Racheter le temps

par Robert Royal, traduit par Yves Avril

mardi 12 mai 2020

Le Sauveur, Le Greco.
[El Greco Museum, Toledo, Spain]

Cette semaine nous rappelons et rejouons les événements les plus importants de toute l’histoire du monde. Le déclenchement du coronavirus a changé quelques-unes de nos pratiques de cette année. Mais comme toutes les choses de ce monde, le changement est temporaire, tandis que la Passion du Christ – en dépit des changements historiques qui affectent chefs, régimes, cultures, et l’effondrement de civilisations entières – demeure. Et change tout.

La souffrance et la mort qui se répandent sont – bien sûr – des choses sérieuses. Et spécialement dans la perspective plus large de ce que nous avons le droit d’appeler la Semaine Sainte. C’est au moins le cas si nous avons pleinement conscience de ce qui est arrivé pendant ces jours.

Il s’est produit récemment une étrange déviation dans la manière dont les chrétiens se souviennent et parlent de la Passion, de la Crucifixion et de la Mort du Christ. Et ce ne sont pas seulement les théologiens non-conformistes qui sont en cause. Cela a même infecté quelques chrétiens – catholiques et protestants - qui croient encore suffisamment pour occuper les bancs des églises.

On nous répète sans arrêt : que Dieu nous aime, que Jésus nous accompagne – et nous réconforte – dans tout ce qui nous trouble et ce dont nous souffrons. Que nous devrions être remplis de joie. Il y a beaucoup de vrai dans cela – sauf si cela devient la seule façon dont nous voyions les choses. Nous sommes catholiques, ce qui signifie que nous appréhendons le tout. La souffrance et la mort sont de dures réalités ; il est naturel que nous essayions de n’y point penser. Mais le christianisme particulièrement pendant cette semaine, nous contraint de voir que la souffrance et la mort existent, et nous confronte à des questions fondamentales sur la vie et la manière dont Dieu nous seulement nous réconforte, mais dont Il nous a rachetés.

Une bonne part de la théologie moderne a minimisé la signification rédemptrice de la souffrance et de la mort de Jésus – dimensions verticales. De ce point de vue Il a souffert sa passion de telle façon que, comme nous, il l’a subie d’un bout à l’autre – la dimension horizontale. À la limite, des théologiens de la libération et d’autres insistent souvent sur la dimension politique de l’histoire chrétienne et ont même suggéré qu’il ne s’agissait dans la Passion que d’une injustice perpétrée par les chefs religieux et laïques.

Il est frappant que certaines traductions actuelles, par exemple, fassent des “deux larrons” (λῃσταί) crucifiés aux côtés de Jésus des “révolutionnaires” (dans le dictionnaire grec standard, ce sont des “voleurs”, même des pirates). Ainsi le bon larron et le mauvais larron, autrefois faciles à identifier spirituellement, sont devenus, par une manipulation d’érudits, des figures politiques. Le coronavirus rend de telles lectures étroites de l’histoire chrétiennes superficielles, impossibles.

Pour les matérialistes modernes et ceux d’entre nous qui ont été infectés par le virus matérialiste, le fléau actuel ne présente pas de problème existentiel. Pour eux, l’univers entier, même avant le virus, a déjà été classé comme un simple fait brut, physique, parfois beau, intéressant quand nous sondons de plus en plus profondément ses secrets, mais en dernier ressort absurde. Il nous écrase tous sans pitié. Tout le sens que peut avoir la vie ne peut donc être que tout ce que nous créons.

Science et technologie – par ailleurs recherches humaines nobles et de grande valeur – doivent donc devenir le sauveur. Et si elles ne peuvent pas au milieu de la pandémie dire même comme fonctionne le virus et pourquoi il frappe certains et non d’autres, elles le pourront dans le futur. Foi, espérance, charité consistent dans la croyance, quoique peu vraisemblable, que quelque jour nous soumettrons tout à notre contrôle. La vie éternelle dans ce monde peut même être une des possibilités.

Ces idées fantasques peuvent offrir quelque réconfort, à quelques personnes, à propos du futur, mais pour l’instant ce que nous voyons souvent, ce sont des gens âgés, apparemment innocents, qui cherchent leur respiration comme Jésus s’affaissant sur la croix tandis que leurs poumons se remplissent de liquide. Pour eux, et pour nous qui les regardons, il y a seulement l’horreur et la peur que nous puissions de la même façon lentement suffoquer, dans les processus physiques absurdes.

Les chefs chrétiens même aux plus hauts niveaux, ont beaucoup de mal ces jours-ci à parler d’un ”mal naturel”, comme le virus, comme un résultat du Péché originel. Et s’ils le faisaient, puisque beaucoup de chrétiens n’ont pas depuis des dizaines d’années reçu l’enseignement des vérités fondamentales de la Bible, il est peu probable que bien peu comprendraient. Mais dans la Genèse, le mal et la mort viennent du péché, et même un mal naturel comme les fléaux. Et c’est pourquoi le Christ n’est pas seulement notre Consolateur. Sa mort et Sa résurrection, en réparant ce que le péché avait produit – ce que nous, par nous-mêmes nous ne pourrions faire – donne le mystère du sens réel du mal.

D’autres religions ont leurs manières de traiter la souffrance et la mort. L’hindouisme semble prendre cela comme simplement la manière dont les choses existent. Et à côté il y a la réincarnation. Comme Emerson l’a écrit dans son célèbre « Brahma »

Si le rouge tueur pense qu’il tue
Ou si le tué pense qu’il est tué,
C’est qu’ils ne savent pas bien les chemins subtils
Que je garde, où je passe et fais demi-tour.

Le bouddhisme considère souffrance et mort et le monde entier lui-même comme une illusion.

Pour le christianisme, le monde, qui inclut nos souffrances et notre mort, est tout à fait réel. Ainsi, saint John Henry Newman :

« S’il y a un Dieu, puisqu’il y a un Dieu, la race humaine est impliquée dans quelque terrible calamité aborigène. Cela ne correspond pas aux desseins de son Créateur. C’est un fait, un fait aussi vrai que celui de son existence ; et alors la doctrine de ce qui est théologiquement appelé péché originel devient pour moi presque aussi certaine que celle de l’existence du monde et que celle de l’existence de Dieu.

Il continue : » Et maintenant, supposé que ce fût la volonté bénie et aimante du Créateur d’intervenir dans cette condition anarchique des choses, que devons-nous supposer que seraient les méthodes qui pourraient être nécessairement et naturellement impliquées dans son dessein de Miséricorde ? Puisque le monde est dans un état aussi anormal, à coup sûr je ne serais pas du tout surpris que l’intervention fût nécessairement également extraordinaire – ou ce qu’on appelle miraculeuse » (Apologia, ch. V)

Le miraculeux implique à la fois la Crucifixion quand le Christ nous a dit que son sang sera versé pour le pardon des péchés. Mais aussi les sacrements, les actes concrets qui nous communiquent la grâce de Dieu, et c’est pourquoi nous en sentons de façon si aiguë en ce moment le manque.

C’est une manière de raisonner chrétienne, de raisonner avec réalisme, enracinée dans les réalités que cette semaine nous rappelons et auxquelles nous participons. Étant donné le défi auquel nous devons aujourd’hui faire face, puissent ces réalités de Pâques grandir parmi nous avec une puissance et une force bien plus grandes que les calculs physiques que nous verrons dans les jours qui viennent.


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