FC 705 – 3 juin 1960

Pour que la Parole transmise à la messe soit bien la Parole de Dieu… et que notre « action de grâces » reste plus qu’un « remerciement »

par le R.P. Louis Bouyer

jeudi 27 octobre 2011

On peut dire que la parution du Lectionnaire [1] consacre définitivement le français comme une des langues liturgiques de l’Eglise latine. Il a été conçu spécialement, en effet, pour le prêtre (ou les ministres sacrés) annonçant la parole de Dieu dans la messe, depuis que le Saint-Siège a concédé à la France que cette annonce, après avoir été faite en latin, puisse être réitérée dans la langue du peuple, avec la même solennité.

La traduction française des lectures pour les messes des dimanches et des principales fêtes ou féries de l’année est donc un texte officiellement consacré par l’Eglise. Aucun officiant ne pourra plus se permettre d’en substituer un autre, et l’on ne pourra pas davantage l’ « arranger », le transformer ou le déformer au gré de chacun, ou tout comme nul ne saurait substituer au canon de la messe son petit canon à soi, ou le grignoter ou l’ « embellir » (?) à sa fantaisie.

Mesure-t-on l’importance, l’influence que devait avoir ce fait ? Avec le seul latin comme texte officiel de l’Eglise, et la nécessité pourtant reconnue d’aider les fidèles à suivre et à comprendre, on était arrivé, par la force des choses ou la pente naturelle vers la facilité, à ne plus guère ou du tout distinguer les textes sacrés de leur glose. En particulier, on mêlait inextricablement la Parole de Dieu à une parole humaine, souvent d’autant plus prolixe qu’elle était moins soigneusement préparée, et donc d’une forme et d’un contenu également douteux.

Maintenant enfin, pour ce qui est au moins de la Parole divine, laquelle est comme le cœur et la source de toute célébration liturgique, il n’y aura plus de prétexte soutenable pour « trafiquer » cette parole, comme dit saint Paul, à la manière de ces cabaretiers qui servent sous l’étiquette d’un grand cru un produit fortement altéré, quand ce n’est pas tout simplement une vague « bibine » de leur fabrication…

Jusqu’ici, en effet, quand nous nous plaignions de cette façon abusive – hélas trop bien entrée dans l’usage ! – de confondre la Parole divine avec un commentaire où l’on tendait à la noyer, que nous disait-on ? Impossible, affirmaient les pasteurs, de lire directement aux fidèles aucune des versions les plus scientifiques de la Bible. Conçues pour le cabinet de travail du théologien, ou, au mieux, pour la lecture privée, méditée, où les notes sont directement accessibles, nos meilleures versions, au moins par endroits, se révélaient soit peu ou difficilement compréhensibles à l’audition, soit décidément inharmonieuses, soit tout bonnement insupportables du fait d’un langage trop éloigné de celui de la vie.

La version que voici, au contraire, a été faite en ayant en vue très précisément ces écueils à éviter. Réunissant pour ce faire les compétences les plus diverses, elle a banni toutes les élégances surannées, tous les archaïsmes dont les traducteurs bibliques les plus modernes, si souvent, parce que c’est la Bible qu’ils traduisent, ne savent pas se défaire. Elle a cherché l’aisance, l’euphonie naturelle sans lesquelles il n’est point de lecture biblique qui ne tourne au « cafouillage » du lecteur ou à la fatigue et l’agacement des auditeurs. Elle n’a retenu que les mots que tout chrétien normalement formé peut saisir d’emblée, dans des constructions parfaitement claires à la seule (et à la première) audition.

Cependant, distinguant le texte des commentaires indéfiniment variables auxquels il peut donner lieu ensuite, selon les circonstances, elle n’a pas prétendu ne laisser dire à la Parole de Dieu que ce que n’importe qui pourrait dire. Entendons par là qu’elle n’a pas, dans sa chasse au « parler noble » ou au « patois de Chanaan » abattu pour plus de sûreté les expressions caractéristiques de la Bible, et qu’on ne peut en exciser sans la dénaturer. Les « loups vêtus de peaux de brebis » n’y deviennent donc point des « becs enfarinés » et les « noces de l’agneau » n’y cèdent pas la place au « mariage du mouton »… Surtout, l’ « action de grâces » n’y est pas dégradée en tout profane « remerciement », pas plus que la « vérité » johannique n’y est mise au pas d’une « midélité », d’une « honnêteté » ou d’une « réalité » aussi laïques que gratuites…

Qu’on s’emploie dans le sermon qui suivra à expliquer, ou rappeler, le sens prégnant, spécifiquement chrétien, de telles expressions, mais qu’on ne vienne plus, sous prétexte d’adaptation, évacuer l’Evangile de tout ce qui ne peut s’y réduire aux vérités de gros bon sens !…

Certes personne ne soutiendra que l’œuvre soit parfaite. Il reste qu’au jugement des meilleurs experts, endossé par l’autorité responsable, elle est aujourd’hui ce qu’on pouvait raisonnablement espérer de meilleur pour sortir de l’anarchie, et du gâchis (pas seulement verbal, mais souvent doctrinal) qui en est l’évidente conséquence.

Puisse cet excellent instrument inaugurer dans le mouvement liturgique une nouvelle phase, où le retour à la discipline sera facilité par les adaptations nécessaires, sanctionnées par l’autorité, sur la base d’un travail aussi compétent que celui dont on a sous les yeux le produit.

Louis BOUYER


[1Lectionnaire latin-français (Editions Desclée, Dessain et Mame).

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