Chronique n° 320 parue dans F.C. – N° 1674 – 12 janvier 1979

RETOUR AUX SOURCES FRANÇAISES

Un autre regard sur la « crise » : pourquoi nous sommes condamnés à l’innovation perpétuelle

lundi 27 octobre 2014

COMME TOUTES LES PROPHÉTIES PROFANES (qui ne réussissent bien que formulées après l’événement), l’analyse après coup de l’évolution technologique des années 50 et 60 nous permet de voir clair dans les mécanismes de ce qu’on appelle la « crise ». Si clair qu’on s’étonne de l’aveuglement des augures pendant ces longues années de mûrissement occulte (a).

Que voit-on en effet pendant ce quart de siècle, qui finit avec la guerre du pétrole ? [1]

Tout ce dont nous usons aujourd’hui sera caduc dans moins de dix ans

On voit la richesse changer de nature, ceci dans le monde entier et de plus en plus vite.

Depuis longtemps, en fait depuis l’invention de l’agriculture et de l’élevage, la richesse, c’était la production des biens. Plus on produisait à meilleur prix, plus on était riche : voir les Flandres au 17e siècle, l’Angleterre aux 18e et 19e siècles, l’Allemagne à partir du 19e siècle [2].

Peu de temps après la guerre, des économistes américains remarquent que le « management » commence à rapporter plus que la production. Ils croient pouvoir même annoncer que nous entrons dans « l’ère des managers ».

Management, manager, que signifient ces mots que l’on essaya, en répandant ainsi des idées fausses, de traduire par « organisation », « organisateurs » ? S’il ne s’était agi que d’« organisation », il n’y aurait pas eu de quoi annoncer une ère nouvelle. Colbert n’était-il pas déjà un « organisateur » ? Le « management » mérite un mot nouveau parce que c’est un concept nouveau. Ce concept n’existe pas dans Marx, par exemple, et pour cause.

Marx prophétisait des crises de plus en plus dramatiques dans le système de production et de répartition « capitalistes ». Or, justement, le « manager » est un homme dont le métier et l’habileté consistent à gagner de l’argent en devinant ce qu’il faut faire pour aller au devant du changement et se trouver le premier sur un marché. Il fait tout juste ce qu’il faut pour rectifier sans cesse la marche de son affaire, ou en changer, et tous les managers ensemble font ce qu’il faut pour éviter les crises annoncées par Marx.

Comment peuvent-ils faire quelque chose que l’on n’avait aucun moyen de prévoir du temps de Marx ? Naturellement, par des techniques nouvelles, et en premier lieu le traitement de l’information, invention capitale des années 30 et 40.

L’entrée en scène de ce personnage nouveau, le manager, opère une révolution sociale et politique profonde : le « patron » n’est plus le vrai patron à moins d’être son propre manager. L’important n’est plus de posséder le capital : le manager de talent trouve toujours des capitaux, le capitaliste ignare fait promptement faillite [3].

Seulement, s’il en est ainsi, pourquoi diable sommes-nous quand même maintenant en état de crise ? Les managers ne feraient-ils plus leur travail ?

Ils le font de mieux en mieux – du moins dans les trois pays qui mènent la danse : le Japon, l’Amérique et l’Allemagne. Ils ne le font d’ailleurs pas mal du tout non plus en France, en gros. L’économie française est réellement très forte, surtout vue de l’extérieur [4]. Alors ?

Alors, il s’est passé quelque chose d’imprévu, mais qui était quand même bien prévisible – après coup !

Ce quelque chose, c’est, d’une part, l’entrée en lice de peuples nouveaux, « compétents et sûrs d’eux » et d’autre part l’accélération de la sophistication technique, phénomène bien connu des techniciens, mais que les techniciens n’ont pas su rendre sensible à temps aux hommes politiques. À moins, ce qui est plus probable, que les hommes politiques, y compris les dirigeants syndicaux, ne se soient bouché les oreilles par sottise, manque de vues lointaines ou égoïsme (« mes successeurs se débrouilleront »), et plutôt les trois.

D’abord, les peuples nouveaux. Ce sont essentiellement ceux du Sud-Est asiatique non communiste. Aussitôt après la guerre, qu’ils ont vue chez eux et qui leur a révélé les avantages du savoir, ces peuples très pauvres et très industrieux, animés par les capitaux japonais ont pris massivement l’esprit du « pourquoi pas nous ? ». Ils se sont mis à produire massivement la compétence technique, puis les richesses.

