Bioéthique

Prométhée déchaîné

par Tugdual Derville

lundi 14 février 2011

Images émouvantes à l’appui, le débat législatif a été mar­qué par la naissance du premier bébé issu du double diag­nostic préimplantatoire (DPI). Une dérive de l’eugénisme compassionnel.

Le cirque médiatique s’est encore emballé avec la naissance, le 26 janvier, d’un bébé très spécial, annoncé le 7 février, à la veille du commencement de l’examen du projet de loi bioéthique.

On récuse volontiers l’appellation de bébé-médicament qui a seulement le mérite de dénoncer l’instrumentalisation d’un être humain. Car l’enfant a été conçu puis sélectionné parmi ses frères et sœurs à l’état d’embryon pour guérir, grâce aux cellules-souches du sang de son cordon ombilical, un aîné atteint d’une grave maladie : la bêta-thalassémie. Ses médecins préfèreraient le nommer bébé-docteur… Des politiques ont proposé « bébé du double-espoir ». La trouvaille est destinée à retourner les critiques en valorisant le fait que, grâce au double DPI l’enfant serait d’abord désiré indemne de la maladie, « pour lui-même », et ensuite pour être compatible avec un aîné à sauver. Alors que le secrétaire d’État à la Santé, Nora Berra, affirmait ne pouvoir « approuver l’instrumentalisation de la conception », la ministre de la Recherche, Valérie Pécresse rappelait qu’elle avait été à l’origine de l’amendement ayant légalisé en 2004 cette pratique et félicitait chaleureusement le professeur Frydman et son équipe. Au nom de l’Eglise catholique, les cardinaux Vingt-Trois et Barbarin dénonçaient l’instrumentalisation de la vie, la destruction d’embryons et la sélection d’un enfant selon des critères incompatible avec le respect de sa dignité. On estime qu’en totalisant la dizaine de tentative sans aboutissement qu’une centaine d’embryons ont pu faire l’objet d’un double DPI en France pour aboutir à la cette première. Aux États-Unis où l’on ne s’embarrasse pas de litotes, on nommerait cet enfant « bébé-sauveur »…

Un enfant nous est né ! Image de tendresse. Emou­vante. Incontestable. Mais à l’instant où commençait un débat médiatique aux lourds enjeux pour l’avenir de l’humanité, c’est un homme qui a surgi sur tous les écrans de télévision : le professeur René Frydman. En habitué des plateaux, il a réussi un rapt médiatique de haut vol  : à l’entendre la réglementation bioéthique française est régressive. Et pour l’AFP, il désigne l’Église catholique à la vindicte populaire, en commençant par Jean-Paul II.
Frydman assume sans pudeur la posture de sauveur. Il le confesse dans son livre Lettre à une femme à propos de ce diagnostic préimplantatoire qui consiste à éliminer les embryons pour lesquels est détectée une anomalie  : « Pouvoir effacer cette image (…) c’est comme dire : ’lève toi et marche’ » ! L’aveu prométhéen en précède un autre : « Mais je me laisse aller à vous parler de moi, de mon orgueil, de ce qui me regarde et ne vous concerne pas. » Autre aveu dans le même livre : « Je manipule le désir ». Est-ce à dire que la souffrance des familles est instrumentalisée par la proposition du double-DPI ? Comment les parents peuvent-ils résister à la proposition qui leur fait espérer à la fois la naissance d’un enfant indemne de l’affection qui les éprouve voire les endeuille et la guérison d’un enfant déjà né ? Doit-on fermer les yeux sur le nombre d’embryons qu’il a fallu concevoir pour aboutir à cette première ? Doit-on occulter ces dix autres familles dont on parle peu parce que les tentatives de double DPI on échoué ? Elles aussi ont enduré le processus éprouvant de stimulation ovarienne, de prélèvement du sperme, de fécondation, tri et implantation des embryons, mais avec à la clé un espoir déçu.

Cette fois, le sang du cor­don d’Umut-Talha, «  Notre-Espoir » en turc a 90% de chance de guérir sa grande sœur… Et nous espérons de tout cœur qu’il y parviendra, tout en éprouvant un réel malaise en constatant, avec ce prénom, ce qu’on fait peser sur un nouveau-né, sélectionné pour une mission de sauvetage. Et pour son frère aîné, lui aussi malade, il faudra recommencer… A moins que ne se développent, comme nous le demandons, les banques de sang du cordon ombilical. C’est l’alternative éthique et démocratique à la technique du double DPI qui vient de faire franchir à la France une étape de plus dans l’eugénisme.

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