme vit aussi un combat spécifique pour la chasteté. Comprendre son cycle comme un moyen d’intériorité représente à la fois un défi et un trésor. La grossesse avec l’accouchement doit aussi être contemplée comme le don que la femme fait d’elle-même.

En quoi la chasteté est-elle liée au péché originel ?

G. V. : Avant le péché, toutes les dimensions de la personne étaient harmonieusement vécues. Saint Augustin peut dire ainsi que la chasteté est ce qui nous recompose : «  Elle nous ramène à cette unité que nous avions perdue en nous éparpillant.  » Après le péché originel, Dieu va protéger l’homme et la femme d’eux-mêmes, dès la Genèse par le don du vêtement, de la pudeur, en attendant le plein accomplissement de la Rédemption, dans la gloire du Ciel.

P. M. : La domination de l’homme sur la femme arrive dans la Bible juste après le péché originel. L’homme devait dominer les animaux – c’est-à-dire ses passions, comme l’ont écrit de nombreux Pères de l’Église – en vue du don et de la communion avec la femme. Mais il a fui le combat : au lieu d’être fort contre le serpent pour être doux avec la femme, il est doux avec le serpent, il le laisse le dominer par la ruse. Et il sera dur et dominateur avec la femme. Le péché originel, c’est l’abstention de l’homme, le manque d’engagement de sa force. Il était le premier dans le jardin, il devait le cultiver, mais il a laissé la femme seule avec le serpent. La malédiction est que l’homme ne sait plus quoi faire de sa force. Elle tourne à vide et peut aller jusqu’à s’exercer contre la femme ou l’enfant, qu’il devait protéger au lieu de les dominer, comme on le voit aujourd’hui avec toutes les histoires d’abus.

Pourquoi dites-vous dans votre livre que «  le critère suprême de la chasteté ne peut être que la charité  » ?

G. V. : La finalité de la chasteté est le don total de soi par amour. Pour saint Jean-Paul II, c’est vivre selon l’ordre du cœur. Une terrible erreur est de rechercher la chasteté pour elle-même, comme une maîtrise orgueilleuse de soi, un exercice psycho-corporel, afin de ne dépendre de personne en quelque sorte. Ce serait un simulacre, une inversion, car la chasteté n’est pas l’autonomie vis-à-vis de Dieu et de sa volonté sur nous.

La pornographie est-elle aujourd’hui la première menace qui pèse sur la chasteté ?

P. M. : La pornographie, c’est la maladie des gentils garçons et des pères de famille dociles. Elle est le refoulé de la violence non exprimée de l’homme. C’est une blessure de la force qui tourne à vide. Elle défigure l’homme, humilié devant un ordinateur avec un harem virtuel et plus aucun combat pour aller conquérir sa belle, se dépasser. La pornographie a émasculé l’homme et l’a rendu esclave de ses pulsions.

Lors du discours de Harvard en 1978, Alexandre Soljenitsyne parle du déclin du courage et dit qu’il y a plus efficace que les goulags pour asservir un peuple : il suffit de libéraliser la pornographie, qui dévitalisera tous les hommes de l’intérieur. On peut se poser la question aujourd’hui : si on devait se battre, les hommes en seraient-ils capables, compte tenu de cette attaque contre la vertu de force ?

Quelle place la chasteté a-t-elle dans la vie de couple ?

G. V. : Dans le couple, on peut dire qu’à deux personnes sont confiées trois chastetés : la sienne, celle du conjoint, et celle du corps commun, la chasteté conjugale.

P. M. : Dans le jardin d’Éden, Ève veut tout gérer, se battre seule contre le serpent. Elle manque de chasteté parce qu’elle prend toute la place. Elle n’est pas à sa juste place. Elle prend la place d’Adam, de Dieu. Et Adam n’est pas à sa juste place car il a peur de mal faire et donc il s’abstient sans engager sa force. La vertu de chasteté, c’est que chaque chose soit à sa juste place.

Quelle place a-t-elle dans la vie des consacrés ?