Dans la compétence moyenne qui était celle de pays comme la France, ils jettent maintenant sur le marché des produits aussi bons que les nôtres, mais beaucoup moins chers (c’est l’avantage provisoire de la pauvreté). Pour les produits peu sophistiqués, y compris la sous-traitance peu sophistiquée de produits très sophistiqués, ils nous poussent vers la faillite : d’où nos crises du textile et des produits bruts et semi-finis. Comme toutes les maisons de France, la mienne s’est insensiblement remplie de petites choses japonaises, sud-coréennes, malaisiennes, indiennes, formosanes, très souvent sous marque japonaise (effet de la sous-traitance).

Il est tout à fait vain de vouloir les battre sur leur terrain, parce qu’à qualité égale ils ont l’avantage de la pauvreté : quel Français acceptera de vivre comme un Malaisien pour tenir les prix ?

L’Occidental moyen, talonné par le bas, n’a donc d’autre choix que la fuite vers le haut, vers le progrès technique : il doit, pour survivre, faire ce que ces peuples du tiers monde montant ne savent pas encore faire.

En technologie, notre avenir et notre sécurité résident dans le changement

Et nous tombons ici sur la seconde difficulté : du côté de la haute compétence, nous sommes devancés par l’Amérique, l’Allemagne et le Japon. Non point parce qu’ils détiennent réellement une compétence supérieure : mais parce qu’ils sont déjà plus ou moins débarrassés des activités de masse où les pays pauvres nous devancent. Nos ingénieurs sont aussi bons, dans certaines matières même parmi les meilleurs (par exemple pour l’atome). Seulement, notre économie dans son ensemble n’a pas encore procédé à ce fameux redéploiement cher à MM. Barre et Giscard d’Estaing.

D’où la « purge » actuelle, l’effondrement du fer, du textile, de la construction et de la maintenance navale, purge dont le premier effet est hélas le chômage. La France (et les pays de moyenne compétence dont elle est le type) doit au plus tôt se réfugier dans la haute compétence qui est actuellement la vocation propre de l’Occident et du Japon.

Cette mutation ne consiste d’ailleurs pas en un simple redéploiement qui, une fois acquis, nous permettrait de reprendre à un niveau supérieur le petit train-train antérieur. Loin de là ! Ce que nous devons apprendre, ce n’est pas un ensemble d’activités plus hautement intellectualisées : c’est l’habitude du changement rapide, de l’innovation perpétuelle. C’est à cela que nous sommes condamnés [5].

Il n’y a d’ailleurs pas là de quoi nous effaroucher, car après tout il ne s’agit que de revenir à la tradition de la France ancienne, qui voulait être toujours la première ou parmi les premiers : il s’agit, en somme, de redevenir ce que nous fûmes jusqu’à Napoléon. L’intermède idéologique est fini. Nos philosophes nous le disent et s’en désespèrent. Mais vraiment, il n’y a pas de quoi. Nous sortons du rêve éveillé où se reposait notre léthargie.

Qu’un simple redéploiement soit illusoire, ceux qui suivent les progrès de la technologie le savent bien. Ils prévoient pour le milieu des années 80 une nouvelle « crise », que je préférerais appeler « obsolescence ». Avec ce qui est en train de se préparer dans les laboratoires, presque tout ce que nous avons en 1978 se trouvera caduc et devra être renouvelé, sous peine que nous glissions vers le tiers monde et la tyrannie politique, seul refuge du sous-développement. Nouvelles énergies, généralisation massive de l’informatique et de l’automation sont les principales métamorphoses que nous devrons accomplir, et, pourquoi pas ? animer. La science-fiction devient réalité, nous devons nous habituer à y vivre et contribuer. Il n’y a là rien d’effrayant en soi [6].

C’est dans le domaine social et culturel que nous devrons surtout faire preuve d’imagination et d’humanité. Car une société en perpétuel renouvellement suppose l’éducation continue. Ce que nous persistons à appeler « chômage » par référence à des situations périmées devra être admis et honoré comme tout autre activité, puisque le « chômeur » est un travailleur en situation d’intérim se préparant à des tâches nouvelles profitables à tous. Pourquoi paierait-il seul le prix du changement, puisque ce changement est une fonction de la société moderne tout entière ? Ou alors qu’on se résigne au déclin [7].

Après le « management », il faut inventer une technique sociale supérieure capable d’intégrer les situations passagères dans le corps permanent de la nation. Difficile problème, que les prochaines années nous obligeront de toute façon à résoudre.

