Nouvel An et Epiphanie 2018

par le Fr. Jean-Miguel Garrigues

samedi 6 janvier 2018

Cher frères, sœurs et amis,

A la veille de l’Epiphanie et au seuil d’une nouvelle année civile, je désire une fois de plus, en vous présentant mes vœux, partager avec vous ce que fut pour moi l’année qui s’achève. Pour le croyant que je suis, les fêtes de la Nativité rassemblent dans mon cœur tous ceux que j’aime et que je porte dans ma prière auprès de la crèche, là où le Fils Dieu est né comme homme. Cette lettre annuelle aux amis me permet aussi de faire mémoire dans l’action de grâces du temps qui passe et le rassembler dans la mémoire.

L’année 2017 n’a pas apporté de grands changements dans ma vie, qui s’est poursuivie paisiblement au couvent des Dominicains de Toulouse. Mes activités ont continué à se partager, comme c’est normal chez un Dominicain, entre l’enseignement de la théologie (au studium de notre couvent, à l’Institut Supérieur Thomas d’Aquin et au séminaire d’Ars), la prédication de retraites et sessions (notamment la retraite théologique à l’abbaye Notre-Dame des Neiges et la semaine d’initiation à la théologie de saint Thomas à la Sainte-Baume), conférences, groupes de formation et accompagnements personnels à Toulouse. C’est donc de ce qui sort de cet ordinaire que je vais vous entretenir.

L’année 2017 a été pour moi marquée dès le début par la visite en France de mon ami américain Mark Kinzer, rabbin juif messianique et théologien. Nous nous connaissons depuis dix-sept ans, car depuis l’an 2000 nous avons participé tous les deux pendant quinze ans à un groupe de dialogue entre Catholiques et Juifs Messianiques, qui s’est réuni tous les ans, tantôt à Jérusalem et tantôt à Rome, autour d’abord du cardinal Georges Cottier, théologien de Jean-Paul II, puis du cardinal Christoph Schönborn. J’avais facilité la traduction en français et la publication chez nous du livre dans lequel Mark Kinzer a rassemblé sa contribution à ce dialogue et l’ouvrage a paru en 2015 sous le titre En scrutant son propre mystère : Nostra Aetate, le Peuple Juif et l’identité de l’Eglise aux éditions Parole et Silence. Dans la foulée de cette parution, il a semblé souhaitable que le public français ait l’opportunité d’écouter directement l’auteur et nous avons organisé un voyage de Mark en France, jalonné par des conférences successivement à Toulouse, à Lyon et à Paris.

La visite en France de Mark Kinzer a donc commencé dans la ville où j’habite. Nous l’avons accueilli dans notre couvent de Rangueil et c’est dans ce cadre qu’il a donné une première conférence ouverte, suivie d’un débat où il a pu dialoguer avec deux professeurs de notre communauté, fr. François Daguet et fr. Édouard Divry, et être interrogé par les assistants. Une autre conférence a eu ensuite lieu, cette fois-ci en interne dans un cadre exclusivement communautaire, dans la Communauté des Béatitudes à Blagnac. Partageant une vocation marquée par le mystère d’Israël, les frères et sœurs des Béatitudes ont pu la confronter avec la théologie juive messianique de Mark Kinzer. Après Toulouse, nous nous sommes rendus à Lyon, où la communauté du Chemin Neuf, et notamment le P. Étienne Vétö, ont organisé aussi une conférence ouverte. Celle-ci a rassemblé une nombreuse assistance et s’est prolongée par un débat dans lequel sont intervenus, outre le P. Étienne Vétö et moi-même, deux pasteurs de l’Union de Prière de Charmes, fraternité spirituelle et œcuménique fondée par le pasteur Louis Dallière dans l’Église Réformée de France. Si les rencontres de Toulouse ont eu un caractère familial et chaleureux, celle de Lyon a donc porté l’empreinte de l’œcuménisme, qui inspire aussi bien la Communauté du Chemin Neuf que l’Union de Prière de Charmes.

