Entretien avec le Père Simon d’Artigue

«  On ne peut pas vivre
sans les sacrements »

Propos recueillis par Constantin de Vergennes

vendredi 8 mai 2020

Malgré les efforts déployés par les paroisses pour retransmettre en direct les offices, rien ne remplace les messes publiques. Ici, l’église Saint-Nicolas de Beaumont-le-Roger (Eure), Normandie.
© Philippe Lissac / Godong

Signataire de la tribune du Figaro réclamant au chef de l’État la liberté de célébrer la messe en présence de fidèles à partir du 11 mai, l’abbé Simon d’Artigue, curé de la cathédrale Saint-Étienne de Toulouse, dénonce un mépris du spirituel et s’inquiète du «  monde d’après ».

Malgré votre tribune, il n’y aura pas de messes publiques avant juin. Quelle est votre réaction ?

Abbé Simon d’Artigue : La première réaction à chaud fut de la colère et de la déception. Puis de l’incompréhension et un sentiment d’injustice fait au statut de l’Église catholique et des cultes en général – notre appel était d’abord pour la reprise des messes mais était plus largement pour la reprise des cultes. Et donc, une injustice à l’égard de la place de la vie spirituelle, de la transcendance dans la vie de notre pays.

Cette interdiction s’est faite en une phrase, après des sujets triviaux… (voir p. 14-15)

Pour ce qui est de la forme de l’annonce, on constate que les cultes ont été noyés au milieu d’activités périphériques. Pour le gouvernement, toutes ces activités pourraient être mises sur un même pied d’égalité : faire son footing, aller au McDo, aller à la messe… Or, la messe n’a même pas le privilège qu’ont le McDo ou le footing ! Ça m’a choqué. Cela dit deux choses. D’abord, cela montre ce que représentent les religions pour le gouvernement : quelque chose de périphérique. Qui vient après la logique marchande.

Ensuite, cela illustre la place du religieux dans notre société : elle est négligée. La vie humaine est réduite à sa part marchande, servile, de transport en commun, de divertissement… C’est préoccupant.

Pour nous catholiques, c’est dur à entendre, mais c’est réel : pour le gouvernement et pour une majorité de nos concitoyens, c’est ainsi que les choses sont perçues. C’est un défi à relever pour nous, une mission qui incombe d’abord aux catholiques et à nous, prêtres.

Le fait religieux est vu sous le prisme de la réunion, du rassemblement, comme une pièce de théâtre. C’est révélateur ?

C’est révélateur d’une confusion – ou, au pire, d’une négation – de la dimension religieuse. Si la messe n’est plus vue que comme une réunion, alors cela veut dire qu’il y a une part spécifique de l’activité humaine, l’activité intérieure, qui est confondue avec l’ensemble des activités humaines sous le vocable de la «  réunion  ». Un gouvernement – et surtout dans la pensée d’un «  monde d’après  » –, doit se demander quels seront les fondements de ce qui va advenir après cette crise.

Or les priorités que l’on donne aujourd’hui peuvent être lues comme les fondements de ce monde d’après. Si ces fondements sont donc ceux du commerce, de l’entreprise et du divertissement, c’est très inquiétant. On ne peut pas fonder une société là-dessus. Ou, en tout cas, ce monde-là, je n’en veux pas.

Regardez le combat des évêques qui a parfois été moqué, sur le mode : « Ils sont à côté de leurs pompes, pourquoi parlent-ils des messes, tout le monde s’en fiche... » En fait, ce n’est pas seulement un combat pour la messe. C’est un combat pour une vision de la société : ce «  monde d’après  ». Et nous, nous voulons être des artisans de la construction de cette société, comme citoyens et comme catholiques. On entend beaucoup que «  l’homme redécouvre sa fragilité  ». Donc, sur quoi fonder ce monde pour retrouver de la solidité ? Pas seulement sur la consommation, sur le travail servile, ou le divertissement. Nous avons à proposer autre chose. Et c’est inquiétant que le gouvernement ne l’entende pas.

Quel risque y a-t-il à ce que des catholiques passent trois mois sans messe ?

Avant de souligner les risques, je dois dire que j’ai été aussi émerveillé par le sursaut spirituel de catholiques devant cette épreuve : une créativité, un retour à la Parole de Dieu, à la prière familiale, à la prière personnelle, des moyens de mise en relation des uns avec les autres, la prière pour les autres… Il y a d’abord eu un sursaut salutaire. Mais, au bout de sept semaines, une fatigue, une lassitude, et une atonie s’installent.

