Traduit par Bernadette Cosyn

Préparer au mariage la génération du millénaire

par George Sim Johnston

vendredi 6 novembre 2015

J’ai passé plus de vingt ans à faire la préparation au mariage pour l’archidiocèse de New-York, et j’ai calculé que si tous les couples que j’ai enseignés étaient rassemblés en un même endroit, ils rempliraient facilement Madison Square Garden. On m’appelle encore occasionnellement à me présenter devant une cinquantaine de couples de fiancés qui ont besoin de vérifier leur boîte à outils « préparation au mariage » avant de pouvoir se marier à l’église.

C’est sans surprise qu’on trouve toutes les nuances de foi et d’incroyance parmi les couples. Des non-catholiques, il n’y en a pas qu’un peu, et on peut dire qu’un grand nombre de catholiques de naissance ne sait à peu près rien de la foi. La moitié des couples cohabitent déjà et semblent penser que la promesse solennelle qu’ils s’apprêtent à prononcer ne changera pas grand chose à leur relation. Signe révélateur, certains n’envisagent même pas de lune de miel après les noces.

Inutile de le dire, une majorité ne partage pas la vision de l’Église sur la sexualité. Pour la génération du millénaire, le sexe est un échange de plaisir entre des adultes consentants qui déterminent sa signification sur une base adéquate. Il n’y a pas de critères dans la sexualité : elle est simplement ce que vous choisissez d’en faire. J’exagère — mais à peine.

Je dois ajouter que, cela se passant à New York, certains viennent dans l’esprit d’affronter l’orateur lors des questions-réponses. En fait, il y a des animateurs de préparation au mariage qui vont omettre cette étape de questions-réponses parce que cette partie de la soirée peut partir en vrille.

Tous ces facteurs font d’une session de préparation au mariage à Manhattan une de ces « périphéries » sur lesquelles le pape François attire souvent notre attention. Ce n’est certainement pas une sinécure pour l’orateur. Mais le travail ne pourrait pas être plus important. En vérité, une priorité pour un évêque – à égalité avec le séminaire ou la conférence des évêques — devrait être une saine préparation au mariage. C’est potentiellement la dernière chance qu’a l’Église vis-à-vis de nombreux assistants à ces réunions.

Les animateurs de préparation au mariage adoptent souvent une ou deux approches dont aucune de fonctionne. L’une est le cheminement facile, thérapeutique. Un diacre d’âge moyen se présente et commence à lancer quelques blagues. Il use d’un jargon psychologique et élude tout enseignement de l’Église qu’il estime ne pas être du goût de son auditoire. Cela peut être embarrassant. Même les non-croyants de l’auditoire seront affligés par le spectacle d’un orateur s’efforçant de flatter ce qu’il imagine être les habitudes mentales des jeunes.

Il y a ensuite les rigoristes. Ils sont venus passer un savon, tout particulièrement dans le domaine du comportement sexuel. Ils annoncent, par exemple, que la contraception est un péché mortel. Évidemment, le péché mortel existe, et l’utilisation de moyens de contraception est gravement désordonnée. Mais quand un animateur de préparation au mariage utilise le mot péché lors d’un rassemblement, il se coupe de la moitié de son auditoire. Ils vont faire la sourde oreille à tout ce qu’il pourra dire d’autre. Il a commis une erreur dénoncée à de nombreuses reprises par le magistère : le légalisme.

Je sais qu’en écrivant cela je risque de troubler les catholiques conservateurs qui pensent que la doctrine catholique doit être exprimée clairement et fermement. Je suis entièrement d’accord. Mais je suis aussi d’accord avec le pape François que la mission première de l’Église est de rejoindre les gens là où ils sont, en se préoccupant de leur bien-être. Alors nous avons d’abord besoin de reconnaître que les jeunes de notre époque ne sont guère réceptifs à l’imposition de règles ou à la reconnaissance du péché comme catégorie théologique.