Aimé MICHEL

(a) Quelques-uns cependant visent juste, en tout cas au moins un connu de moi : le grand ingénieur Louis Armand.

Chronique n° 320 parue dans F.C. – N° 1674 – 12 janvier 1979. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, Cointrin, 2008 (www.aldane.com), pp. 342-345.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 27 octobre 2014


[1Sur la « guerre du pétrole » voir la chronique n° 169, La crise de l’énergie – Le défi de la pénurie pétrolière est-il un épisode providentiel ? mise en lige le 10.12.2012.

[2On trouve une synthèse passionnante de cette histoire économique dans le livre du sociologue des religions Rodney Stark, Le triomphe de la raison. Pourquoi la réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme (traduit par G. Hocmard, Presses de la Renaissance, Paris, 2007).

Pour mieux comprendre l’affirmation « la richesse change de nature dans le monde entier et de plus en plus vite » voir les chroniques mises en ligne les deux semaines précédentes, notamment n° 229, La prévision mise en échec par la prévisionÀ propos d’une étude de F. Meyer et J. Vallée sur la croissance à long terme (13.10.2014).

[3Ce passage du capitaliste au manager est une façon de résumer le passage de l’économie ancienne à l’économie moderne. L’un des premiers à avoir bien compris ce changement en France est Jean Fourastié. Dans son introduction à la récente réédition en livre de poche (collection Pluriel, 2009) de son livre classique Les Trente Glorieuses (Fayard, Paris 1979), Daniel Cohen, professeur d’économie à l’École normale supérieure écrit « Avec Alfred Sauvy, Jean Fourastié saisit très tôt que le moteur de la croissance économique n’est pas l’accumulation du capital, comme on le croyait au XIXe siècle, mais le progrès des techniques. De la machine à vapeur à l’électricité et au moteur à explosion, ce sont les technologies nouvelles qui permettent au travail d’être toujours plus productif. »

[4En dépit des critiques qui suivent, il faut reconnaître que l’économie française a considérablement changé au cours des trois dernières décennies, autant ou plus que pendant les trois décennies précédentes. Le bilan des années 1946-1975 a été fait par Jean Fourastié dans Les Trente Glorieuses (voir note précédente), livre qui mérite toujours d’être lu en raison de l’ampleur de ses vues qui vont bien au-delà de l’économie. Le bilan des trente années suivantes a été fait par l’économiste Jacques Marseille, professeur à la Sorbonne, dans La guerre des deux France. Celle qui avance et celle qui freine (Plon, Paris, 2004 ; réédité dans la collection Tempus, 2005).

Écrit en hommage à Jean Fourastié ce livre qui a l’« orgueilleuse ambition de prendre le relais » de celui de son illustre prédécesseur ne manque pas de surprendre. Il montre en effet qu’« en trente ans, au cours de cette période que nous appelons paresseusement la “crise”, le PIB par habitant a quasiment doublé, le patrimoine moyen a triplé, le taux de mortalité infantile a été divisé par 4, la durée hebdomadaire du travail a baissé de 44 à 35 heures, le nombre de bacheliers par âge a triplé ». Mais encore : en 1973, un homme qui avait atteint l’âge de 65 ans n’avait plus en moyenne que 13 ans à vivre ; en 2003, il lui en reste 17. « Il semble toujours aussi difficile d’admettre que, entre 1973 et nos jours, le pouvoir d’achat des Français a autant augmenté qu’entre 1950 et 1973 ! » D’après les travaux d’Angus Madison (L’économie mondiale : statistiques historiques, OCDE, 2003) le PIB par habitant exprimé en dollars constants de 1990 est passé en France de 5 270 en 1950 à 13 123 en 1973 (+7 853) puis à 21 092 en 2001 (+7 969, une hausse supérieure à celle des Trente Glorieuses !).

Mais alors d’où vient la divergence entre les faits et la perception qu’en ont les Français ? Difficile question à laquelle Jacques Marseille ne répond qu’imparfaitement. Certes, jadis comme aujourd’hui « dans la perception des faits qui bouleversent les vies quotidiennes, les mythes sont plus forts que la réalité » (p. 60) mais pourquoi en est-il ainsi ? Certes, il n’est pas difficile d’identifier des milieux, comme hier les milieux marxistes, ayant un intérêt idéologique ou politique à propager des critiques mal fondées, mais cela ne dit pas pourquoi ils ont un tel écho. Toutefois, il existe un piège statistique qui peut tromper même les plus avertis, le raisonnement en taux de croissance au lieu des valeurs réelles, or « plus les volumes augmentent, plus les taux baissent ». Deux exemples révèlent l’importance du piège.