De Toulouse je sui parti avec Mark à Paris où, grâce à Sylvaine Lacout, membre de la Communauté des Béatitudes et directrice du Centre Chrétien d’Études Juives au collège des Bernardins, une grande conférence a été organisée dans cette dernière institution. Par le nombre très importants d’auditeurs, mais aussi par la qualité des participants au débat qui a suivi, cette conférence a été le sommet de la « tournée » de Mark Kinzer en France. En effet, des professeurs de la faculté Notre-Dame (Bernardins), du Centre Sèvres (Jésuites) et de l’Institut Catholique de Paris ont contribué à la qualité des échanges au cours du débat. En quittant la France après dix jours de tournée, Mark Kinzer me confiait que ces trois lieux de conférences lui avaient permis de toucher du doigt la profondeur des racines de Nostra Aetate et de son nouveau regard sur les Juifs dans notre pays. Toulouse, me disait-il c’était l’héritage de Jacques et Raïssa Maritain, gardé vivant à Rangueil et l’héritage que les Béatitudes ont reçu par le charisme de leur fondateur. Lyon c’était l’œcuménisme spirituel, si présent dans cette ville depuis l’abbé Couturier, avec la vision eschatologique du mystère d’Israël propre au pasteur Louis Dallière, fondateur de l’Union de Prière de Charmes. Quant à Paris c’est la figure tutélaire du cardinal Aaron Jean-Marie Lustiger qui dominait la brillante rencontre des Bernardins. Dès bien avant le concile Vatican II, des précurseurs avaient ouvert les esprits et les cœurs de bien des chrétiens français au mystère d’Israël.

Le deuxième moment important de mon année a été marqué par une rencontre d’amitié. En mai dernier, le P. Alain Thomasset, Jésuite, professeur de théologie morale et doyen de la Faculté du Centre Sèvres de Paris, me contactait par mail. Il me disait avoir lu certains de mes articles autour de la récente exhortation apostolique Amoris laetitia et penser avec moi que Veritatis splendor et Amoris laetitia se complètent plus qu’elles ne se contredisent. Il me proposait de collaborer pour essayer d’apporter une réponse aux fameux dubia (doutes) que quatre cardinaux avaient émis sur la doctrine d’Amoris laetitita. Nous avons échangé des articles que l’un et l’autre avions publiés sur ces questions et il nous est apparu que, si notre visée de fond était bien la même, notre manière de l’argumenter était différente en raison de nos deux traditions théologiques propres. Nous avons donc décidé qu’au lieu d’essayer de fondre nos deux argumentations en un texte unique, forcément composite, nous publierions un ensemble un livre avec nos deux textes côte à côte, précédés d’une introduction que nous signerions ensemble et d’une préface que nous demanderions au cardinal Christoph Schönborn, qui venait de publier dans la Civiltà Cattolica un entretien avec son directeur, le P. Antonio Spadaro, où il donnait son interprétation du chapitre VIII de l’exhortation, celle que le pape François a recommandé à plusieurs reprises.

Étant un Dominicain qui considère que la rivalité, voire l’hostilité, entre Dominicains et Jésuites a fait beaucoup de mal à l’Église, qu’ils auraient dû servir de concert avec leurs charismes si complémentaires, je me suis beaucoup réjoui de la rencontre et de l’étroite collaboration avec le P. Alain Thomasset. Chacun de nous a rédigé sa partie, lui avec la technicité propre au théologien moraliste, moi plutôt en généraliste sur une base de théologie fondamentale. Chacun a lu la partie de l’autre et lui a fait des remarques à partir de sa propre démarche, ce qui à mon avis a été très instructif et enrichissant. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser que, lors de la première session du Concile de Trente en 1545-1547, nos grands ancêtres, respectivement Domingo de Soto (université de Salamanque) et Bartolomé de Carranza (université de Valladolid) pour les Dominicains et Diego Laínez (premier successeur de saint Ignace à la tête de la Compagnie) et Alfonso Salmerón (du premier groupe de compagnons de saint Ignace) pour les Jésuites, ont œuvré ensemble au Décret sur la Justification, qui est une merveille d’équilibre dans l’articulation de la grâce et de la liberté dans un cadre d’humanisme chrétien et de profonde spiritualité. Il est d’autant plus navrant de voir que, vingt ans à peine après cette réussite ecclésiale, devait commencer la stérile et polémique controverse de auxiliis sur les rapports entre la grâce et le libre-arbitre, qui reste malheureusement encore emblématique des rapports entre Dominicains et Jésuites, y compris aux yeux de bien des membres de ces deux ordres.

Nous étions heureux l’un et l’autre de cette occasion de sortir de cette triste contexte de rivalité en collaborant ensemble à clarifier théologiquement un enseignement magistériel du pape. C’est nous qui avons demandé aux éditions du Cerf mettent bien, à la suite de nos deux noms, nos O.P. et S.J. respectifs pour qu’ils figurent cote à côte, ce qui a fait dire à quelque recenseur que le nôtre était un livre « œcuménique ». Le livre est paru début novembre et, d’après des libraires religieux, il semble se vendre bien.

