Préfèreriez-vous être un ange ?

par Howard Kainz

lundi 21 janvier 2013

Étudiant en philosophie, j’ai consacré ma thèse de Maîtrise aux anges selon Thomas d’Aquin ; ce qui a abouti à un livre malencontreusement classé par l’éditeur sous mon nom, Kainz — petit professeur inconnu, au lieu de "d’Aquin". Ainsi donc ce ne fut pas un "best seller".

Après des refontes et reprises, le livre est passé sous les presses de deux autres éditeurs, puis vient d’être réédité. Il suit l’angélologie de Saint Thomas d’Aquin qui, dans sa "Summa theologiae, De substantiis separatis" et autres œuvres, traite en profondeur les nombreuses questions relatives à la vie des anges, leur savoir, leurs choix, etc... — question que pour la plupart nous n’aurions pas l’idée de poser.

Mais par son travail Thomas d’Aquin livre au lecteur l’intuition de ce qu’une vie surnaturelle pourrait donner — connaissance intuitive immédiate, déplacements instantanés sur toutes distances, etc....
Dans ma naïveté [en français dans le texte] juvénile il me semblait que les anges bénéficiaient d’un net avantage sur les hommes, jouissant d’une existence céleste, épargnés des lourdes peines que nous, humains, devons endurer. J’en suis maintenant moins certain.

Ce que certains saints ont dit des anges m’a laissé perplexe. Sainte Faustine, par exemple, a retenu d’une révélation de Jésus que si les anges étaient susceptibles d’éprouver de l’envie, ils envieraient la faculté des humains à souffrir. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi tient du Père que par la souffrance les hommes peuvent atteindre une connaissance de l’Essence Divine supérieure à celle des anges, qui n’ont pas à se battre pour être protégés par le grâce. La Bienheureuse Dina Belanger dit aussi que les anges, s’ils pouvaient souhaiter un don supplémentaire, voudraient pouvoir souffrir.

De telles révélations personnelles comme celles-ci ne relèvent pas de la foi (de fide), mais sont-elles véridiques ? Avec tout le respect dû aux saints et aux purs esprits dont on parle — privé de corps, comment un ange peut-il avoir une idée de ce qu’est la souffrance ? Va-t-on évaluer la douleur sur une échelle de 1 à 10 ? Et la douleur qui arrache des hurlements ? va-t-on la noter 11 ou plus ?

Nous savons évidemment que les anges déchus connaissent la souffrance. Dans les Évangiles nous lisons que Jésus se prépare à exorciser deux possédés. Les démons supplièrent Jésus de ne pas les rejeter dans les abimes, mais simplement de les transférer dans un troupeau de porcs. (Mt, 8:32 - Mc, 5:12 - Lc, 8:32). La souffrance que les démons tentaient d’éviter devait être bien pire qu’une douleur physique.

Les anges, faisant leur choix initial lors de la création ne pouvaient apparemment avoir aucune expérience de souffrance. Ils étaient, semble-t-il, dans la même situation qu’Adam et Êve qui, dans leur ignorance du mal étaient mis en face du choix, "goûter au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal."

Mais réfléchissons, combien il pouvait être facile pour les anges (selon nous) d’atteindre le salut, de recevoir la bénédiction perpétuelle — purs esprits, préservés des passions, du doute sur l’existence et la bonté de Dieu, épargnés de l’influence corruptrice des mauvais anges.
Ils n’avaient qu’un simple choix à faire — peut-être enthousiaste, peut-être mûrement réfléchi — pas de bagarres incessantes avec les tentations, pas de recul sous l’effet des choix erronés, pas de conflits de repentir, pas de hauts ni de bas.

D’autre part, bien des humains restent dans la constante incertitude sur l’éventualité de leur salut — et aussi la crainte toujours présente de commettre au dernier moment un péché mortel, au seuil de l’éternité.
On comprend mal pourquoi, nantis de tous ces avantages, certains anges — peut-être un tiers d’entre eux, selon une tradition — ont succombé et ont pris possession de l’Enfer. Saint Augustin pensait que c’était dû à l’orgueil — une tentation plus forte pour des anges à recevoir des pouvoirs et des dons et une plus grande "beauté" naturelle. Selon d’autres ce serait à cause du mystère de l’incarnation qui leur fut révélé, et ces purs esprits ne pouvaient tolérer leur future subordination à un Seigneur terrestre bien que divin.
Milton relève dans le "non serviam", le refus d’un ange considérablement doté, Satan, de se soumettre selon la décision de Dieu à Son Fils, qui, pour Satan aurait été l’égal et non le supérieur. Saint Thomas d’Aquin pensait qu’il n’y avait pas d’explication nette sur la chute des anges, puisque de purs esprits ne sont pas soumis à des tentations contraires et ne sauraient être trompés par l’imagination, les habitudes ou autres causes dans leur approche intellectuelle.

Il insiste, cependant, sur la condition initiale des anges (Summa theologiae, I, q.62, a.1,c.) où Dieu leur proposa la faculté d’accéder par la grâce à un état plus élevé que leurs perfections naturelles. On peut supposer que ce choix n’était pas acceptable pour de nombreux esprits fiers de leurs pouvoirs et de leur beauté et ne souhaitant pas être promus à quelque rang inconnu quoique plus élevé en "grâce".

En tout cas, le péché des anges ressemble essentiellement au péché des hommes — le choix pour soi-même plutôt que pour Dieu.

Alors, préfèreriez-vous être un ange ? Dans un moment de faiblesse on pourrait penser que oui, bien sûr, ayant à choisir entre soi-même et Dieu, on aurait opté pour le bien infini. Plus besoin de course aux justifications — la simple acceptation de la béatitude une fois pour toutes.

D’un autre côté, nous débattant et, oui, tombant — pensons que la chute d’un ange est irrévocable, pas la nôtre, grâce à la faculté toujours présente de nous convertir — nous pouvons pousser un soupir de soulagement car notre condition humaine se déroule dans le temps, progressant pas à pas (dans le bon sens, espérons-le). Consolons-nous en pensant à des exemples de conversions inattendues, parfois même sur le lit de mort.
Mais en définitive, le plus important pour nous est que le Fils de Dieu n’a pas été fait ange, Il s’est fait homme, soumis à toutes les vicissitudes et souffrances qui sont le legs de la chair.

Un événement aux conséquences inégalables.

Tableau : Tobie et l’Ange - Andrea del Verrocchio, vers 1475.

Source : http://www.thecatholicthing.org/columns/2013/rather-be-an-angel.html

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