Premier exemple : « Aujourd’hui un taux de croissance de 2 % du Smic crée plus de pouvoir d’achat (23 euros par mois) qu’un taux de croissance de 6 % en 1949 (21 euros par mois) ».

Second exemple : « entre 1973 et 2001, le PIB par habitant de la Chine a fait un bond spectaculaire, passant de 839 dollars (valeur 1990) à 3 583 dollars, une hausse de plus de 320 % en 30 ans. Dans le même temps, le PIB par habitant de la France est passé de 13 123 à 21 092 dollars, une hausse “misérable” de 60 % en 30 ans. Dans le même temps cependant, le PIB par habitant de la France s’est accru de 7 969 dollars alors que celui du Chinois rugissant ne s’élevait que de 2 744 dollars. En 1973, l’écart de niveau de vie entre le Chinois et le Français moyen était de 12 284 dollars. Il est aujourd’hui de 17 509 dollars ! »

L’ennui bien sûr c’est que ce remarquable essor ne s’est pas poursuivi par la suite et que depuis une dizaine d’années la France est à la peine car elle perd des parts de marché à l’exportation et les marges de ses entreprises industrielles se détériorent. Depuis 2008, le PIB par habitant stagne (mais la situation de ce point de vue n’est guère meilleure en Allemagne ou au Royaume-Uni).

[5Cette analyse se retrouve aujourd’hui dans toutes les analyses de l’économie française. Ainsi dans le récent (5 novembre 2012) rapport de Louis Gallois au Premier ministre Pacte pour la compétitivité de l’industrie française (La Documentation française, Paris, p. 19 http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/124000591/0000.pdf) on peut lire : « L’industrie française doit sortir d’une spécialisation internationale insuffisamment différenciée qui la prend dans la tenaille des industries “haut de gamme” d’un côté et des industries à “bas coûts” de l’autre. Elle ne pourra le faire qu’en montant en gamme et en travaillant sur sa structure de coûts pour dégager les marges nécessaires. (…) Cette politique requiert la participation de tous les acteurs – entreprises, partenaires sociaux, État, collectivités territoriales – et le soutien de l’opinion publique. Elle devra être expliquée. Le consensus ne pourra naître que d’une vision partagée et de la conviction que chacun recueillera les fruits de cette politique grâce à une croissance plus forte et mieux répartie. »

Le même constat était donc déjà clairement dressé en 1979. Il est à la fois surprenant et alarmant de constater que cette chronique ait si peu vieillie ; qu’il suffirait d’y changer quelques mots pour qu’elle paraisse écrite aujourd’hui. Comment se fait-il qu’un diagnostic posé il y a 35 ans et plus n’ait pas été suivi d’une adaptation plus rapide et appropriée de l’économie française ? Impossible de ne pas viser, aujourd’hui comme hier, « la sottise, le manque de vision et l’égoïsme des hommes politiques, y compris des dirigeants syndicaux » (et pas eux seulement).

[6La métamorphose énergétique est en cours (même si elle ne prend pas la forme que prévoyait Aimé Michel qui misait sur la fusion nucléaire contrôlée). La révolution informatique est très avancée et va se poursuivre. Par contre, la métamorphose de l’automation est loin d’être suffisante. Ainsi, selon le rapport Gallois, il y avait seulement 34 500 robots industriels en service en France en 2012, d’une moyenne d’âge élevée, contre 62 000 en Italie et 150 000 en Allemagne (op. cit., p. 11)

[7Cette conclusion se retrouve également dans rapport Gallois. On y lit (p. 38-39) : « Il s’agit ici d’accroître le potentiel des salariés, leur employabilité et leur capacité à gérer des mobilités choisies ou liées aux évolutions ou aux difficultés des entreprises où ils travaillent. Cela suppose que l’on aille à contre-courant d’une évolution historique vers le raccourcissement des périodes de formation, celle-ci étant de plus en plus focalisées sur l’adaptation des salariés à leur poste de travail et de moins en moins sur le développement de leurs capacités. Il devrait être demandé aux partenaires sociaux de négocier un compte individuel de formation, “crédité” soit au début de la vie active, soit chaque année, et attaché non au statut, mais à la personne. » (pp. 38-39)

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