J’arrive maintenant au troisième événement marquant de mon année 2017. A la fin de l’été j’ai été invité par la revue américaine First Things à un colloque restreint devant se tenir dans son siège de New York à la mi-décembre. La revue First Things est la revue « most influential » sur les questions de religion et société aux Etats-Unis. Elle a été fondée en 1990 par Richard Neuhaus, ministre et théologien luthérien converti ensuite au catholicisme et devenu prêtre. Elle s’est toujours voulue non confessionnelle pour offrir un lieu commun d’échange et d’enrichissement mutuel aux membres des différentes confessions chrétiennes et de la religion juive sur des questions touchant la foi et la société américaine. Elle rassemble parmi ses collaborateurs un impressionnant panel de personnalités intellectuelles remarquables dans le monde religieux nord-américain. Ces chrétiens et ces juifs se caractérisent par une commune « orthodoxie fondamentale » : ils croient qu’il y a en ce monde une vérité à chercher et ils croient que, dans ce qu’elle a de premier et d’ultime, Dieu nous l’a révélée dans la tradition biblique. La tradition ecclésiale est loin d’être méprisée, même par ces théologiens protestants qui manifestent leur respect et leur intérêt pour le Catéchisme de l’Eglise Catholique et pour l’œuvre magistérielle et personnelle de Benoît XVI. Les catholiques y sont majoritaires, mais on compte parmi eux un nombre significatif de convertis, surtout du luthéranisme et de l’épiscopalisme, quand ce n’est pas du judaïsme.

Le sujet assigné au colloque était celui très délicat de la « théologie de la substitution ». La question qui nous était posée pourrait se formuler de la manière suivante. Pendant des siècles une opinion commune, quasi universelle mais néanmoins non enseignée officiellement par le magistère de l’Eglise, a affirmé que le peuple d’Israël, s’étant rendu coupable du rejet et de la mort de son Messie, a été rejeté par Dieu et remplacé en guise de « nouveau peuple de Dieu » par « l’Eglise des nations (c’est-à-dire des gentils convertis aux Christ) ». Mise en place, comme on peut le voir chez saint Justin martyr dès le milieu du second siècle à la suite de la seconde guerre juive, qui a vu les Juifs expulsés de leur terre par l’empereur Hadrien, cette « théologie de la substitution » a été délégitimée dans son fondement révélé quand Vatican II a reconnu, à la suite de saint Paul (Rm ch. 11), la permanence de l’élection des Juifs même après le rejet de Jésus par une partie du peuple. La question qui nous était proposée était immense : cette délégitimisation de la base révélée de la théologie de la substitution est-elle complète et, si oui, par quelle théologie la remplacer. Autrement dit quelle doit être la vraie place du peuple juif dans la doctrine chrétienne. Vaste programme, vous vous en doutez, mais les deux exposés étudiés ensemble étaient de grande valeur et le débat qui les prolongeant passionnant.

C’est donc, vous le devinez, avec un immense intérêt que je me suis rendu à cette rencontre de New York, qui allait « by the way » me fournir l’occasion de revoir une ville où je n’étais pas revenu depuis 1963, quand j’étais encore un tout jeune étudiant à l’université de Georgetown à Washington D.C. Je me suis retrouvé au milieu d’une quinzaine de participants, chrétiens et juifs messianiques. Eux se connaissaient tous et moi j’en connaissais une bonne moitié, catholiques et protestants, par les rencontres théologiques entre théologiens chrétiens et juifs messianiques tenues à Dallas plusieurs années de suite. Mark Kinzer était bien sûr là, accompagné d’un de ses disciples, le rabbin David Rudolph. J’y ai retrouvé un frère dominicain, Thomas-Joseph White, une des étoiles montantes de la théologie catholique américaine, et le théologien capucin (donc par tradition thomiste) Thomas Weinandy qui vient de défrayer la chronique américaine et internationale avec une lettre de remontrances, filiales mais sévères, au pape François. Je suis rentré de New York convaincu que l’interaction entre l’Europe et les Etats-Unis est plus que jamais très importante pour une théologie chrétienne dynamique et inventive.

Je vous reste proche par le cœur et par la prière. En souhaitant vous revoir en 2018, bien amicalement,

fr. Jean-Miguel.

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.