Traduit par Isabelle

Priez pour la Pologne

par Stephen P. White

vendredi 23 août 2019

Cracovie, Pologne – Le drame de l’année dernière dans l’Eglise aux Etats Unis peut parfois distraire l’attention des dimensions globales de la crise des abus sexuels dans l’Église et de la malfaisance des évêques. Ici, en Pologne, où je suis depuis Juin dernier, l’Eglise fait face à son propre scandale d’abus sexuels.

Un rapport émis en mars par la conférence des évêques de Pologne, admettait que 382 prêtres ont été accusés d’abus sexuels sur mineurs depuis 1990. Ces accusations ont été portées par 625 victimes différentes.

La plupart des victimes en Pologne avaient plus de 15 ans, ce qui est un pourcentage nettement plus élevé qu’aux Etats Unis. Une majorité des victimes est de sexe masculin : 58,4 % des cas rapportés par les évêques polonais. (N.B. : l’âge légal du consentement sexuel en Pologne à l’époque de l’émission du rapport était de 15 ans, et l’âge de la majorité 18 ans.)

La gestion de ces cas en temps et manière tristement familiers, a été largement inadaptée – envoi des prêtres accusés à d’autres missions, reproches aux médias de préjugés anticléricaux dans cette crise, etc. D’une certaine manière, l’Eglise ici est ce qu’elle était aux États-Unis il y a 25 ans.

Les réponses à ce rapport de la part des évêques polonais allaient de raisonnable et sincère, à terriblement sourds. L’archevêque Wojciech Polack de Gniezno, primat de Pologne, insista sur le fait que chaque cas d’abus devrait « provoquer en nous peine, honte et culpabilité ». L’archevêque de Cracovie, Marek Jedraszewski, s’est décarcassé en essayant de mettre en avant l’argument que « zéro tolérance » ne devrait pas vouloir dire « pas de pardon ». Il a choisi peut-être la plus mauvaise comparaison possible : « Quand les nazis ont combattu les juifs, appliquant une mentalité "zéro tolérance", cela s’est soldé par l’Holocauste ». Son argument, bien sûr a été mal reçu.

En mai, deux frères – Tomasz (écrivain et metteur en scène) et Marek Sekielski (producteur) – ont sorti un film intitulé Ne le dites à personne. Le film détaille les histoires de victimes d’abus sexuels et la réponse inadéquate des évêques de Pologne. Elle comporte des séquences atroces de victimes d’abus confrontées à leurs prédateurs.

Le rapport des évêques en mars, a fait la une, mais la sortie de Ne le dites à personne a secoué tout le pays. Le film est sorti sur YouTube, où il a été visité plus d’un million de fois pendant les six premières heures. A ce jour, il a été visionné plus de 22,5 millions de fois, un nombre stupéfiant si l’on considère que la population totale de la Pologne est d’à peine plus de 38 millions.

La Pologne étant la Pologne, le drame entier – et la question des abus sexuels des prêtres en général – a rapidement pris un tour politique. Ne le dites à personne est sorti juste quelques semaines avant les élections du Parlement européen.

Le parti conservateur au pouvoir, Loi et Justice, a des liens étroits avec de nombreux évêques polonais. Certains membres de l’opposition ont vu l’outrage généré par ce film et essayé de faire des abus sexuels de prêtres un enjeu politique. L’opposition a exagéré (en particulier par une promotion agressive du programme LGBT) et sa stratégie s’est retournée contre elle.

Pour ajouter au flot d’agitation, il y a eu les commentaires du pape François dans une interview au cours du vol retour de sa visite à Abu Dhabi en février. Le Saint-Père défendait le souvenir de celui qui était à l’époque le cardinal Ratzinger dans sa façon de gérer les accusations d’abus sexuels, spécifiquement contre le fondateur des Légionnaires du Christ, le père Maciel. En défendant Ratzinger, François impliquait – tout au moins aux oreilles de nombreux Polonais – que les efforts de Ratzinger avaient été entravés par le pape polonais lui-même.

Le cardinal à la retraite de Cracovie, Stanislas Dziwisz, longtemps secrétaire de JeanPaul II, s’est précipité à la défense de celui-ci, insistant sur le fait que les insinuations s’appuyant sur les remarques ambiguës du pape François, étaient injustes. Plus tard, quand le pape François a loué les efforts de Jean-Paul II pour lutter contre les abus sexuels – le qualifiant de « courageux » et disant « personne ne peut douter de la sainteté et de la bonne volonté de cet homme » - Dziwisz a publié une lettre ouverte, remerciant le pape François « d’avoir mis un terme aux tentatives de diffamation de Saint Jean-Paul II ».

En juin, l’archevêque Scicluna, « entremetteur » du pape François pour les abus sexuels, a rencontré les évêques de Pologne. Dans la presse polonaise, nombreux étaient ceux qui envisageaient une foule de démissions épiscopales à venir. Les rapports suggèrent que Scicluna fut sévère, mais l’épiscopat polonais est jusqu’à présent resté intact.

Toutefois, Scicluna a saisi cette occasion pour souligner la défense de Jean-Paul II proposée par Dziwisz et le pape François : « Je suis un témoin oculaire de la détermination de Jean-Paul II de combattre les abus sexuels sur mineurs quand de tels cas ont été portés à son attention. Je crois que ceux qui mettent en cause la compétence et la détermination de Saint Jean-Paul II dans le traitement de ce phénomène feraient bien d’améliorer leur connaissance de l’histoire. »

De nombreux polonais auxquels j’ai parlé, disent qu’ils ont l’impression que les Mauvaises Nouvelles du front des abus sexuels ne sont probablement pas terminées. Les derniers mois ont été une ballade en montagnes russes. Les choses pourraient se tasser, surtout si les évêques polonais peuvent éviter d’aggraver leurs erreurs comme trop de nos propres évêques l’ont fait. Mais l’impression générale que je retire de mes amis polonais – pratiquants ou non – est qu’il y a encore des comptes à rendre.

Comment de tels comptes pourraient-ils se manifester en Pologne, il est difficile de le deviner. La Pologne demeure extraordinairement et profondément catholique mais le catholicisme polonais demeure largement sur la défensive. Des alliances étroites entre l’Eglise et les politiciens populistes, tout pratiquants qu’ils soient, peuvent fournir une stabilité à court terme qui coûterait terriblement cher à long terme. Et comme nous ne l’avons appris que trop bien ici aux États-Unis, l’instinct ecclésial pour défendre l’institution, quelle que soit la piété de ses motivations, peut aisément la conduire à des actions qui ont précisément l’effet opposé.

Mon impression est que l’Eglise en Pologne est beaucoup plus près du début de ce gâchis que de la fin. La façon dont les évêques polonais vont gérer la crise des abus sexuels dans les mois et les années qui viennent, aura un grand effet sur l’avenir de l’un des exemples brillants d’une culture vraiment catholique. Cet avenir est plus précaire que beaucoup ne peuvent le croire.

Priez pour la Pologne.

https://www.thecatholicthing.org/2019/07/18/pray-for-poland/

18 Juillet 2019

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