Réalités et mythologie de la collégialité

par Gérard Leclerc

jeudi 13 novembre 2014

Il est beaucoup question dans l’Église catholique de retour à la collégialité et donc de décentralisation. C’est incontestablement le pape François qui a indiqué cette direction, en conseillant aux conférences épiscopales d’exercer leur discernement sur les réalités pastorales de leur territoire, sans en référer toujours au Pape. Comment ne pas acquiescer à cette directive, qui correspond d’ailleurs à la constitution naturelle de l’Église depuis les origines, où la centralité romaine se trouve au service de la communion, en symbiose avec le dynamisme apostolique des églises locales ? À la suite de Vatican II, la création des conférences nationales répondait à un impératif de décentralisation collégiale qui reprenait l’inspiration de la doctrine énoncée sur l’épiscopat. On constata rapidement les avantages de cette nouvelle organisation, mais on en discerna aussi les limites et les risques.

D’évidence, il y avait un besoin de coordination à l’échelle nationale, mais il y avait aussi le danger… d’une centralisation bureaucratique, qui, parfois, allait à l’encontre de l’autorité personnelle des évêques. On s’aperçut que l’appareil central avait ses contraintes liées à sa logique systémique. L’appareil avait une propension à s’auto-reproduire, dans le déni des personnalités originales qui n’entraient pas dans son modèle dominant, alors que par ailleurs le corps ecclésial était engagé dans des mutations qui modifiaient sa physionomie générale. C’était l’autorité romaine qui devait anticiper le renouvellement contre lequel l’appareil se cabrait. Ainsi, la nomination d’un Jean-Marie Lustiger à Paris, voulue directement par Jean-Paul II, n’aurait pas été possible dans le seul cadre de la conférence française.

Très tôt, Henri de Lubac se trouva dans l’obligation d’opérer un discernement théologique pour contrer certaines déviations qui allaient à l’encontre de la vraie nature du collège apostolique [1]. Dans ses Mémoires [2], le père Louis Bouyer se montre cinglant à l’encontre de ses propres illusions nées dans un climat très particulier, où l’ecclésiologie d’un Möhler et celle d’un Khomiakov avaient suscité des réflexions fécondes mais aussi des mythes parfois dangereux. C’est Newman qui dénonçait l’incapacité des commissions. Et Louis Bouyer de rappeler que les organismes ne valent que par la personnalité de leurs membres, et souvent de leurs membres émergents. Il y a donc lieu de tirer les conséquences de l’expérience post-conciliaire en continuité avec l’histoire du christianisme. La décentralisation collégiale est sans doute à repenser, à réaménager au-delà des fantasmes qu’elle suscite, afin que se perpétue la continuité de l’Église universelle, garantie par le ministère de Pierre.


[1Henri de Lubac, Les Églises particulières dans l’Église universelle, 1971, Aubier.

[2Louis Bouyer, Mémoires, éditions du Cerf.

Messages

  • Déjà à l’époque du concile, le Pape Benoît XVi, alors conseiler théologique de l’archevêque de Cologne, proposait de revenir à une Eglise patriarcale. Si l’église a vécu de cette structure durant tout le premier millénaire, pourquoi ne pas y revenir, nonobstant les nouvelles structures du monde contemporain ?

    Il est évident que les besoins pastoraux ne sont pas les mêmes dans les cinq parties du monde, on le voit encore d’après les prises de positions de plusieurs évêques de chez nous à propos des problèmes de la famille.

    Et n’oublions pas que le Pape Saint Jean Paul II a lui-même demandé, dans l’encyclique Ut unum sint, que les hiérarques l’aident à trouver d’autres formules pour l’exercice de la primauté. Et que le Bienheureux Paul Vi a déclaré, à l’occasion du jubilé d’un concile, (Je devrais vérifier lequel) de ne plus considérer comme oecuméniques ceux qui se sont tenus après la rupture avec l’Orient.

    Il faudrait relire les ouvrages du Père Tillard à ce sujet.

  • J’ai eu l’occasion de visiter le siège de la conférence épiscopale avenue de Breteuil. La bureaucratie ne m’y semble pas abondante. S’il y a des blocages, ils me semblent plutôt dus aux divergences entre les évêques. Il y a trois ans, ils devaient discuter de la manière de célébrer le dimanche.(En gros : faut-il encourager les ADAP ou les regroupements eucharistiques dominicaux ?). C’était une question pastorale importante. Pourtant, le texte final n’est jamais sorti, faute de consensus sur la question. Chaque diocèse continue de faire comme il veut, ou plutôt comme il peut.

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