Dans le même temps, ces couples cherchent à être guidés. Ils sont environnés de mariages ratés et ne veulent pas répéter les erreurs de leurs parents et amis. Ils veulent s’y prendre de la bonne manière. Ils veulent entendre un avis empathique sur des thèmes comme la communication ou comment gérer une dispute (et en sortir). Ils écouteront des anecdotes instructives et amusantes sur le propre mariage de l’orateur.

La partie « douce » de l’échange peut alors évoluer vers des thèmes plus profonds. L’orateur peut titiller les couples avec des idées qu’ils peuvent n’avoir jamais entendu exprimer. Par exemple, que le véritable amour met en œuvre la volonté, non les émotions. Que l’amour marital est une décision de continuer à suivre la décision qu’on a prise. Qu’un véritable « don de soi » enrichit la vie de manières inattendues. Que l’enseignement du Christ sur l’indissolubilité du mariage est un appel à faire en sorte que la relation fonctionne. (Les personnes qui laissent facilement tomber n’atteignent pas un bonheur complet.) Que le Planning Familial Naturel est une bénédiction pour l’épanouissement sexuel. (Si vous vous apprêtez à avoir des relations sexuelles avec une personne pendant 30 ou 40 ans, il faut un ascétisme pour que cela fonctionne.) Que les enfants sont notre patrimoine le plus durable. (Même le travail le plus estimable finit dans un dossier poussiéreux aux archives – ou est détruit par le personnel chargé des archives de l’entreprise.)

L’orateur – ou les orateurs : les couples mariés sont plus performants – devraient au moins donner l’impression que l’Église a des pensées très profondes dans ces domaines. Les enseignements catholiques sur la sexualité par exemple, n’ont pas été pensés par une bande de moines célibataires du début du Moyen-Age dans le but d’essayer de contrôler la vie sexuelle de chacun. Au contraire, ils sont basés sur une profonde clairvoyance de ce que sont les hommes et les femmes en tant qu’êtres sexués. Ils sont destinés à les aider à s’épanouir. Comme saint Thomas le fait remarquer, Dieu n’est offensé que par les actions qui ne concourent pas à notre bien. En même temps, il se réjouit quand nous vivons plus totalement la « loi du don » inscrite en notre être.

Par dessus tout, nous devrions persuader ces couples que s’ils travaillent à la réussite de leur mariage, la société comme eux-mêmes en tireront profit. Et l’Église également. Dans l’idée de Mary Eberstadt, il y a quelque chose comme quoi le déclin de la famille a précipité le déclin de la religion plutôt que l’inverse.

A la fin de la soirée, les couples ne seront peut-être pas conscients de la quantité de doctrine qui leur a été révélée. C’est souvent pour le mieux. Ils peuvent rentrer à la maison et en parler.

— -

George Sim Johnston est l’auteur de « Darwin avait-il raison ? Les catholiques et la théorie de l’évolution ».

Source : http://www.thecatholicthing.org/2015/10/31/preparing-millennials-for-marriage/

Messages

  • Et voilà un des auteurs d’articles dans The Catholic Thing, j’ai nommé :George Sim Johnston, dont j’apprécie, si on m’accorde la permission d’émettre une idée, le style souple, comme une souffle
    de fraîcheur qui passe furtivement, et qui ne manque pas de sel
    (façon "bon enfant" de ce qu’hébergeaient les USA il y a longtemps), bref, une plume aérée, quelque peu amusée et amusante.

    Cet auteur avait été déjà rencontré , notamment en juillet dernier, dans un article intitulé : "Faire sa cour à l’ère de la pilule" (lundi 06/07), l’original étant : "Courtship in the age of Pill (O4/07/15). Ayant entrepris une ébauche, non pas de réponse mais, disons, d’une sorte de petite pirouette sans prétention du contenu (par ailleurs intéressant) de cet article, j’ai dû y renoncer, pour ne pas encombrer l’espace forum de France catholique d’une part et, d’autre part, pour éviter un éventuel lynchage en amont de mon message par des quolibets, façon "The Catholic Truc", faisant échouer un débat comme déjà assassiné à son point de départ.

