Philosophie et laïcité

par Gérard Leclerc

lundi 18 juin 2018

En cette période d’examens, marquée traditionnellement par les sujets de dissertation en philosophie du bac, il doit être possible de revenir à quelques grandes questions qui nous renvoient au sens même de la culture. Tout d’abord, pourquoi ne pas se féliciter de cette spécificité française que constitue l’insistance sur la philosophie en classe terminale ? Il est vrai qu’il y a contestation à ce propos, puisque cent vingt professeurs viennent de protester auprès du ministre de l’Éducation nationale sur le danger que ferait courir la réforme du lycée à cet enseignement. Mais cette querelle même est significative d’un désir puissant que soit honoré l’art d’apprendre à penser. Le désir est-il la marque de notre imperfection ? Éprouver l’injustice, est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ? Le seul intitulé des sujets du bac montre l’intérêt d’une discipline qui se caractérise par sa nature désintéressée, ce qui pourrait être précisément la raison de son impérieuse nécessité.

S’interroger sur ce qu’il y a de singulier dans le désir c’est rejoindre notre humanité dans sa plus profonde énigme, tout comme passer au crible la notion de justice. C’est exprimer aussi que l’exigence philosophique est nécessairement métaphysique, parce qu’elle désigne ce qui, en nous, nous dépasse infiniment. Dès lors, on peut s’interroger sur les relations plus que problématiques entre la recherche sur le sens de la vie humaine et cette autre notion bien française qui est celle de la laïcité. Que peut bien signifier l’enseignement laïque de la métaphysique ? Ne s’agit-il pas d’un oxymore aussi paradoxal que l’enseignement laïque des religions dont on reparle en ce moment ? La laïcité n’est-ce pas justement la neutralité dans ces deux domaines, le refus de s’engager sur des questions qui relèvent d’un domaine à propos duquel l’État moderne libéral décline toute compétence ?

La laïcité, dans son acception contemporaine, est née avec Jules Ferry et son école dite laïque. On rétorquera, à juste titre, que cette école laïque n’a eu nul scrupule à faire étudier à tous les élèves, quelles que soient leurs appartenances religieuses, les querelles de la grâce au XVIIe siècle autour de l’aventure de Port-Royal, avec le rôle central d’un Blaise Pascal. Certes, depuis la IIIe République, les choses se sont plutôt dégradées, avec un effacement de la culture générale. Le tournant incontestable accompli par le ministère de Jean-Michel Blanquer aboutira-t-il à un réexamen décisif de cette dimension de l’enseignement ? Il faut l’espérer. Le dossier remarquable que vient de publier sur saint Augustin la revue Histoire [1], suscité notamment par la publication d’un livre posthume de Michel Foucault, pourrait être un bon point de départ d’une réflexion nouvelle sur le sujet.


[1Histoire, juin 2018, «  Saint Augustin, Dieu, la liberté, le sexe et les Pères de l’Église »

Messages

  • "Que peut bien signifier l’enseignement laïque de la métaphysique ? Ne s’agit-il pas d’un oxymore etc ?"
    j’avoue que je suis bien peinée de voir encore que l’on confond laïcité avec athéïsme et ou matérialisme et que métaphysique se réduise à métaphysique chrétienne.
    La laïcité désigne un principe de séparation entre deux sphères, quant à l’esprit de l’école laïque elle impose à chacun la possibilité d’accéder à l’autonomie de la raison, ce qui suppose, il est vrai, qu’il soit possible et souhaitable de faire un libre examen des croyances reçues en son enfance .
    Un professeur de philosophie suit un programme de notions et dispose d’un large éventail d’auteurs ( de Platon à Foucault ; Aristote, St Augustin, St Thomas font partie du lot comme Nietzsche, Marx et Freud.) Il est l’auteur de son cours . La laïcité est d’abord là : dans l’accès pour tous aux trésors de la pensée et dans une totale liberté concernant les élèves. Il faut seulement qu’ils se soumettent aux exigences de la pensée critique qui n’est pas que l’esprit de critique !
    La valorisation est celle du savoir sur la croyance mais il serait assez fallacieux de plaquer l’opposition de la science et de la religion. On ne serait plus dans le cadre d’une pensée critique mais d’une pensée dogmatique aussi bornée dans la version scientiste que dans la version obscurantiste. L’idée n’est pas tant de forger des petits athées laïcards que de tenter de les réveiller aux questions essentielles que le gavage d’informations, de consommations et de divertissements tente de lui faire oublier.

  • Chère Élisabeth,

    J’ai été très intéressé par votre réponse à mon éditorial, mais tout en reconnaissant la liberté du professeur de philosophie (que vous êtes peut-être) je ne puis m’empêcher de relever quelques unes de vos expressions, même si elles sont couramment employées, parce que leur signification me paraît bien flottante !

    Je maintiens tout d’abord que l’enseignement laïque de la métaphysique constitue un oxymore. La laïcité est antinomique de toute prise de position sur les questions métaphysiques. Ou alors ce n’est plus la laïcité qui signifie la séparation stricte de l’État avec les convictions métaphysiques et religieuses. Je sais bien qu’en France il y a ambiguité là-dessus à cause d’une tradition laïciste, celle qu’a récusé la loi de 1905 et que récuse la pensée libérale, celle d’un John Rawls interdisant toute compétence de l’État dans le domaine des pensées dites « compréhensives », c’est-à-dire à ambition totalisante.

