Où est Dieu dans le Rêve Américain ?

David G. Bonagura Jr., traduit par Bernadette Cosyn

mardi 17 novembre 2020

« Le Christ chassant du Temple les changeurs de monnaie » par Gregorio di Cecco, un élève du Caravage, 1610
[Gemäldegalerie, Berlin]

C’est l’époque des élections, alors on trouve partout des candidats promettant des politiques pour accomplir le Rêve Américain en échange de nos suffrages. Le Rêve Américain est le corollaire social et économique du credo fondateur de notre nation : tous les hommes sont créés égaux et dotés par Dieu de droits naturel à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur. Parce que nous sommes libres et égaux, nous pouvons aspirer à une société égalitaire où tous les Américains peuvent prospérer matériellement.

Aspirer à la sécurité économique et à un bon niveau social est naturel à l’homme déchu et il n’y a rien de mal à cela en tant que tel – bien que, comme tous les biens de ce monde ils peuvent être convoités à l’excès ou mal utilisés. Bien que n’étant pas nécessaires au salut éternel, un manque de ces bienfaits peut générer un stress énorme, qui, à son tour, peut conduire les individus anxieux à la colère, au désespoir et au péché.

Mais le Rêve Américain va plus loin que le désir de sécurité financière. C’est une déclaration constitutive de la vie américaine (Wikipédia nous révèle que le terme a surgi au XIXe siècle) et de ce fait il reflète ce que nous sommes en tant que peuple. En poursuivant ce rêve cependant, nous devrions nous demander si c’est bien ce que nous voulons.

Deux caractéristiques du Rêve Américain reflètent profondément les idéaux américains. D’abord, les soucis de gain matériel et de classe sociale sont une part de la structure de notre nation. Deuxièmement, le rêve est compris comme une fin en soi : en travaillant dur, nous pouvons atteindre une « meilleure vie », ce qui inclut une maison avec une propriété autour et suffisamment d’argent pour financer tout ce que nous désirons. Depuis sa fondation, l’Amérique, la terre promise de l’opportunité, a embobiné les gens d’au-delà les océans, leur promettant de transformer leurs haillons en richesses.

Ces caractéristiques ont amené l’historien catholique Christopher Dawson à mettre en garde l’Europe contre la tentation d’embrasser « la matérialisation utilitaire de la culture » qui, selon lui, « a conduit, d’une part, au culte individualiste du succès matériel, et d’autre part à un idéalisme humanitaire qui n’est rien d’autre que le même idéal sous forme sociale ».

Le diagnostic de Dawson se reflète dans les promesses de campagne de tous partis politiques de premier plan depuis la Guerre de Sécession. Sans conteste, les Américains ont été, et pour l’ensemble sont toujours, un peuple religieux. Mais depuis l’origine, la religion a été compartimentée comme une part de ce que nous sommes plutôt que comme la source vivifiante de ce que nous sommes. Compartimenter la religion, soutient le philosophe Charles Taylor, était un pas considérable vers la sécularisation que nous expérimentons aujourd’hui.

Quand nous inventorions des priorités, il est bien trop facile pour les soucis mondains de marginaliser et ensuite d’absorber les soucis spirituels. Le Rêve Américain exprime le triomphe du matériel sur le spirituel dans notre perspective sociale.

L’Israël antique procure un contraste évident avec la vision américaine. Dieu a commandé au Pharaon par Moïse : « Laisse aller mon peuple afin qu’il me serve dans le désert » (Exode 7:16). La liberté, nous dit Dieu, n’est pas une fin en soi, comme les Américains ont l’habitude de le penser. C’est plutôt que la liberté est la condition pour l’adoration, le moyen par lequel nous accomplissons notre vocation comme pèlerins en route vers notre foyer chez Dieu.Naturellement, nous savons que Israël, a de nombreuses reprises au cours des siècles, s’est éloigné de cet appel. Pourtant l’appel est resté constitutif pour le peuple : le projet d’Israël n’était pas de bâtir des trésors sur terre mais dans les cieux.