    Il est évident (et quelque peu dommageable) de "regarder de haut", comme qui dirait, des articles d’Outre-Atlantique, dont le style éthéré parfois non dénué d’"esprit" de là-bas, recèle pourtant une qualité non négligeable : une simplicité favorisant une lecture sans a priori et vaine complexité. Pourrait-on avancer qu’en ce qui me concerne, certains billets de la revue de nos amis étatsuniens ont la faculté de "passer" bien agréablement, alors que certains autres billets un peu trop, peut-on dire, imbibé de "valet de cœur, dame de pique, roi de trèfle et as de losange", ont parfois du mal à trouver une place confortable devant laquelle se présenter. Question, peut-être, de cultures, non pas seulement différentes, mais artificiellement opposées. Et pourtant complémentaires s’il le fallait...

    C’est ainsi, mais j’ose - quand même - un remerciement à ces auteurs d’Outre-Atlantique pour faire, non pas seulement entrevoir, mais comprendre - pour qui accepte - le style, la façon d’être et de s’exprimer de citoyens d’un immense Etat, vieux de seulement à peine plus de quelque deux siècles et quelques années.

    Il est à souhaiter- sans trop y croire- que j’aie réussi à contourner le truc.

    Sans oublier mon appréciation de la traduction,

    Merci.

    • Vous avez parfaitement raison, et j’aimerais que tous les articles de TCT soient de ce niveau.

      Cela étant, nous avons un panorama qui nous aide à comprendre où en sont les catholiques des USA, avec des choses très contrastées. Je me dis que c’est assez extraordinaire que dans un seul organe de presse (même s’il s’agit d’un site internet) on ait un éventail d’opinions aussi large. Je me demande si ce serait possible chez nous.

    • Il m’est arrivé de rencontrer assez souvent sur TCT des articles d’un niveau non négligeable - de mémoire je pourrais citer : James Schaal, par exemple -. De plus, TCT nous offre, en effet, une vision assez vaste propre à faire découvrir la situation des catholiques des USA. Et qu’une telle revue diffuse des billets bien différents, parfois opposés sur un même sujet, par des auteurs de sensibilités religieuses bien contrastées est tout à son honneur. En retenant, peut-être aussi, que les Américains du Nord, comme dans une certaine mesure, les Britanniques, que ce soit au niveau du langage ou de l’expression écrite, vont directement à l’essentiel, dans un style sobre, direct et mesuré. Serait-ce dû à la langue anglaise dont la grammaire, comme on le sait, est bien plus simple que celle d’autres langues ?

      Il y a aussi le "tempérament" : nos amis d’Outre-Atlantique semblent assez décontractés, voire décomplexés, donc libres dans leur manière d’aborder les êtres et les choses. Ce qui fait, qui sait, qu’un chemin ardu s’en trouve un peu aplani avant que d’être emprunté, en d’autres termes,que le fait d’aborder des idées contraires en devient plus facilité. D’où, je ne sais pas, cette disponibilité d’une revue telle que TCT à diffuser ses articles.

      Ce ne sont là que des appréciations personnelles basées sur de solides amitiés avec des Américains et de plusieurs années d’expérience vécue avec des collègues d’Outre-Atlantique. Que de fois n’ai-je entendu des réflexions résumées en une seule : "French are taulkative", dans la majorité des cas, prononcées sans violence mais comme un simple constat, parfois, il faut l’avouer, peu agacé. Des collègues et amis Danois et Suédois anglophones avaient parfois la même réaction.