G. V. : Essentielle. La chasteté des époux est le reflet de l’amour du Christ pour son Église. Celle des consacrés rappelle que nous sommes faits pour le Ciel, où nous serons «  comme des anges  ».

Que signifie être chaste dans nos relations de manière générale ?

G. V. : Que nous grandissons humainement et spirituellement grâce à des relations ajustées. La première de ces relations, fondamentale, est celle que nous vivons par la prière, les sacrements, avec les personnes de la Sainte Trinité, avec la Vierge Marie, saint Joseph. Les saints sont aussi de magnifiques exemples de la diversité du don de soi.

P. M. : Pour grandir dans la chasteté, il y a trois limites importantes à respecter qui structurent la personne. La limite générationnelle – l’interdit de l’inceste –, qui a été très abîmée depuis 1968 : les jeunes qui tutoient les adultes ; les adultes qui veulent ressembler à des jeunes, la mère qui se confie à sa fille comme si c’était son amie… On peut se demander si c’est très chaste ? La distinction homme-femme ensuite, qui a été notamment très abîmée par la mentalité LGBT. Et enfin la limite entre Dieu et l’homme : en voulant être comme Dieu, les hommes ne sont pas restés à leur place de créatures, ils n’ont pas été chastes. Ces trois catégories sont structurantes pour une personnalité équilibrée. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui tant de jeunes ont du mal à s’engager, car ils ne sont pas ajustés.

Peut-on apprendre la chasteté ?

G. V. : C’est un très vaste programme. La profonde crise anthropologique que nous vivons devrait inciter à en faire une priorité éducative au sein de nos familles, un vrai sujet de pastorale dans nos paroisses. Dans une société qui promeut autant la culture de mort, nous avons besoin de petites oasis, de lieux où les personnes désirent vivre la chasteté, parce que c’est contagieux. Une priorité serait de mettre en valeur dans ces lieux ce qu’est la chasteté et de grandir dans une plus grande collaboration des états de vie, ainsi que du féminin et du masculin. Ensuite, il convient de faire les liens indispensables entre la chasteté, l’amour-don, la miséricorde et la vérité. Tout cela porté dans la prière !

P. M. : Il faut développer la vertu de force chez les hommes, leur dire qu’ils sont faits pour le don, le combat, l’engagement, pour faire bouger les choses, dépasser leurs limites, bâtir, combattre au service du bien, de l’amour… Leur force ne doit pas être réprimée mais glorifiée, valorisée. Ils doivent être fiers de leur énergie vitale, de leur force musculaire et de caractère. Car il faut être fort pour être doux. Toute l’éducation des hommes doit être orientée dans ce sens-là, et non pas les culpabiliser de leur énergie.

De quelle manière saint Joseph est-il un «  maître de chasteté  » ?

P. M. : Il faut arrêter de montrer Joseph comme un vieillard ! Joseph a 25 ans, il est amoureux de la plus belle femme de toute l’histoire de l’humanité, avec tout son être, son corps, son âme, son esprit. Mais cette beauté de Marie le pousse à un don de lui-même. On dit que Joseph était un homme chaste et juste. Joseph veut s’ajuster à la volonté de Dieu. Et il pense à l’intérêt de Marie et s’ajuste à elle. Ayant compris que l’œuvre de Dieu est en train de s’accomplir en elle dans cette grossesse, il se sacrifie pour elle et pour Dieu en la répudiant en secret, se pensant indigne d’être à ses côtés.

PÈLERINAGE
Chastes avec saint Joseph
C’est le thème de la 11e Marche de Saint-Joseph qui se déroule ces 19 et 20 mars. Elle rassemble chaque année des milliers d’hommes d’Île-de-France pour marcher, prier et réfléchir.
 
À écouter
La conférence de l’abbé de Maistre, à Paris le 19 mars sur radio Notre-Dame (100.7) à 21h. En podcast sur www.radionotredame.net

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Livres de Gabrielle Vialla :
La chasteté. Un don qui rend sa beauté à la sexualité, Artège, 2020, 144 p., 14 €.

Bien vivre le cycle féminin, Artège, 2020, 64 p., 15,90 €.

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