Comme catholique, comme prêtre, on ne peut pas vivre sans les sacrements. Jésus-Christ nous a donné ces sacrements qui sont les moyens habituels de la vie spirituelle. Quand on prive le peuple de Dieu des sacrements, il ne faut pas s’étonner qu’il y ait une perte de vigueur. Le Seigneur peut certes nourrir par d’autres biais, mais on constate que la foi, l’espérance et la charité – les trois vertus théologales – s’atrophient. Moins de foi, c’est moins de vigueur ; moins d’espérance, c’est le désespoir et le manque de perspective ; et moins de charité, c’est le repli sur soi.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien dans le magazine.

Messages

  • Il faudrait ne pas tout mélanger !
    Qu’il y ait une atrophie de la place du religieux dans notre société, c’est sûr et bien regrettable... mais il s’agit ici de précaution sanitaire, et il serait irresponsable de ne pas le prendre en compte.
    Le fait religieux vu sous le prisme de la réunion serait une confusion ? Le mot "Église" lui-même vient du grec ἐκκλησία (ekklêsía) qui veut dire assemblée, convocation du peuple... réunion en somme !
    Quant à dire que sans sacrement la foi s’atrophie, c’est vite dit.
    Les chrétiens du Japon ont été privés de messe durant plus de trois siècles, tous les prêtres ayant été martyrisés en 1587, mais quand les missionnaires sont revenus vers eux au XIXe siècle ils ont découvert dans ces communautés sans messe une foi eucharistique absolument intacte.
    Saint Jean Chrysostome déclarait au IVe siècle, sans choquer son auditoire : «  Bien des chrétiens, en toute une année, ne participent qu’une fois à ce sacrifice ; d’autres, deux fois ; d’autres, souvent. Dans le désert, les solitaires n’y prennent part qu’une fois l’an, souvent même à peine une fois en deux ans. Mais, après tout, qui sont ceux que nous approuverons le plus, de ceux qui communient une fois, de ceux qui communient souvent, ou de ceux qui communient rarement ? Pas plus les uns que les autres, mais ceux-là seuls qui s’y présentent avec une conscience pure, avec la pureté du cœur, avec une vie à l’abri de tout reproche  » (Sur l’Épître aux Hébreux, Homélie XVII, 4).
    L’Eucharistie n’est pas un dû, mais un don.

  • Je ne vais pas trop souvent a une messe, mais dans être privé par obligation

    par des laïques ? alors que ils nous marquent une distance, sans complaisance.

    J’ai appréciais qu’il n’en est rien. Tous ensemble ! se n’est pas de moi.

  • Il serait intéressant d’avoir un retour d’expériences fondant cette assertion suivante de l’article : "Quand on prive le peuple de Dieu des sacrements, [...] on constate que la foi, l’espérance et la charité – les trois vertus théologales – s’atrophient."... Comment donc et sur quelles expériences concrètes objectives cette phrase peut-elle être crue par un chrétien ?
    Avec mes remerciement pour votre réponse,
    Arnaud

  • (Fort pertinentes observations de M. Guibert ce 8 mai à 12h36 : merci à lui infiniment !)
    Ce que nous ne parvenons pas à comprendre au fil des actualités est cet étonnement candide que semble susciter l’indéniable et persistante hostilité des pouvoirs publics à l’endroit de la religion catholique romaine. Quelque soit l’opinion qu’on ait à cet égard, le but principal avoué des forces en œuvre dans la genèse de la Révolution et chez ses continuateurs les Républicains est de faire pièce partout et toujours à l’Eglise dans un combat eschatologique, donc au premier chef en France - "fille aînée de l’Eglise" faut-il le rappeler. Pour sûr n’est-il rien de bon à augurer du "monde d’après" concocté par les gentils cornacs présentés à l’approbation des votants : à bon droit se scandalisera-t-on, se battra-t-on ! Mais, pourquoi se répandre en larmes d’incompréhension étonnée ? L’actuelle marche des choses de ce monde est-elle si inattendue et surprenante ? Nos dirigeants ne nourriraient-ils pas, loin d’une pardonnable confusion de jeune postulant, de plus sombres desseins ?

  • Dernièrement en Dordogne suite à des obsèques,un cluster a révélé un nombre de cas de contamination.Malheureusement la pandémie n’est pas encore derriére nous, et pour ma part ,je trouve tout à fait raisonnable de la part des autorités publiques d’attendre environ 2semaines après le dé confinement pour évaluer la reprise ou pas des différents cultes .La religion catholique ,pas plus que les autres confessions ne sont montrées du doigt me semble t’il ? Alors pourquoi se braquer de la sorte ?Pour ma part, comme d’autres pratiquants,j’ai pu suivre les célébrations par écrans virtuels ,pandémie oblige, en attendant la venue de jours meilleurs et surtout des résultats sanitaires encourageants.

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.