Dans cette optique, les humains ne vivent pas pour travailler, comme nous Américains avons tendance à le penser – depuis la compétition pour entrer dans de prestigieuses écoles à celle pour gravir les échelons, dans le stress quotidien. Non. Dans l’optique chrétienne, les humains travaillent pour vivre. Et les chrétiens doivent vivre, nous explique Saint Paul, « non pour eux-mêmes mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2 Corinthiens 5:15)

Pour les catholiques, le travail, la richesse, le statut social ne peuvent jamais être le but principal de la vie. En bonne compréhension, ce sont des produits dérivés, et non des récompenses, de l’accomplissement de la volonté de Dieu. Nous n’avons pas à les garder pour nous, mais à les offrir en retour à Dieu en en faisant usage pour servir les autres. « Car quiconque a beaucoup reçu, il lui sera beaucoup demandé » (Luc 12:48).

Les catholiques ne seront pas capables de remodeler à grande échelle le Rêve Américain, ni ne pourront à eux seuls changer la teneur du discours politique. Pourtant il y a deux bénéfices à refondre le Rêve Américain dans un contexte centré sur Dieu.

Premièrement, nous pourrions résister à nous faire avaler par le vortex matérialiste qui nous entoure, lequel est particulièrement puissant en période électorale. Deuxièmement, à une époque où les politiques sont devenue une religion dévorante, nous pourrions nous rappeler que la religion devrait guider la politique – non dans le sens d’un clergé dictant la politique, comme des critiques l’affirment sans fondement, mais dans le sens de principes religieux guidant le vote et une politique faite pour le bien commun.

Ces avantages peuvent sembler un rêve. Mais si nous continuons de voir le Rêve Américain comme une fin en soi, nous risquons de perdre de vue le Royaume de Dieu et sa justice. Jésus nous a averti à de nombreuses reprises des dangers des richesses, et nul d’entre nous n’est à l’abri de la tentation. Si nous voulons faire ce qui est le meilleur pour nous, et par extension pour notre pays, nous devons placer Dieu au centre de tous nos rêves, financiers ou autres.


Voir en ligne : The Catholic Thing

Messages

  • C’est une analyse honnête et sans concession que l’auteur a le courage de présenter. Serait-il trop sévère à l’égard de ses compatriotes pour qui le but du travail serait de pouvoir, en se débattant dans un stress permanent, accéder aux biens matériels et à s’élever dans la classe sociale. Par ailleurs, il accuse, peut-on dire, l’Amérique d’avoir "embobiné" les gens dans le monde par la promesse de changer leurs haillons en richesses. En dehors d’une attirance par l’appât du gain apparemment facile, des émigrations massives ne seraient-elles parties d’Europe, des Moyen et Proche Orient et de partout pour échapper à la pauvreté, voire à la misère ? Le fait des guerres n’aurait-il pas été aussi un facteur d’invasion du Nouveau Monde, guerres souvent appelées "civiles" alors qu’il s’agissait d’implanter, parait-il, la démocratie, guerres formatées et financées à des fins moins glorieuses ? La mise en garde de Christopher Dawson à l’Europe "contre la tentation de se soumettre à la matérialisation utilitaire de la culture" n’arriverait-elle pas un peu tard, ou n’aurait-elle pas été entendue ou encore aurait-elle été ignorée ? (il y en a qui ne sont pas près d’oublier - un exemple parmi bien d’autres - le dessin dans la presse US d’il y a quelques années offrant un choix pour le moins cynique entre un cercueil dans son propre pays et la nudité des déserts ailleurs ?

    Pour l’anecdote : à l’époque de la prise d’assaut par les écrans des salles obscures des "westerns" de guerres entre les méchants indiens et les gentils autres, la réflexion d’un spectateur : "Je me demande comment ces cow-boys ont pu se reproduire alors qu’on le voit parader à cheval du matin au soir et du soir au matin ?" Réponse de son voisin de fauteuil : "Par les vagues successives de migrants"...

    L’article de D. Bonagura Jr vaut par sa sincérité et le désir de mettre à leur place les défis, les enjeux et les responsabilités et pour lui, la condition est nommée. Mais pour d’autres ?...

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