    Il est vrai que cette séparation n’est pas vivable dans le cadre de l’école publique qui a pour mission de transmettre la culture générale, qui comprend les grandes traditions philosophiques et religieuses de l’humanité. C’est à une déontologie particulière qu’elle doit se référer. Les notions de « libre examen » et de « pensée critique » suffisent-elles à la circonscrire ? Je n’en suis pas persuadé parce qu’il s’agit de concepts, sans doute nécessaires, mais par définition malléables et sujets à des variations considérables. La pensée critique, c’est à la fois M. Homais, Emmanuel Kant et Jacques Derrida, sans compter Chesterton, Philippe Muray ou Jean-Claude Michéa… Il en va de même de l’esprit critique comme de la raison dont il s’agit d’évaluer les véritables dimensions qui varient d’un système à l’autre.

    Nous nous retrouverons probablement sur le rôle de l’enseignant, du pédagogue auquel il appartient d’ouvrir au maximum l’intelligence de ses élèves à l’aventure de la pensée. C’est dire à quel point il s’agit d’un art lié avant tout à la personnalité de l’intéressé. Mais attention ! Il y a des limites à l’autorité intellectuelle. Si un enseignant s’était avisé de combattre les convictions religieuses de mes enfants (je pourrais en dire aujourd’hui autant de mes petits-enfants) il aurait eu affaire à moi ! Et comme le professeur Chaunu en son temps je lui aurais intimé l’ordre : « Là-dessus, cher Monsieur, bas les pattes ! »

  • Bonjour Monsieur Leclerc,

    merci d’avoir pris la peine de répondre et bravo pour votre perspicacité, je suis en effet professeur de philosophie (catholique pratiquante et dans le public...comme quoi.... Certes, le professeur n’a pas à endoctriner les élèves avec une métaphysique quelconque mais il n’est pas non plus assigné au relativisme ou au scepticisme en se contentant de faire l’exposé d’un défilé de doctrines, ce qui, parfois, serait déjà mieux que de ne rien enseigner du tout.
    Il est vrai que le philosophe le plus français, le plus compatible avec la laïcité c’est encore un Allemand (!) , Kant, qui mettant fin, du moins officellement, à la métaphysique, trace la limite de ce qui relève du savoir et de ce qui relève de la croyance en en expliquant clairement les raisons . Chercher le fondement, les présupposés, définir les concepts, dégager les enjeux d’une thèse pour y adhérer ou la réfuter : c’est cette attitude active que nous essayons de transmettre et d’apprendre aux élèves et c’est cela que l’on appelle le "libre examen".
    Le "libre examen" suit donc des règles et un impératif : se servir de sa raison, de la logique, argumenter voire prouver, et non polémiquer ou exprimer son "ressenti" . Il y a un risque, c’est vrai, car le doute est le nerf de cette démarche et c’est pourquoi Descartes est aussi à l’honneur dans notre enseignement. Mais le refus de la pensée toute faite, la refus de la paresse du relativisme nous occupent toute l’année . Pas sûr que l’on gagne, d’ailleurs !
    Quand je fais un cours sur la religion, concrètement, je n’ai pas de consigne pour encourager l’athéisme : Si je critique Tertullien ( credo quia absurdum), je ne me gêne pas non plus pour montrer les limites des "philosophies du soupçon", que j’ai préalablement exposées . J’avoue même avoir un plaisir à lire avec mes élèves "l’Avenir d’une illusion" en montrant que l’ athéïsme de Freud, contrairement à beaucoup d’autres, a le mérite d’être conséquent : il ne croit pas à un avenir radieux de la société grâce à la science car il y aura toujours la souffrance et la mort !
    Dans tous les cas, je leur fais comprendre qu’on ne peut parler "objectivement" de la religion : on est dehors ou dedans : je fais donc dehors et... dedans. Je ne cherche pas à influencer mes élèves dans le contenu de leurs pensées mais à exiger qu’ils soient capables d’en rendre raison. En tant que professeur de philosophie et catholique (ou l’inverse) , il me semble que pour réfuter l’athéïsme il faut d’abord bien le connaître . Alors évidemment, si de mon point de vue, je joue honnêtement mon rôle, il y aura des esprits chagrins qui penseront que décidément la philosophie c’est pas très catholique !

  • Les bienfaits de l’enseignement de la philo dépendent du professeur. J’ai une petite nièce, qui, lorsqu’elle est partie passer son bac avait dit "j’ai bien révisé ma philo, je crois que je vais réussir" (elle a eu mention bien) cela voulait dire qu’elle connaissait les principaux courants philosophiques et pouvait les exposer. Pour moi, cela n’ est qu’une affaire de mémoire et de culture. Par contre, j’avais un professeur de philo qui disait : "il faut construire votre propre système de valeurs," ce qui demandait la critique de la pensée d’autrui, obligeait à un effort de pensée personnelle , et est autrement formateur, puisque le professeur n’intervient pas pour influencer l’élève qui reste libre de ses convictions personnelles

  • Il convient de remercier, dans ce contexte, les intervenants en continuant à se féliciter du fait que les réactions à l’intéressant article de Gérard Leclerc se poursuivent dans un climat qui relève du débat sans se transformer en pugilat.

    Sur un autre plan, serait-on gratifié du titre "esprit chagrin", si on osait avancer que la dernière phrase de 21 juin : 16:21 pourrait éventuellement donner à penser que "décidément la philosophie", telle que parfois présentée, "ce n’est pas très"... orthodoxe !

    Bien amicalement.

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