Paroisse roumaine à Paris

par Vincent AUCANTE

mercredi 27 mai 2015

L’église gréco-catholique roumaine s’est installée en France pendant la guerre froide. Elle endurait alors en Roumanie le joug communiste : de nombreux évêques et prêtres roumains furent martyrisés, comme le charismatique cardinal Alexandru Todea, emprisonné pendant 16 années. Plusieurs sont d’ailleurs en instance de béatification.

Les artistes et intellectuels roumains en exil en France, comme Cioran ou Ionesco, se retrouvaient alors dans le centre culturel qui jouxte la chapelle roumaine, rue Ribeira, dans le XVIe arrondissement de Paris.

La paroisse est créée en 1954 et réunit les étudiants et les prêtres qui ont échappé à la persécution de leur Église mère en Roumanie. Ce lieu devient ainsi une voix de l’Église des catacombes. La chute du régime communiste en 1989 va modifier la communauté roumaine d’Île-de-France, avec l’arrivée de nouveaux migrants. Au noyau initial de la communauté viennent s’ajouter de jeunes citoyens européens attirés par le rayonnement culturel et économique de Paris.

Le P. Cristian Crisan est en charge de la paroisse roumaine depuis 3 ans, après avoir soutenu une thèse en droit canonique à l’Université pontificale du Latran à Rome. Il constate que «  les paroissiens roumains qui ont des origines sociales multiples sont très bien intégrés dans la société française grâce à leur culture latine  ». Aussi depuis 2005, grâce au cardinal Jean-Marie Lustiger, les offices dominicaux ont lieu dans la chapelle des Sœurs de Marie Réparatrice, où les religieuses accueillent la communauté roumaine. Car ils sont maintenant près de 300 fidèles à l’office chaque dimanche, un nombre en augmentation constante. La chapelle de la rue Ribeira, intime et chaleureuse, continue à être utilisée pour les offices de semaine. Pour le P. Crisan, c’est «  la revanche de Dieu  » après la diffusion violente de l’athéisme pendant la période communiste.

Les paroissiens roumains viennent de toute l’Île-de-France pour participer aux nombreuses activités. «  On se sent ici comme en Roumanie  », témoigne l’un d’entre eux. Un catéchisme en roumain est proposé aux enfants de 10 ans avant la messe dominicale, pour préparer la communion solennelle, qui est l’occasion d’une belle fête communautaire. Une catéchèse est proposée aux adolescents ; il y a aussi un groupe pour les familles, une réunion mensuelle avec le groupe de jeunes, des pèlerinages, etc. En 2014, le P. Crisan a célébré 35 baptêmes, un mariage, et pas d’obsèques. Car la communauté est jeune, tout comme ses bergers : outre le P. Crisan, il y a un diacre en formation à l’institut catholique de Paris et un séminariste qui s’occupe de la catéchèse.
Le P. Crisan fait chaque année la bénédiction des maisons des fidèles, ce qui lui permet de visiter, autour de la fête de l’Épiphanie, environ 160 familles de toute la région parisienne. Les transports posent parfois de réelles difficultés, car il faut pour certains compter plusieurs heures pour atteindre la chapelle, mais ils restent fidèles à leurs racines. Le vrai défi reste la confrontation à la sécularisation de la société française. Le mot laïcité est difficile à expliquer en roumain, alors que 85 % des Roumains se déclarent chrétiens. La prise en compte de cette réalité différente en France implique un travail de catéchèse à tous les niveaux. Le P. Crisan insiste à cet effet sur le rôle des femmes, dans l’esprit des ouvertures de Vatican II : «  Elles sont bien présentes dans la vie de notre communauté, ce sont elles notamment qui transmettent la foi.  »
La communauté gréco-catholique roumaine est à la fois latine et orientale, et cultive cette spécificité. La culture byzantine qu’elle fait vivre est l’occasion de multiples rencontres avec les Français, chrétiens ou pas. La paroisse nourrit ainsi des relations chaleureuses avec les paroisses latines du voisinage. La chorale roumaine propose des concerts de chants de Noël traditionnels dans les églises voisines, et les icônes sur verre typiques de Transylvanie ont été exposées à plusieurs reprises. La liturgie des offices suit le rite byzantin de saint Jean Chrysostome, et le Credo reste fidèle au texte d’origine, alors que le rite latin a ajouté le fameux Filioque, qui a engendré en 1054 le schisme entre les Églises d’Orient et d’Occident [1]. Parmi les projets d’ouverture de la paroisse, le P. Crisan souhaite mettre en valeur la bibliothèque franco-roumaine de 3 500 ouvrages, dont le catalogue est en cours de numérisation.