      Il ne s’agit pas ici de critiquer notre si belle langue française, mais, et sans s’auto-flageller, pourrions-nous reconnaitre que nous, Français, conservons ce côté "petit péché mignon" : une fois un - seul - mot, abordé, nous nous mettons, parfois, comme automatiquement à le peser, soupeser, mesurer, quantifier, évaluer, sous-évaluer, surévaluer, contredire, opposer, bref, ce qui s’appelle tout simplement "couper les cheveux en quatre". Ce qui risque de générer comme naturellement une réponse à peu près pareille pour se faire comprendre, et on ne s’en sort plus. Ce "phénomène" serait-il dû, non seulement à la structure de la langue française, mais aussi, je dirais, à une certaine tournure d’esprit ? Descartes y serait-il pour quelque chose ? Cependant il c’est clair : il y a en tout individu sa culture, son style, sa façon d’être, son caractère propre...Cela fait parfois beaucoup.

      En espérant continuer à bénéficier d’articles de TCT (il faut de tout pour faire une monde, dit-on) c’était une bien longue réponse. Comme quoi je n’ai pas réussi à faire concurrence à mes amis US...

      Merci.

    • Il me semble avoir réagi à l’intervention ci-dessus, mise à part la dernière question : "Je me demande si ce serait possible chez nous" (en l’occurrence que "dans un seul organe de presse on ait un éventail d’opinions assez large"). La question est-elle embarrassante ? Oui et non. Oui, parce qu’il y existe aussi chez nous, Dieu merci, des esprits assez ouverts et des personnes avec un bagage conséquent pour prendre en charge une telle option. D’autre part, Il y a un terme que nous acceptons volontiers et qui est même devenu comme représentatif d’une qualité : chauvinisme. Nous nous disons volontiers "chauvins", ce qui signifie pour bien d’entre nous quelque chose comme être très attachés à notre pays et tout ce qui s’y rapporte. Quoi de plus légitime, mais si on allait jusqu’à, non seulement ignorer d’autres cultures, mais les ridiculiser, cela devient une sorte de fanatisme allant jusqu’à la xénophobie. Est-ce de nature à permettre ou seulement encourager un apport extérieur ?...

      Dans cet espace de FC j’ai remarqué qu’en général il y eu jusque-là fort peu de réactions aux articles de TCT. Pourquoi ce peu d’intérêt accordé aux articles que nous offre régulièrement cette revue ? Où donc se trouverait le problème, si problème il y a ? Bien entendu, tout le monde n’est pas obligé d’apprécier les sujets de TCT, ni le style des auteurs, ni l’esprit de la revue. On pourrait aussi avancer qu’il y a déjà un nombre conséquent de thèmes proposés qu’on ne peut pas tout considérer en même temps. Ne pas aimer TCT et ne pas y adhérer, soit. Mais de là à tourner cette Revue en ridicule, jusqu’à lui avoir attribué un quolibet et de répéter ce quolibet ? C’est dénigrer également (sinon en premier) les habitués de cet espace que TCT ne laisse pas indifférents. (L’indifférence se situe plutôt face à cet éventuel dénigrement, entre autres phobies). Comment, dès lors, accueillir une diversité d’opinions et aussi contrastées ?...

      Il n’est ni difficile - ni exagéré - d’inclure dans ce topo le temps qu’on perd à d’autres, disons, échéances, dont on se serait largement passé
      mais qu’on ne peut honnêtement pas laisser courir...Et cet aspect est certainement à ne pas négliger. Un intervenant avait l’avait qualifié d’"éreintant", terme auquel j’adhère totalement.

      Comment terminer ce billet sans reconnaitre que TCT publie des articles non dénués d’intérêt sous la plume d’auteurs de qualité, dont bon nombre sont au moins Professeurs d’Universités et des Conférenciers appelés dans divers pays... S’escrimer à faire en même temps "de l’esprit" et la fine bouche face à TCT me couvrirait tout simplement de ridicule.

      En demandant des excuses pour ces longueurs.

      Merci.

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