Questions au Saint-Père

par Gérard Leclerc

jeudi 3 mars 2016

Le pape a conversé, mardi, avec une délégation française, en abordant délibérément des sujets politiques. C’est à l’initiative des poissons roses, une formation originale de la gauche française que le rendez-vous avait été obtenu. Il y a beaucoup à en retenir !

Jean-Pierre Denis, directeur de rédaction de l’hebdomadaire La Vie, pouvait escompter un beau succès, en rapportant sur le site de son journal, l’heure et demie de conversation que le pape François a accordé mardi à une délégation française. Délégation d’une trentaine de membres définis comme « acteurs du christianisme social ». Je ne suis, en effet, sûrement pas le seul à m’être précipité sur les propos du Pape. Et je ne suis pas non plus le seul à prolonger la réflexion que mérite l’évocation de tant de sujets brûlants. On n’est pas surpris, évidemment, par la liberté d’esprit de l’intéressé, que Jean-Pierre Denis oppose à une « papauté hiérarchique et dogmatique ». Il y aurait lieu d’ailleurs de s’attarder sur cette expression qui pose bien des problèmes. Qu’on le veuille ou pas, le fait d’endosser la succession de Pierre vous met une écrasante responsabilité sur les épaules… Que cette responsabilité ne soit pas incompatible avec la souplesse de l’intelligence et le détachement à l’égard des conformismes, les prédécesseurs de François, aussi bien Jean-Paul II que Benoît XVI, l’avaient déjà amplement prouvé.

C’est vrai qu’avec François, l’affaire prend une autre allure, lorsque la proximité va jusqu’à la familiarité et un certain sens de la provocation. Mais du coup, une égale liberté se trouve dévolue à l’interlocuteur ou au simple récepteur. Par exemple, je dirai mon étonnement de voir le Pape associer étroitement Henri de Lubac et Michel de Certeau. Il se trouve que j’ai très bien connu le premier et enregistré les remarques critiques sévères qu’il adressait au second. Mais je me demande si le Pape n’est pas resté tributaire du jeune de Certeau et ses travaux sur son cher Pierre Favre, dont la spiritualité, comme il le rappelle dans l’entretien, l’a si profondément inspiré. Il y a un autre de Certeau, très éloigné de Pierre Favre, et je ne suis pas sûr que le jésuite Bergoglio l’ait vraiment lu.

Il est un autre propos du Pape que j’aimerais aussi commenter. C’est celui qui concerne les vagues migratoires qui investissent l’Europe. Le Pape parle même « d’invasion arabe », comme d’un fait social. Mais prenant de la hauteur, il affirme : « Combien d’invasions l’Europe a connues tout au long de l’histoire ! Elle a toujours su se surmonter elle-même, aller de l’avant pour se trouver agrandie par l’échange des cultures. » L’optimisme d’un tel raccourci historique n’a d’égal que son caractère vertigineux. Car les invasions ont toujours été une épreuve, et même terrible. De quelle façon surmonterons-nous celle-là ?

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 3 mars 2016.

Pour aller plus loin :

Messages

  • Le problème est que les propos du pape sont rapportés par des sources diverses et n’ont pas de version officielle. J’ai entendu ce matin à Radio Fidélité (RCF Nantes) une interview de la députée socialiste de 44 participant à l’entretien que l’interviewer a par trop ménagé qui a lissé le propos à du politiquement correct socialiste sans la moindre aspérité. Pour ma part je m’en tiens à l’article paru dans le Figaro que je trouve le plus riche de ceux que j’ai lus.

    On y constate précisément un lien conditionnel entre la nécessité pour l’Europe de retrouver ses racines culturelles et religieuses pour être apte à accueillir et intégrer une "invasion" (le mot est à la fois humoristique et exceptionnellement audacieux, mais d’autant plus précieux). De la même façon le propos sur l’Europe n’a rien de lénifiant, il est accompagné d’une déclaration sur la nécessité de perpétuation des "nations" et des "cultures" menacées par la mondialisation et un certain européisme. Ce n’est pas la première fois que j ’entends ce thème dans la bouche de François.

    Sur beaucoup d’autres thèmes je pourrais développer l’écart entre le lissage conventionnel et neutralisant des media (dont la Vie interrogée par son compère Le Monde), et la libre mais profonde audace de cette personnalité hors du commun.

    Par ailleurs à l’entendu de la députée socialiste que j’évoquais je ne peux m’enlever l’idée d’une opération téléguidée par le PS pour tenter de racler du côté de l’électorat catholique à l’approche de 2017. Au risque de me répéter, le propos intégral du pape rendrait cette tentative a priori inopérante, le problème, et le danger (?) de ce type d’audience sans tiers officiel, c’est que nous ne pourrons disposer pour le penser que de ses diverses récupérations.

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