Les relations avec les orthodoxes sont devenues cordiales après une période douloureuse. La naissance de l’Église gréco-catholique roumaine date du rat­tachement de la Transylvanie à l’Empire austro-hongrois. Dans cette province arrachée en 1686 à l’Empire ottoman, l’Église orthodoxe roumaine avait en effet décidé de se rapprocher de Rome. L’union fut prononcée à la fin du XVIIe siècle dans l’esprit du concile de Florence-Ferrare qui avait permis au XVe siècle la réconciliation avec une partie des Arméniens (cf. FC n° 3443). Toutes les spécificités de cette Église orientale, comme l’ordination de prêtres mariés ou le calendrier liturgique julien, sont ainsi reconnues.

Aujourd’hui, les orthodoxes et les gréco-catholiques roumains partagent la même spiritualité orientale, le même rite, le même calendrier liturgique ; ils ont aussi la même structure synodale qui leur confère une autonomie interne dans la désignation de leurs évêques. Les deux Églises roumaines, gréco-catholique et orthodoxe, commencent à se reconnaître et à s’accepter.
La seule vraie différence notable concerne la reconnaissance de la primauté papale : ainsi les gréco-catholiques prient-ils cinq fois pour le pape pendant la messe. Le P. Crisan mentionne la visite de Jean-Paul II en Roumanie en 1999 : «  Le Saint-Père a fait tomber les a priori, il a fait évoluer les mentalités des Roumains.  » Il ajoute que «  les rencontres organisées par les carmélites de rite byzantin à Saint-Rémy-lès-Montbard ou à Stânceni en Roumanie témoignent de l’évolution des rapports œcuméniques  ».

La communauté gréco-catholique roumaine manifeste une identité vive, enracinée dans une tradition byzantine, qui témoigne avec ferveur de son christianisme dans la société française. Cette dynamique est confirmée par l’engagement des nouvelles générations. Car même les plus jeunes sont attachés au christianisme dans l’esprit de leur tradition : ils prient le soir, et ils témoignent de leur foi, de leur pratique religieuse. Ils s’affirment «  fiers d’être chrétiens  », y compris dans le cadre scolaire. Ils ont notamment l’occasion d’échanger avec les jeunes musulmans à propos du sens du jeûne pendant le carême, ou des particularités de leur rite byzantin. «  Nous savons qu’ils sont musulmans, ils savent que nous sommes chrétiens, et nous nous respectons mutuellement.  » Ainsi leur témoignage, qui confirme l’expérience des maronites (cf. FC 3442), nous révèle-t-il une belle manière de dialoguer avec le monde musulman en France, par une découverte de la religion de l’autre et une reconnaissance religieuse réciproque.

Le P. Crisan confirme à une plus large échelle l’émergence «  d’une nouvelle génération consciente d’une identité gréco-catholique roumaine particulière et riche au sein d’une société multiculturelle et multiconfessionnelle. Les jeunes nés en France font le choix librement de conserver leur identité, à la fois comme chrétiens dans une société sécularisée, et comme gréco-catholiques au sein de l’Église de France  ». 

http://www.paris.catholique.fr/eglise-roumaine-greco-catholique.html

http://www.chretiensorientaux.eu/index.php?option=com_content&view=category&id=37&layout=blog&Itemid=61


[1La formule d’origine a en effet été établie lors du concile œcuménique de Nicée-Constantinople : «  le Saint-Esprit procède du Père  » ; l’addition «  et du Fils  » est postérieure, avec le concile d’Aix-la-Chapelle.

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